La Suisse et l’UE: Félicien Monnier VS Julien Rilliet
La relation entre la Suisse et l’Union européenne (UE) n’a jamais été aussi mauvaise. Là-dessus, nos deux débatteurs sont d’accord. Mais au-delà, leurs vues s’opposent diamétralement. Félicien Monnier, qui se dit conservateur et souverainiste, est avocat et préside depuis l’an dernier la Ligue vaudoise. Julien Rilliet, membre du Parti socialiste et du Mouvement européen suisse (NOMES), dirige sa propre boîte de consulting politique. Voici nos dix questions à ces deux jeunes observateurs romands, qui s’intéressent au destin de la Suisse et du continent.
Le Regard Libre: Dans son récent papier de position, le PS suisse prend position pour une adhésion de la Suisse à l’UE à moyen terme, à certaines conditions. Cette réconciliation des socialistes suisses avec l’Europe, par-delà les divisions internes du parti, vous étonne-t-elle?
Julien Rilliet (J. R.): Le PS suisse a raison sur le fond: les questions institutionnelles doivent être clarifiées si l’on entend débloquer un jour les accords bilatéraux. Les négociations entre la Suisse et l’UE sur les questions institutionnelles sont actuellement au point mort. En partant de ce constat et surpassant les clivages entre europhiles et syndicalistes qui ont collaboré à l’élaboration de ce papier de position, le PS cherche une voie acceptable pour rejoindre une Europe sociale, démocratique et écologique. A une année des élections fédérales, cette position ambitieuse a le mérite d’être courageuse.
Félicien Monnier (F. M.): C’est assez inattendu, oui. J’ai depuis longtemps l’impression que tout le monde ou presque s’accorde à dire en Suisse qu’une adhésion à l’UE est dénuée de toute chance de succès. Evidemment, les socialistes ont une tension interne en ce qui concerne leur opinion sur l’UE. Leur parti compte une aile anti-libérale, dont on a de la peine à comprendre qu’elle ne voit pas en l’UE un monstre néolibéral. Et il y a une aile social-libérale pro-européenne. C’est quand même cette aile-là qui triomphe.
Que vous soyez pour ou contre une adhésion de la Suisse à l’UE, quels avantages et respectivement inconvénients y verrez-vous?
J. R.: Avec les marges de manœuvre des pays qui se réduisent, je suis convaincu que les principaux enjeux de notre époque, qu’ils soient climatiques, sociétaux, démocratiques ou de paix, ne pourront se résoudre que dans un cadre global, notamment au niveau international et européen. Si l’on veut participer à son développement et en être acteur, il faudra bien y adhérer d’une manière ou d’une autre. En restant de côté, les effets pervers de la mondialisation libérale frapperont la Suisse encore plus durement.
F. M.: Si j’étais dans une perspective uniquement libérale, ce qui n’est pas mon cas, je me dirais que les avantages principaux sont économiques. Or, une telle vision des choses inverse la priorité entre la politique et l’économie. Aussi, le principal inconvénient d’une adhésion réside selon moi dans la perte de souveraineté que cela occasionnerait pour la Suisse. Le pouvoir originaire des cantons disparaîtrait, car un tel système est inexplicable à Bruxelles. Une adhésion signerait donc la fin définitive du fédéralisme.
L’accord-cadre entre la Suisse et l’UE a échoué. La faute à qui? Au Conseil fédéral? à l’UE? à l’idée même d’un accord institutionnel?
J. R.: La faute au Conseil fédéral. Sur les cinq domaines que le champ d’application de l’accord-cadre portait, trois dossiers ont posé le plus de problèmes: la protection des salaires en lien avec le travail détaché, la Directive relative au droit des citoyens de l’Union, et les aides d’Etat. Pourtant, des alternatives auraient pu être trouvées, notamment si les conseillers fédéraux libéraux-radicaux n’avaient pas tenté d’affaiblir la protection salariale et avaient une véritable vision européenne. Cet échec est un grand bond en arrière pour notre pays.
F. M.: Les responsabilités sont partagées. Le Conseil fédéral n’a pas osé voir assez tôt qu’un tel accord ne pourrait être signé, et a suscité de faux espoirs à Bruxelles. De son côté, l’UE n’a toujours pas compris que lorsqu’un de ses commissaires fait des menaces à la Suisse, cela la refroidit, à juste titre. Aussi, les politiques n’ont pas osé affronter frontalement dans le débat la question du droit évolutif et de la soumission à la jurisprudence de la Cour de justice – sans doute parce qu’ils savaient que cela ferait le jeu de l’UDC – alors que c’était de mon point de vue le problème principal de ce dossier.
