Pierre-Yves Maillard: «Il y a une forte demande sociale en Suisse»

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écrit par Sébastien Lapaire · 14 octobre 2023 · 0 commentaire

Le conseiller national socialiste et président de l’Union syndicale suisse (USS) brosse un portrait sans compromis de la situation actuelle du pays et de son passé récent: institutions, question sociale, état de la gauche… tout y passe.

Le Regard Libre: Nous voterons l’an prochain sur l’initiative «Mieux vivre à la retraite» qui introduirait une treizième rente d’assurance-vieillesse et survivants (AVS). Vous êtes l’un des soutiens les plus en vue de ce texte. Les enquêtes d’opinion semblent vous donner vainqueurs. Comment l’expliquez-vous?

Pierre-Yves Maillard: Il y a aujourd’hui une forte demande sociale qui monte concernant les retraites. Elle est principalement due à la dégradation du deuxième pilier. Pour vous donner les chiffres: avec le même capital au départ à la retraite, on obtient 20% de rente annuelle en moins qu’il y a quinze ans. Cela parce que la baisse des taux d’intérêt a conduit les experts à demander une baisse des taux techniques, c’est-à-dire des espérances de rendement du deuxième pilier. Par conséquent, dans la partie surobligatoire – celle qui n’est pas tenue par la loi et qui représente la moitié environ du capital du deuxième pilier – le taux de conversion a baissé et donc le niveau des rentes.

Aurait-on pu faire autrement? Il faut bien compenser quelque part la baisse de rendement…

A mon sens, c’était évitable. Quand les taux d’intérêt baissent, les actions et l’immobilier prennent de la valeur. Comme les caisses de pension ont de l’argent un peu partout, la baisse des rendements obligataires et de l’épargne est équilibrée par la prise de valeur des titres. Seulement, les experts, focalisés sur les mesures de prudence, ont quand même imposé cette baisse des rentes du deuxième pilier.

Ce contexte vous est donc favorable?

Oui, parce que ces mesures ont un fort impact sur la vie des gens, ce qu’une partie de la droite n’a pas vu. Celle-ci campe sur l’idée que les rentiers seraient globalement à l’aise, même plus à l’aise que le reste de la population. C’est vrai en ce qui concerne la fortune, puisqu’elle s’acquiert par le travail et les héritages tout au long de la vie. Du point de vue du revenu, c’est totalement faux. Celui des rentiers est faible. Il l’était déjà il y a quinze ou vingt ans, il s’est encore affaibli avec la baisse des rentes du deuxième pilier. Beaucoup de retraités qui sont arrivés à la retraite ces dernières années, ou qui y arrivent aujourd’hui, s’étonnent de toucher des rentes très faibles à leurs yeux, après avoir cotisé toute une vie.

A quoi s’ajoute la question du pouvoir d’achat.

Exactement. Les retraités sont confrontés à la hausse continuelle des charges fixes, principalement les loyers et les primes d’assurance-maladie. Ce type de situation est très préoccupante pour un nouveau retraité, puisqu’il n’a plus de moyens d’améliorer sa situation, à moins de travailler plus longtemps, encore qu’il ne puisse pas le faire indéfiniment. Il en résulte une grande crise sociale et l’appauvrissement d’une partie de la population, principalement les personnes ayant travaillé toute leur vie, ce qui a de quoi choquer largement dans la société.

Face à cela, rien ne bouge politiquement?

Au sein de la population, la crise a un impact tangible qui s’est vu lors de la votation sur AVS21. Certes, ce fut pour la gauche une défaite, mais de si peu! Alors que tous les sondages nous donnaient 40% au maximum, nous avons frôlé la victoire du «non». La situation sociale n’a pas fondamentalement changé depuis. Elle devrait remonter aux oreilles des politiciens de droite et nous permettre d’avancer ensemble. Malheureusement, du côté institutionnel, la droite se durcit et nous empêche de répondre à la demande sociale avec des mesures concrètes.

Quelles solutions vous reste-t-il?

Le rapport de force! D’où le recours aux initiatives populaires pour permettre au peuple d’imposer lui-même les réformes nécessaires.

L’introduction de l’AVS remonte à 1948. Comment la situation a-t-elle évolué depuis?

