Jean Romain: «Toute pédagogie se fonde sur une anthropologie»

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écrit par Sébastien Lapaire · 07 avril 2023 · 0 commentaire

Ecrivain et politicien genevois bien connu, Jean Romain fut longtemps professeur, de philosophie notamment. Auteur en 2001 d’une Lettre ouverte à ceux qui croient encore en l’école, il nous livre aujourd’hui sa vision d’une institution qu’il connaît bien.

Dans sa Lettre ouverte à ceux qui croient encore en l’école, Jean Romain tentait de décrire les causes idéologiques profondes de l’actuelle déréliction de l’école, tout en suggérant les clefs de son «sauvetage». La thèse principale du texte pourrait être résumée ainsi: l’école a été «sabordée» par «la collusion de deux idéologies distinctes: d’un côté celle de la froide rationalité de la droite économique et de l’autre celle de la gauche, de la délégitimation de l’école». Cette collusion entre «les libéraux et les libertaires», ajoute l’auteur, enserre l’école dans les mâchoires d’une tenaille aux conséquences néfastes: prise de pouvoir des «pédagogistes», égalitarisme forcené, mépris pour la figure du professeur, refus de l’autorité, éclatement du savoir, effondrement du niveau, etc. Vingt ans plus tard, notre interlocuteur ne se montre guère plus optimiste.

Le Regard Libre: Avec vingt ans de recul sur la rédaction de votre Lettre ouverte, pensez-vous que vos intuitions d’alors étaient justes?

Jean Romain: Totalement. C’est pire encore que ce que j’avais imaginé. A l’aube du XXIe siècle, certains réflexes de conservation du passé subsistaient encore. Aujourd’hui, la volonté de ne plus transmettre a pris de plus en plus de place. La crise de la transmission – qui ne touche pas que l’école d’ailleurs – s’est aggravée, comme le montre l’avènement des «esprits réveillés» (les fameux «wokes»). Ils sont le reflet d’une véritable honte d’être nous-mêmes, honte qui conduit à se couper de notre passé. Car dans la vision de ces «esprits éveillés», le passé est une sorte d’erreur généralisée. Cela impacte évidemment l’école.

Dans votre livre, vous dénoncez la collusion des «libéraux et des libertaires», la droite de l’argent et la gauche militante. Que reprochez-vous à la droite?

La droite purement économique a besoin que nous importions de la main-d’œuvre qui nous manque ici. Seulement, ces gens importés n’arrivent pas sans rien. Ils arrivent de l’étranger avec leur bagage, leur héritage culturel – qui ne sont pas nécessairement en accord avec les nôtres. Ils importent leurs cultures, leurs manières de voir, leurs religions, etc. Ces minorités, mises en place par la droite de l’argent, deviennent les pièces d’un puzzle complexe de minorités qui prend de plus en plus d’importance dans nos sociétés.

Et le rapport avec le wokisme?

Le wokisme consiste à mettre les marges au centre. Ces marges sont les diverses minorités – qui ont remplacé dans la mouvance de gauche la classe ouvrière peu encline à la dictature. D’universaliste, cette gauche est devenue communautariste: elle ne défend plus que ces communautés sans lien entre elles. La droite économique, de son côté, continue à nourrir le mouvement en important massivement de la main-d’œuvre étrangère. Porte-drapeau des minorités, la gauche les défend; et passe à la trappe toute la culture majoritaire, soupçonnée d’oppression et d’exclusion. Ainsi s’est imposée l’idée que la transmission de notre héritage culturel serait élitiste, réservée à quelques privilégiés blancs et colonisateurs, pas assez «inclusive» (le mot superlatif des wokes). L’école en pâtit et le droit aux études est devenu le droit aux résultats.

C’est le passage de «l’égalité des chances» à «l’égalité des élèves» que vous décrivez dans votre livre…

Exactement. C’est comme réduire la course du 100 mètres à 40 mètres, sous prétexte que tous les élèves n’arrivent pas au bout. Or, c’est ce qu’a fait l’école: on a drastiquement diminué les exigences. Pour cela, on a éparpillé le savoir. On a multiplié les options, fragmenté l’enseignement. Seulement, on a ainsi renforcé une certaine inégalité, puisque les enfants des classes les plus averties – les enfants de professeurs notamment – peuvent recevoir à la maison la compensation des lacunes de l’enseignement en classe.

A l’école, «la sélection devient darwinienne», écrivez-vous également…

Ceux qui réussissent le mieux à l’école sont les enfants des profs, ceux dont les parents sont bien instruits, mais aussi les enfants des personnes aisées qui peuvent payer les services de maîtres particuliers à la maison.

Votre accusation contre la gauche consiste donc à dire que sous prétexte d’égalité, elle abîme l’école en délégitimant le savoir, ce qui renforce les inégalités dues à la situation sociale et familiale. Comment fonctionne la collusion entre cette idéologie et la droite économique?

Songeons à l’exemple du latin. Cette discipline a été prise en tenaille entre les assauts de la gauche et ceux de la droite. La gauche reproche à l’enseignement du latin d’être élitiste, puisque le latin est une discipline cumulative, qui nécessite un apprentissage pas à pas, où chaque élément précédent est nécessaire à l’apprentissage du suivant. Au passage, la gauche suspecte toutes les disciplines cumulatives d’établir une sélection! Pour la droite, maintenant, le latin est une matière inutile. «A quoi ça sert, le latin?» «Pourquoi paierait-on des profs à ennuyer des élèves avec ça?» En réalité, la gauche comme la droite ne posent pas la bonne question.

Comment légitimer l’enseignement du latin?