Selon un sondage datant de 2020, seuls 7% des Suisses seraient favorables à une adhésion. Depuis l’échec de l’accord-cadre et avec le contexte du Covid et de l’Ukraine, pensez-vous que cette proportion a pu augmenter?
J. R.: Sans l’ombre d’un doute. D’abord, la guerre en Ukraine a rebrassé les cartes géopolitiques et ce sondage date d’avant cette crise sans précédent. Même des Etats historiquement neutres à l’image de la Suède ou de la Finlande ont désormais fait le pas vers une Europe de la défense. Ensuite, après de longues décennies d’austérité et de libéralisme, l’Europe tend enfin à devenir plus démocratique, sociale et écologique. C’est le bon moment pour reprendre les négociations avec l’UE.
F. M.: Le Covid n’a pas plaidé pour l’UE: on a vu qu’il y a eu peu de solidarité européenne, y compris sur la question des masques. D’ailleurs, les pays ont eu une réaction naturelle, à savoir un retour aux frontières. On voit bien que la crise ukrainienne, en revanche, a renforcé l’Europe, en particulier par l’action d’Emmanuel Macron et d’Olaf Scholz. Je pense que cela a une incidence sur l’opinion des Suisses. Mais pas jusqu’à donner une majorité d’opinions favorables à une adhésion, loin de là.
Selon vous, y a-t-il encore en Suisse romande un plus fort européanisme qu’en Suisse allemande?
J. R.: Sur de nombreuses thématiques, les différences entre la Suisse romande et la Suisse alémanique existent – le mot «Coronagraben» est même devenu le mot de l’année 2020 en Suisse. L’Europe ne fait pas exception au Röstigraben, y compris dans la façon dont les médias régionaux ont relaté le rejet de l’accord-cadre. Historiquement aussi, la différence du taux d’acceptation de l’adhésion à l’EEE en 1992 était frappante entre les régions linguistiques. Au fond, si l’européanisme reste plus populaire en Suisse romande qu’en Suisse alémanique, la proximité avec certains pays doit y jouer un rôle, parmi de nombreuses autres raisons.
F. M.: Le magazine L’Hebdo et l’ambiance que ses éditorialistes ont réussi à instaurer en Suisse romande a rendu assez durablement une certaine génération pro-européenne. Mais de qui parlons-nous? De la génération des boomers, actuellement proche des septante ans. Aujourd’hui, les problématiques ont changé. Alors qu’une grande part de la jeunesse romande milite pour plus de local et plus d’éthique, je doute que l’immense association de libre-échange qu’est l’UE soit plébiscitée.
Dans le cadre des débats sur une possible adhésion de l’Ukraine à l’UE, le président français Emmanuel Macron, lors de son serment de Strasbourg, a dit préférer l’édification d’une communauté politique européenne, en marge de l’UE. Une structure dont pourraient être membres des pays culturellement européens, mais qui ne désirent pas être membres de l’Union. Les Suisses, bien sûr, mais aussi les Britanniques, les Norvégiens ou encore les Ukrainiens, justement. Trouvez-vous l’idée intéressante?
J. R.: Sans entrer dans un débat technique sur cette structure, permettre aux nations européennes et démocratiques qui adhèrent à un socle de valeurs communes, à l’image d’anciennes républiques soviétiques, dont l’Ukraine, de trouver un nouvel espace de coopération au-delà de l’UE est évidemment intéressant. Une chose est certaine, les conséquences des pays qui prennent le chemin inverse montrent bien ce qui est en jeu et le Brexit en est la preuve (rayons entièrement vides dans les supermarchés, pénuries de main-d’œuvre, etc.).
F. M.: L’UE se définit elle-même comme un processus d’intégration progressive. Elle ne tolère les outsiders que temporairement. Vous noterez qu’en parallèle de sa proposition de communauté politique européenne, Macron a plaidé pour que certaines décisions puissent se prendre à la majorité, et non plus à l’unanimité. Cela va dans le sens d’une Europe fédérale. Au fond, selon lui, ne pas adhérer à l’UE reviendrait à renier ses valeurs universelles. Je pense que c’est un maquillage idéologique: l’UE reste d’abord une alliance économique de libre circulation des personnes, des biens et des services.