Sur la longue durée, l’évolution politique autour de l’AVS est catastrophique. En 1948, lors de la création de l’AVS, l’opposition des milieux catholiques conservateurs et de certains milieux libéraux, notamment vaudois, annonce la faillite du système à un horizon de vingt ans. L’argument est déjà démographique: le rapport actifs/rentiers finira par mettre le système en faillite, disent-ils. Néanmoins, la victoire est massive: 80% de «oui» pour un taux de participation de 80%. Après l’introduction du premier pilier, les dépenses augmentent en effet rapidement. Mais parce que le système de financement est très robuste, le système résiste et laisse même des marges. Ainsi, vingt ans après la mise en place de l’AVS, on se permet même d’améliorer le système, de doubler les rentes, à une quasi-unanimité! L’AVS faisait consensus à cette époque. Jusqu’à aujourd’hui, sur onze révisions de l’AVS, neuf ont été des améliorations. L’âge de retraite de départ à la retraite des femmes était de 65 ans au début, avant qu’on décide de le baisser pour permettre aux couples de partir en même temps à la retraite.

Quand ce consensus s’est-il brisé?

Dans les années 90, avec le virage néolibéral de la droite, mais aussi d’une partie de la gauche. On a recommencé à dire que les finances de l’AVS seraient en faillite à terme. On a utilisé des arguments prétendument objectifs, notamment la question démographique, à nouveau. Mais cette donnée est constamment manipulée. Quand on dit qu’il y avait six actifs pour un rentier en 1950, et qu’il n’y en a plus que trois aujourd’hui, c’est un mensonge. Si la situation était si grave et la démographie si déterminante pour l’AVS, on serait en faillite depuis longtemps. En 1950, il n’y avait pas six actifs, mais six adultes pour un rentier. Or tous les adultes n’étaient pas nécessairement cotisants à l’AVS. Dans les six adultes, il y avait trois femmes, et parmi les femmes, seuls 20% cotisaient à l’AVS.

Pourquoi instrumentaliserait-on ces chiffres?

Je crois que cela a trait à la nature du système financier actuel, qui voit le premier pilier comme un corps étranger dans son business. C’est une part de marché qui lui échappe puisqu’il n’a aucun moyen de faire quoi que ce soit avec l’AVS, contrairement au deuxième pilier et surtout au troisième. L’industrie financière fait pression pour que l’AVS ne se développe plus. Cette volonté qui s’est imposée dans les milieux économiques dans les années 90 continue de dominer la réflexion sur ce thème à droite.


Le système des trois piliers

Comme le veut la Constitution fédérale depuis 1972, la prévoyance vieillesse, survivants et invalidité en Suisse repose sur trois piliers: la prévoyance étatique (1er pilier), la prévoyance professionnelle (2e pilier) et la prévoyance privée (3e pilier).

Le 1er pilier consiste en l’assurance-vieillesse et survivants (AVS), qui a pour fonction de «couvrir les besoins vitaux» des retraités. Il s’agit d’une assurance obligatoire reposant sur le financement par répartition: l’argent cotisé auprès des actifs est immédiatement versé aux rentiers.

Le 2e pilier doit permettre au retraité, conjugué avec l’AVS, «de maintenir de manière appropriée son niveau de vie antérieur». Cette assurance est obligatoire pour tous les salariés, et repose sur un financement par capitalisation : au départ à la retraite, le capital cotisé est converti en rente.

Le 3e pilier a pour fonction de couvrir des besoins individuels particuliers. C’est une assurance facultative fonctionnant comme une caisse d’épargne: le cotisant décide de mettre de l’argent de côté pour le faire fructifier et le retirer, à la retraite, avec les intérêts.

Le 1er pilier, parce qu’il repose sur un financement par répartition, est particulièrement sensible au vieillissement de la population: l’évolution du rapport de dépendance des personnes âgées – soit le ratio entre le nombre de personnes âgées de 20 à 64 ans (généralement actives aujourd’hui) et le nombre de personnes de 65 ans et plus – illustre ce vieillissement : en Suisse, en 1948, on comptait environ 6,5 personnes en âge de travailler pour une personne de plus de 65 ans, contre 3,1 aujourd’hui.