En posant la bonne question! Le savoir en soi est respectable. Le latin, pour ne parler que de notre exemple, ne se légitime en termes ni d’utilité ni de non-sélectivité. La vraie question est: de quoi délivre-t-il? La connaissance – de notre langue, de notre passé, de notre héritage – a un pouvoir libérateur! Lorsqu’on apprend à des jeunes le latin (ou toute autre de ces disciplines un peu formatrices), on voit que cet apprentissage permet à chacun de devenir lui-même. C’est l’idée que j’ai toujours défendue. Nous devons remettre en place une école où l’on apprend et non où l’on milite. Le militantisme, mais aussi la mise au pas de l’école par des arguments économiques, détruit l’essence de cette institution, qui doit être un lieu où renaître.

N’est-ce pas une conception très individualiste de l’école?

Le savoir permet d’être soi-même, mais soi-même avec les autres! L’individualisme voulu par l’ultralibéralisme actuel qui nous fait croire que «je peux me construire tout seul», que «je n’ai besoin de personne pour apprendre», est dangereux. Le résultat de cette idée est en fait la mise en place d’une grande solitude. Mais apprendre à l’école, c’est apprendre ensemble. Cette dimension de l’apprentissage avec les autres est essentielle.

Vous dénoncez un certain nombre de mutations de l’école faites au nom de l’idéologie. Mais plus concrètement, qui est à la manœuvre derrière ces changements? Comment en est-on arrivé là?

Je ne pense pas qu’il y ait un complot, quelqu’un en particulier qui tirerait les ficelles comme une sorte de deus ex machina. Il est vrai que pendant longtemps, je me suis demandé: mais qui fait ça? Je suis même allé chercher du côté des sectes, un peu partout, pour essayer de comprendre les forces derrière ce phénomène de mutation de l’école. Mais je crois que la cause est plus simple et plus visible: c’est notre société qui ne s’aime plus. Nous sommes dans un monde qui se hait suffisamment pour ne plus considérer comme légitime le fait de transmettre à sa progéniture son héritage.

Quels éléments sont attaqués selon vous?

On déboulonne la langue. En témoigne, entre autres, la simplification orthographique imposée en Suisse romande (ndlr: lire la «tribune des 50 Romands contre l’orthographe rectifiée», dont Jean Romain, dans notre édition d’octobre 2021). Et si vous regardez les personnes à la manœuvre, vous constaterez que ce n’est pas la gauche qui fait ça, mais bien la droite. Une droite imbécile! Une droite qui n’est pas cultivée. Mais on attaque aussi le savoir en multipliant à l’infini les domaines d’apprentissage. Tout cela parce qu’on refuse aujourd’hui toute hiérarchie. Parce que tout se vaut – pense-t-on – et parce qu’on déteste toute forme d’autorité – notamment celle du professeur censé transmettre aux élèves un savoir qu’eux n’ont pas encore – on oublie les branches essentielles. Tout est horizontalisé.

En Suisse romande, on se dirige vers toujours plus d’harmonisation des moyens d’enseignement, naguère très disparates d’un canton à l’autre. Comment voyez-vous ce mouvement?

Il y a là clairement de la part de la CIIP (ndlr: Conférence intercantonale de l’instruction publique de la Suisse romande et du Tessin, composée des Conseillers d’Etat responsables de l’éducation des cantons de Berne, Fribourg, Genève, Jura, Neuchâtel, Tessin, Valais et Vaud) une volonté de prise de pouvoir, de contrôle. C’est la grande tare de notre société: on veut tout contrôler, ce qui implique de mettre en place des instances de contrôle, qui devront elles-mêmes être contrôlées, et ainsi de suite. En conséquence, les gens sur le terrain sont de moins en moins nombreux en proportion du personnel administratif toujours plus important que sont les formateurs, les contrôleurs de formateurs, les formateurs de formateurs, les experts en ceci, les experts en cela… L’idée de donner le même programme à tous les élèves – l’ambition du programme romand de la CIIP – est absurde. Tout se trouve nivelé vers le bas, parce que devant s’adapter aux élèves qui ont le plus de difficulté. Au lieu de faire de la formation, on finit par se contenter de l’information.

Etes-vous pessimiste quant à l’avenir? Pensez-vous que le privé va prendre le relais de l’enseignement de qualité?

Pour être honnête, je ne suis pas très optimiste. Je ne sais pas non plus si le privé fera l’affaire. A titre personnel, je me suis toujours battu pour l’école publique et gratuite. Malheureusement, je ne vois pas d’un bon œil les réformes ineptes d’hier et d’aujourd’hui. Mais le problème est peut-être encore plus fondamental. Car au fond, toute pédagogie se fonde sur une anthropologie, sur une vision de ce qu’est l’être humain. Cette vision, les divers départements de l’instruction publique l’ont perdue. De ce point de vue, il faut reconnaître que les cantons qui s’en sortent le moins mal sont les cantons du Valais et de Fribourg.

Pour quelle raison?

Le catholicisme, et pas autre chose! De ce fait, ces deux cantons plus conservateurs, c’est-à-dire plus prudents, ont toujours été réticents à certaines réformes, et s’y sont moins précipités que Genève ou Vaud. Pour cette raison, leur enseignement tient encore plus ou moins la route. La question fondamentale, qui consiste à se demander ce qu’est un être humain, n’est plus posée aujourd’hui. Cela explique pourquoi on se jette tête baissée dans une surenchère de réformes qui laissent tout le monde désarmé – et des élèves sur le carreau.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire une interview tirée de notre DOSSIER ÉCOLE, publié dans Le Regard Libre N°94.

jean romain

Jean Romain
Lettre ouverte à ceux qui croient encore en l’école
L’Age d’Homme
2001 
75 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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