Quelle que soit la nature des rapports entre la Suisse et l’UE, êtes-vous tous les deux favorables à l’idée d’une Europe puissance, plus forte et plus unie, par exemple en matière de sécurité extérieure? Plus généralement, comment voyez-vous l’avenir du Vieux Continent?
J. R.: D’abord, l’Europe évolue. En 1995, l’UE comptait 15 membres; elle en compte aujourd’hui 27. Dans cette évolution, il y a évidemment une Europe de la défense où l’Alliance atlantique se renforce avec la volonté d’adhésion de la Finlande et de la Suède, mais il y a également des réponses qui ne peuvent être que globales, avec notamment la réglementation des «Big Tech» qui ne peut réussir qu’au niveau européen, les impôts sur les sociétés qui doivent être prélevés sur une base d’imposition uniforme, la recherche qui doit trouver une véritable coopération ou un renforcement de la protection des consommateurs. Les citoyens suisses ont besoin, sinon d’en faire partie, d’une Europe forte.
F. M.: Il y a un intérêt à ne pas voir notre continent à la traîne des USA en matière de sécurité. Or, je vois un grand déficit en matière militaire: l’Europe est seule responsable de son déclassement, parce que c’est elle qui a désarmé à tire-larigot depuis des décennies. En outre, qui dit défense commune dit services de renseignements communs; c’est précisément ce qui rend les pays très jaloux, car les renseignements servent aussi la politique économique de leur nation. Je suis donc sceptique, sinon que j’entrevois surtout un renforcement franco-allemand.
Peut-être la Suisse ne sera-t-elle jamais membre de l’UE. Mais elle a toujours été et restera européenne. Selon vous, qu’est-ce qui définit la culture européenne, l’identité du continent?
J. R.: L’Europe, même si elle est souvent considérée selon les principes du marché, est avant tout une réalité culturelle. Denis de Rougemont l’avait compris: l’humanisme doit être le seul véritable ciment de l’Europe. Les conventions du Conseil de l’Europe et la Charte des droits fondamentaux en sont le parfait exemple.
F. M.: La culture européenne, d’après moi, ce n’est pas l’Europe des valeurs démocratiques telle qu’on nous la présente, mais la civilisation chrétienne européenne, avec ses trois mamelles que sont Rome, Athènes et Jérusalem. Ce sont des mœurs partagées, des habitudes quotidiennes, un certain rapport à la gastronomie, la rencontre du monde de la bière avec celui du vin. Et comme le dit Régis Debray, c’est une civilisation du temps et non une civilisation de l’espace, contrairement à la civilisation anglo-saxonne.
Qu’y a-t-il d’européen en vous, Julien Rilliet et Félicien Monnier?
J. R.: La construction européenne est le fruit d’un idéal de partage et de paix. Si être européen signifie qu’après des siècles de conflits, l’Europe peut être sociale, démocratique et écologique tout en étant un rempart à la mondialisation libérale et aux régimes autoritaires, alors je suis pleinement européen.
F. M.: Ce que je viens de décrire: ma religion, ma langue, mes lectures, la composition de ma bibliothèque (c’est essentiellement continental), mes passions. Et… un style vestimentaire créé entre Londres, Paris et Naples.
Et de non-européen?
J. R.: Quand bien même l’identité européenne et l’identité nationale peuvent se superposer, rien ne surpassera une assiette de filets de perches du Léman et une bouteille de Calamin. D’ailleurs, les deux proviennent d’un des grands carrefours naturels d’Europe, non? Comme quoi, il y a définitivement beaucoup plus d’européen en nous qu’on le croit… Plus sérieusement et sans être un europhile naïf, je peine à trouver quelque chose de non-européen en moi.
F. M.: Tout ce qu’il y a d’américain dans cette culture qu’on nous présente comme la nôtre. Du MacDo à Top Gun.
Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com
Image d’en-tête (de g. à d.): Félicien Monnier, avocat et président de la Ligue vaudoise, et Julien Rilliet, consultant politique et membre du Mouvement européen suisse (NOMES) © DR
Vous venez de lire un débat tiré de notre dossier thématique «Vous avez dit Europe?», publié dans Le Regard Libre N°87.
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