Le 2e pilier repose sur la capitalisation, ce qui signifie que chaque assuré cotise pour lui-même. Il n’est donc pas affecté par l’évolution du rapport de dépendance. L’augmentation de l’espérance de vie, en revanche, n’est pas sans conséquence sur la prévoyance professionnelle, puisque les rentes doivent être payées pendant plus longtemps.

19752000201020152021
Cotisants3’379’0004’553’0005’253’0005’636’0005’841’000
Bénéficiaires961’4911’515’9541’981’2082’239’8212’470’725
Cotisants / bénéficiaires3,532,72,52,4
Rapport de dépendance4,543,73,43,2
Données: Office fédéral des assurances sociales (OFAS) et Office fédéral de la statistique (OFS)

Selon vous, comment se traduit concrètement cette influence du système financier?

L’influence des grandes forces économiques sur le débat politique est toujours assez subtile. Elles mettent en place tout un édifice argumentatif complexe et étoffé, construit sur des bases prétendument scientifiques, mis à disposition des politiciens. En conséquence, beaucoup de politiciens sont vraiment convaincus qu’on ne peut pas faire autrement, que la question démographique par exemple est la seule pertinente et qu’elle a déjà plié le débat.

La situation est-elle la même dans tous les partis de droite?

Plus ou moins. En revanche, ils se distinguent par des bases électorales très distinctes. La base sociale du PLR tolère encore, pour le moment, un positionnement hostile à l’amélioration des rentes. Concernant le Centre et l’UDC, dont les bases électorales sont moins aisées qu’au PLR, les revendications des électeurs sont aux antipodes de la politique menée par leurs élus. Parmi les électeurs de l’UDC, selon un sondage récent, 70% seraient favorable à notre initiative sur une treizième rente alors qu’aucun élu UDC ne l’a soutenue au Parlement! C’est un fossé invraisemblable. Le même phénomène a lieu, dans une moindre mesure, au Centre.

Est-ce qu’une situation aussi paradoxale est viable sur la durée?

Avec le temps, les partis seront contraints de prendre en compte les revendications de leur base électorale. C’est d’ores et déjà ce qui explique pourquoi le Centre et l’UDC ont voté contre l’initiative du PLR voulant adapter automatiquement l’âge de la retraite à l’espérance de vie, alors que cette revendication est au cœur du projet de la droite en général.

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La droite appuie beaucoup sur la responsabilité individuelle. N’avez-vous pas un discours déresponsabilisant?

L’AVS a pour fonction de garantir le minimum vital. Le système de prévoyance dans son ensemble, avec le deuxième pilier, doit permettre à un retraité le maintien de son niveau de vie antérieur. Ces deux principes inscrits dans notre Constitution et admis par tous imposent un mécanisme de répartition, donc de solidarité. Le «chacun se démerde», qui serait l’aboutissement de la logique de libéralisation poussée par la droite, ne fonctionne pas. L’épargne individuelle ne suffit pas à garantir à tout le monde une retraite décente, c’est un fait. Ainsi, on ne peut pas défendre nos principes constitutionnels et combattre systématiquement toute forme de répartition.

Dans cette optique, vous proposez une treizième rente AVS. N’est-ce pas une mesure trop peu ciblée qui augmente inutilement les revenus de ceux qui n’en ont pas le besoin?

C’est l’argument de certains à droite selon lequel il faut augmenter l’AVS seulement pour ceux qui en ont besoin, ne pas faire la fameuse «politique de l’arrosoir». C’est vrai que le système n’est jamais parfait, qu’on peut chercher à le corriger. On peut par exemple corriger la formule de rente, s’occuper du plafonnement de la rente pour couple qui est aujourd’hui problématique, ou encore s’occuper de la rente minimale. Seulement, les mêmes qui nous reprochent la politique de l’arrosoir n’apportent aucune autre proposition. La droite a même refusé de faire un contre-projet à notre initiative. On voit bien que cette critique que vous évoquez est un argument de façade qui sert tout simplement à cacher un désintéressement complet de la question de l’amélioration des rentes.

Pierre-Yves Maillard, Lausanne, 02.09.23 © Indra Crittin pour Le Regard Libre
Il est un autre sujet crucial dans la question sociale: celui de l’immigration. Cette question semble être un marqueur très fort du clivage gauche-droite. Comment voyez-vous cet enjeu aujourd’hui?

Tout d’abord, il faut décrire le phénomène migratoire tel qu’il est véritablement, ne pas en faire un objet politique fictif et phantasmé. Malheureusement, la tendance contraire est très forte. On construit l’image selon laquelle plus on est à droite, plus on serait contre l’immigration, et plus on est à gauche, plus on y serait favorable. La gauche peut avoir tendance à se laisser entraîner dans cette vision simpliste, qui laisse croire que les mouvements migratoires se laissent déterminer par un clivage gauche-droite. Or il faut comprendre que le premier facteur qui joue sur l’immigration n’est pas politique, mais économique. Le besoin de main-d’œuvre, déterminé par les employeurs, est la première cause d’immigration. Quand ils ne trouvent pas leur bonheur ici, ils vont recruter ailleurs, parfois de façon très active et même illégale.

Vous parlez du «travail au noir»?

En effet. Quand j’étais syndicaliste de terrain par exemple, j’ai contribué à démanteler un réseau d’immigration clandestine équatorienne dans des hôtels vaudois, organisé par les hôtels eux-mêmes. Cette façon de faire, qui n’existe pas que dans les hôtels, permet de concurrencer les travailleurs locaux avec une main-d’œuvre meilleur marché. De manière générale, le dumping salarial – la pression à la baisse sur les salaires – est une réalité qui ne disparaîtra guère tant que nous serons dans une économie ouverte. La gauche ne veut pas d’immigration de dumping salarial qui met en concurrence féroce des travailleurs locaux avec des travailleurs étrangers prêts à travailler pour des salaires inférieurs. Ce sont donc les salaires qu’il faut protéger, plus que les frontières. Protéger les salaires permet d’avoir un effet modérateur non discriminatoire sur le phénomène migratoire, tout en protégeant ceux qui vivent déjà ici des risques du chômage. On peut défendre la libre circulation, si on protège efficacement les salaires.

Avec un tel discours, vous êtes certes loin de la position anti-immigrationniste pour des raisons d’homogénéité culturelle ou ethnique. En revanche, vous êtes également loin de certains discours de gauche très favorables à l’immigration…

C’est effectivement une position qui a suscité et suscite encore des débats à gauche. Lors de nos débats internes, notamment sur la question européenne, certains ont dit que la libre circulation était une valeur de gauche en soi qu’il serait inacceptable de limiter d’une quelconque façon. Mais la position syndicale a obtenu un large soutien. Il faut dire qu’elle s’est construite notamment par un rejet de l’ancienne politique des contingents, qui a fait beaucoup de torts. En réaction, certaines personnes à gauche en sont venues à prôner une libéralisation complète de l’accès à notre marché du travail. Cette position, à mon sens, est un risque pour la gauche, parce qu’elle ignore la nature d’abord économique du fait migratoire. Or, quand elle pose le débat en ces termes, la gauche est assez efficace parce qu’elle soulève de vrais problèmes auxquels on peut apporter de vraies solutions. Si en revanche on se laisse piéger dans un discours où les positions des uns et des autres sont figées et antagonisées (la droite serait contre les étrangers que la gauche voudrait défendre et accueillir sans limites ou règles), on perd politiquement et on laisse les restrictions fondées sur une logique identitaire gagner du soutien dans la population. 

Certes, mais on ne peut pas totalement échapper à certains enjeux qui ne sont pas strictement économiques…

Face à une partie de la droite qui milite en faveur d’une certaine homogénéité ethnique des peuples, et chez qui il y a bel et bien une dose de xénophobie, il faut rétorquer que les peuples se sont toujours mélangés, que la Suisse n’a pas d’homogénéité ethnique et qu’elle n’en a jamais eu. Le sentiment d’identification à notre nation repose sur des valeurs et une histoire communes.

L’an dernier, le Conseil fédéral mettait fin aux négociations avec l’Union européenne (UE) au sujet d’un accord-cadre institutionnel. Vous étiez un fervent opposant à cet accord. La Suisse n’en a-t-elle pas besoin au moment où les accords bilatéraux périssent?

Certains affirment que le destin de la Suisse est suspendu à cet accord, notamment en ce qui concerne l’accès au marché européen. La situation actuelle nous montre que les désastres annoncés n’ont pas lieu, en tout cas pas dans les proportions attendues. Il se trouve, de surcroît, que l’économie suisse se porte mieux, depuis trente ans, que l’économie des pays les plus forts en Europe. Je refuse donc de poser le débat dans le cadre d’un dilemme caricatural: soit la prospérité en acceptant les conditions de l’UE, soit la misère. Je suis pour poursuivre sur une voie pragmatique: il faut défendre les accords avec l’UE dans la mesure où ils nous font progresser, où nous obtenons de meilleurs droits et de meilleures sécurités. Sinon, refusons ces accords. Cette dialectique, jusqu’à aujourd’hui, a fonctionné.

Quelles sont ces garanties nécessaires?

Si, par exemple, l’accès au marché – et donc l’extension de la concurrence – était contrebalancé par des sécurités plus fortes pour les travailleurs, et qu’on pouvait obtenir des avantages tout en excluant de la concurrence les salaires pour éviter le dumping, la majorité sur le sujet se ferait largement. Mais si l’on enjoint aux gens à accepter de sacrifier une partie de leurs branches économiques à la compétition sans quoi, dit-on, la Suisse subira un déclassement économique, je doute que ça puisse fonctionner.

Un rapprochement avec l’UE ne permettrait-il pas à la Suisse d’exercer une influence sur ces questions qu’elle n’a pas aujourd’hui?

Pas avec cet accord-cadre dans la mesure où il aurait imposé une asymétrie quand même discutable. Avec la reprise dynamique du droit, c’est la Suisse qui accepte a priori des modifications ultérieures de son droit, sans les avoir co-décidées, sous peine de sanction. Comme démocrates, on peut faire remarquer que la vraie reprise dynamique du droit devrait passer par l’adhésion et donc la co-décision. Reste la question du bon niveau démocratique pour décider d’une politique publique.

C’est-à-dire?

Comme ancien conseiller d’Etat, j’ai apprécié la proximité et la légitimité que donne le contact avec la population. Cette question démocratique est posée à l’institution européenne qui a beaucoup utilisé les mécanismes de marché pour faire son intégration. Tout devient marché – services postaux, transports publics, agriculture – et échappe par-là au contrôle des Etats et du débat démocratique. Une acceptation à l’avance des politiques ultérieurement décidées par l’UE dans de larges domaines ouvre aussi le risque que le transfert de services publics vers le marché se fasse sans validation démocratique. Un accord avec l’Union doit aussi nous prémunir contre ce risque.

Y compris dans des domaines clés?

C’est là tout le problème. Les domaines concernés ne sont pas que techniques – comme la taille des culots d’ampoules ou les normes de prises électriques – mais il en va aussi du niveau de protection des salaires, du secteur du rail, de l’électricité, etc. Des domaines essentiels qui, à mon sens, doivent être débattus dans notre espace national, de manière démocratique! Soit on adhère à l’UE et on en débat avec les autres dans le cadre européen, d’égal à égal, avec un droit de veto, soit on conserve ces compétences à notre niveau. On peut discuter de ces deux options, mais elles sont au moins démocratiquement décentes. 

Deux options qui ne sont pas tellement dans l’air du temps…

Malheureusement, ceux qui décident vraiment dans les instances européennes continuent de penser que l’intégration ne pourra se faire à terme que par le marché, dans un système où les litiges sont tranchés par des décisions de justice. C’est le principe libéral et une judiciarisation qui soutiennent un mécanisme d’intégration par le marché. Et dans les textes proposés et débattus aujourd’hui, c’est la grande tendance. Seulement, cette conception de l’Europe est à mon avis une grande cause de désaffection des peuples pour le projet de l’UE. Je le regrette, car je continue de penser qu’une grande construction démocratique à l’échelle du continent pour régler les importants problèmes de notre temps reste un beau et nécessaire projet, surtout face aux dictatures et aux impérialismes. 

Une question qui se pose en filigrane dans ces débats est aussi celle de notre système politique suisse. Pensez-vous qu’il soit en mesure de répondre aux enjeux du monde d’aujourd’hui?

Plus je pratique le système helvétique, plus il me paraît bien pensé et apte à répondre aux problèmes actuels. On fête cette année le 175eanniversaire de la «Suisse moderne»; on devrait dire de la Suisse tout court. Avant 1848, elle n’était ni un Etat ni une nation au sens où on l’entend aujourd’hui. La Suisse de 1848, c’est aussi la première démocratie d’Europe qui émerge au terme d’un processus qu’il faut bien appeler révolutionnaire, puisque c’est une somme de révolutions cantonales qui débouche sur un conflit interne à la fin duquel triomphe un camp, le camp républicain, démocratique et laïque. Ces vainqueurs ont toutefois eu l’intelligence de bâtir des institutions permettant aux vaincus d’accepter leur défaite, de cohabiter avec ceux qui les avaient vaincus. L’édifice qu’ils ont conçu à l’époque dure encore aujourd’hui, sans grand bouleversement interne depuis 175 ans, signe de sa solidité.

Comment expliquer cette solidité?

La démocratie, d’abord et avant tout. Notre régime est très démocratique, fait confiance à la source de sa légitimité: le peuple. On doit aujourd’hui encore parier là-dessus! Certes, le peuple n’est pas infaillible, mais quand on sait que le peuple a le dernier mot, on s’en occupe et on fait attention à ce qu’il pense, ce qui est une saine discipline. Contrairement à ce que l’on peut penser, ce système n’est pas forcément lent et velléitaire. Prenez la crise Covid, qui a posé un sérieux enjeu démocratique. Dans un système où l’on ne recourt pas au peuple, la seule solution pour les politiciens est la prudence absolue, de crainte d’être poursuivis personnellement pour les décisions prises. Mais le peuple ne peut pas être attaqué en justice! Le recours aux votations populaires a permis de trouver un certain équilibre entre principe de précaution et restriction des libertés.

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Certains voudraient, pour plus d’efficacité également, plus de centralisation. La composante fédéraliste de notre système politique est-elle encore utile selon vous?

Pour que notre démocratie continue à fonctionner convenablement, il faut conserver une certaine proximité entre l’Etat et la population, sans quoi les fonctionnaires finiront par décider de tout. Or, un fonctionnaire n’a pas le même rapport à l’administré qu’un élu. Comme ministre de la Santé du canton de Vaud, j’en ai souvent fait l’expérience. J’étais encore suffisamment proche de la population pour entendre ses revendications, son point de vue, et corriger des directives trop éloignées des réalités du terrain. Si j’avais été ministre de la Santé en France, il m’aurait été impossible de garder cette proximité avec les personnes concernées par mes décisions. C’est dans ce contexte que j’ai pris conscience du fait que le fédéralisme est une forme avancée de démocratie. Le système est plus fonctionnel lorsqu’on donne le plus de pouvoir possible aux échelons inférieurs. Ainsi, dans le canton de Vaud, on a pu expérimenter un certain nombre de politiques innovantes, à notre échelle: des prestations complémentaires pour familles, une rente pour chômeurs âgés, un doublement des allocations familiales, un plafonnement des primes d’assurance-maladie. Tout cela aurait été impossible dans un Etat centralisé.

Vous parlez ici plus de subsidiarité que de fédéralisme. L’exigence d’une double majorité du peuple et des cantons lors des référendums obligatoires et des initiatives populaires fédérales est un héritage du fédéralisme également. La défendez-vous également?

C’est un acquis de 1848, sans lequel les tensions internes auraient certainement perduré. Néanmoins, je pense que c’est un point discutable à l’heure actuelle, dans la mesure où il n’y a pas d’homogénéité dans la taille des cantons. Je dois dire que je suis partagé sur le sujet. C’est un acquis de notre histoire auquel je ne suis pas spécialement attaché, mais je comprends que d’autres le défendent et ne veulent pas le changer.

Et en ce qui concerne le Conseil des Etats, pour lequel vous êtes candidat et qui est aussi un héritage du fédéralisme?

Il est vrai que le Conseil des Etats pose le même type de problème. Le bicaméralisme absolu n’est pas un système parfait, bien que je doive constater que c’est un système qui résiste bien. Pour la gauche, l’élection au suffrage majoritaire en vigueur presque dans tous les cantons rend l’hypothèse d’être un jour majoritaire au Conseil des Etats quasiment inenvisageable. Il faudrait pour cela avoir pour visée de devenir majoritaires, y compris dans les plus petits cantons de Suisse centrale. C’est évidemment impossible.

C’est un système «anti-gauche» selon vous? 

On a longtemps dit que ce système était anti-gauche. Néanmoins, je dois constater que d’une manière générale, les idées de la gauche suisse avancent et se sont imposées presque partout, depuis la fin du XIXe siècle. Notre parti continue de peser sans discontinuité depuis sa création en 1888. Et cela notamment grâce aux institutions démocratiques suisses, puisque le fait d’avoir des partis d’abord cantonaux, qui ensuite se rassemblent pour former un parti à l’échelon national, nous a permis d’éviter tous les problèmes d’un système centralisé où tout va du haut vers le bas.

Un événement récent a mis les institutions suisses à l’épreuve: le rachat de Credit Suisse par UBS. Le Conseil fédéral a agi dans ce dossier au nom du droit d’urgence. Etait-ce adapté?

Le droit d’urgence commence à être excessivement utilisé. Dans ce cas précis, je pense que c’était une erreur de l’utiliser. Si la situation se règle avant que le Parlement n’ait à se prononcer, le Conseil fédéral passera entre les gouttes et ce serait un précédent fâcheux. Sur le fond, si on lit la Constitution, il est un peu tiré par les cheveux de penser que le droit d’urgence puisse être utilisé dans des cas comme la faillite de Credit Suisse et même, à partir d’un certain moment, dans le cas de la crise du Covid. On a manifestement l’impression que l’article constitutionnel en question a été rédigé pour des temps de guerre.

Dans ce contexte complexe que nous avons traversé, quel a été et quel sera le rôle de la gauche selon vous?

La gauche a subi, à la fin du siècle passé, une évolution dramatique en Europe et aux Etats-Unis, de nature même à menacer son existence en tant que force politique ayant encore un impact sur les grandes questions économiques et sociales. La prétendue «fin de l’histoire», la globalisation, le libre-échange comme fin en soi ont aussi été à l’agenda des gauches de gouvernement, au lieu du patient développement de la sécurité sociale, du service public et de l’égalité des chances par l’école. Les cofondateurs sociaux-démocrates de l’Europe, encore marqués par le souvenir des horreurs de la guerre, ont fait de cette construction un enjeu supérieur à tous les autres. On peut les comprendre. Mais Thatcher était dans le coup, avec un droit de veto. Il a donc fallu faire l’Europe à sa sauce, au détriment d’une Europe politique, d’une Europe des infrastructures, d’une Europe sociale. Pour que ça évolue positivement, il aurait fallu bâtir en même temps un vrai système démocratique. Face aux déceptions des logiques de marché, des institutions démocratiques puissantes à l’échelle de l’Europe auraient pu apporter des correctifs, comme cela s’est fait dans les Etats-nations. Mais cela a manqué et la gauche a foncé tête baissée dans trop de pièges tendus par le néolibéralisme.

Pour être remplacée par quoi?

Quand la conflictualité sur la répartition des richesses et sur les inégalités sociales s’estompe, il reste les questions qu’on appelle aujourd’hui sociétales. Qu’on ne s’y trompe pas, le féminisme, la défense des minorités, l’écologie sont au cœur du projet émancipateur de la gauche. Mais ces causes doivent être irriguées par le combat séculaire contre l’injustice sociale. Elles suscitent des passions dans les médias, du clic, de l’intérêt, mais ce qui compte, c’est que la masse des perdants de l’ordre économique s’y retrouve et que ces combats s’inscrivent dans le grand combat contre leur déclassement. Sinon, ces masses nous lâchent. L’extrême droite alors est à l’affût pour placer sa stratégie du bouc émissaire. Je crois que les grands combats traditionnels de la gauche sociale ne disparaîtront jamais, et qu’il faudra toujours des personnes pour les porter dans le champ politique. En le faisant avec force, nous rendrons également possibles les progrès sur les questions sociétales. 

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview parue dans notre édition papier (Le Regard Libre N°100). 
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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