Ada Marra: «L’UDC a réussi à voler la définition d’être Suisse»
Ada Marra siège à Berne comme conseillère nationale. Italienne d’origine, la socialiste vaudoise refuse de concevoir une culture suisse unique. Son post Facebook du 1er août 2017 débutant par «LA Suisse n’existe pas» lui a valu un flot d’injures. Place au dialogue.
Le Regard Libre: En écrivant sur Facebook le 1er août 2017, jour de la fête nationale, que «LA Suisse n’existe pas», vous avez récolté moult critiques et injures. Que vouliez-vous dire et comment expliquez-vous cette polémique?
Ada Marra: Je l’ai dit dans le reste du texte qui suivait cette première phrase. Chacune et chacun d’entre nous, en fonction de sa place dans la société, a un rapport différent à la Suisse. Et c’est bien normal. Je magnifiais par ailleurs notre pays et notre démocratie pour la possibilité de pouvoir débattre et de pouvoir être différents. Je cite: «Ce sont les gens qui y habitent qui existent. Avec des idées et des opinions différentes. Avec des combats et des orientations différentes. Avec des priorités et des soucis différents. […] Dieu que c’est beau de vivre dans un pays où on a le droit de penser de manière non-uniforme. C’est cette Suisse-là que j’aime. Je sais qu’elle est en danger plus que jamais. Je me battrai pour qu’elle continue à vivre.» Le tombereau d’insultes qui s’en est suivi et l’indulgence de certains journalistes pour cela en disant «elle a raison sur le fond, mais bon la forme…» m’ont fait douter un instant de la place du débat. Par la suite, j’ai compris que les réseaux sociaux ne sont pas un lieu de débat. L’UDC a réussi en vingt ans à voler la définition d’être Suisse. C’est dramatique. Mais je crois qu’au vu des défis de nos sociétés qui sont désormais face à des questions de survie (écologique, guerres, sanitaires et sociaux), les priorités pourraient changer. Il est essentiel de comprendre que notre identité est constituée de diverses appartenances et que celles-ci nous constituent.
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La présence en Suisse d’individus aux cultures d’origine différentes n’implique pas un modèle de société multiculturel… Qu’est-ce qui peut unir les Suisses, si ce n’est une culture commune et unique, qui dépasse les identités cantonales, et qui est de part en part politique?
Il est étrange que cette question de l’unité nationale ne vienne que lorsque l’on parle d’identité, de soi-disant culture commune, de ces choses intangibles. Elle ne vient jamais quand on parle de fiscalités cantonales et communales. Tout le monde sait que le sport préféré des cantons est celui d’«entuber» son voisin par des fiscalités basses pour attirer les riches sur son territoire. Ainsi, les Vaudois se soucient bien peu des Jurassiens et les Zougois des Valaisans… Mais là, pas de procès de désunification! Maintenant, pour répondre à votre question, j’estime qu’il y a mille façons d’être Suisse et que toutes sont légitimes. Ainsi, un Zurichois de sept générations a plus de choses en commun avec un Genevois de deuxième génération qu’avec un paysan de l’Oberland bernois lui aussi de sept générations. LE ciment entre nous est à mon avis le service public, car il garantit l’égalité de traitement entre toutes et tous, habitants des villes ou de vallées reculées. Je crois à la mixité sociale pour lutter contre les communautarismes (que ceux-ci soient d’ordre socio-économique, avec des riches expatriés vivant entre eux dans les quartiers cossus, ou ethnique avec des mêmes nationalités regroupées entre elles). Et ce sont les politiques d’urbanisme et de fiscalité qui peuvent faire se rencontrer les gens entre eux. Cela dit, j’estime que pour les premiers arrivants il est normal de vouloir rechercher de l’aide et parfois de la consolation dans sa communauté d’origine. Cela n’en fait pas des communautaristes!
L’initiative que vous avez portée sur la naturalisation facilitée de la troisième génération d’immigrés a été acceptée par le peuple en 2017. La même population a accepté l’initiative de l’UDC contre l’immigration de masse en 2014. Au fond, les Suisses veulent moins d’entrées dans le territoire, mais une intégration plus rapide des familles d’immigrés déjà présentes dans le pays. N’est-ce pas cohérent comme volonté politique?
Le simple fait de considérer que les troisièmes générations doivent encore prouver qu’elles sont intégrées (!) relève de la manipulation du discours politique. Il y a une vision mythifiée d’un Suisse pur, immaculé, qui serait entaché par l’apport extérieur. C’est un discours identitaire qui ne relève pas de la rationalité. Quant au résultat du vote de 2014, il résulte du fait que la majorité politique du pays n’a jamais voulu considérer le malaise des habitants de notre pays, concernant les loyers trop chers, le dumping salarial, les infrastructures insuffisantes. Toutes des mesures de politique interne que la droite a tardé à prendre. C’était donc une manifestation envers une mauvaise politique intérieure. En revanche, je constate que par la suite, les votations «anti-étrangers» n’ont plus passé le cap (celle dit de mise en œuvre pour le renvoi des criminels étrangers ou celle de la fin de la libre-circulation).
Les réflexions nées durant les débats sur la naturalisation facilitée de la troisième génération ont amené à la rédaction d’un essai traduit dans les trois langues officielles (Tu parles bien français pour une Italienne, Editions Georg). Selon vous, la démocratie suisse a-t-elle besoin, pour continuer d’être vivante, de davantage de travail de fond, de débats intellectuels?
Soyons clairs, il y a deux façons de définir qui est membre de la famille ou non. La loi sur la nationalité et le discours politique. Les conditions dans la première se sont durcies pour les naturalisations ordinaires depuis 2018: il faut savoir lire et écrire et ne pas être ou avoir été à l’aide sociale (minimum trois ans avant la demande). La Suisse n’est pas xénophobe; elle n’aime pas les pauvres. Le Conseil Fédéral et le Parlement, qui il y a encore vingt ans proposaient des facilités, voire des automatismes, pour les naturalisations de nos jeunes, a cédé aux sirènes populistes et durcit toujours plus le ton. Le changement ne viendra pas de la politique. Il nous faut discuter d’appartenance, de société, mais les institutions ne jouent plus ce rôle. C’est la société civile qui le fait. Il est alarmant de voir que toucher l’aide sociale est devenu un facteur qui peut par exemple expulser une personne née et vivant depuis 50 ans en Suisse, mais qui n’en a pas le passeport. Et cela a été approuvé et voulu par la majorité du Parlement. A mon avis, de manière contraire aux droits humains. Donc oui, il faut retrouver un débat plus large. La concentration démocratique entre les mains de toujours moins de personnes (un quart de la population n’a pas le droit de vote et les taux d’abstentions lors des scrutins sont alarmants) devrait toutes et tous nous inquiéter.
Vous plaidez pour le droit de vote des étrangers. La motivation de devenir Suisse semble pourtant intimement liée à celle de pouvoir participer à la vie politique du pays. Quelle est votre définition du concept nationalité coupé du concept de citoyenneté?
Inversons la logique: et si l’on dédramatisait la question de la nationalité en traitant les habitants sur notre territoire de manière égalitaire, en leur donnant la possibilité de décider (pas seulement de s’exprimer) après X années sur le territoire sans passer par des débats nationalistes? Il y a actuellement des milliers de personnes sans passeport suisse installées depuis 30, 40, 50 ou 60 ans en Suisse, qui ont construit dans le vrai sens du terme notre pays, mais qui ne se naturaliseront jamais car les conditions pour le faire sont trop extrêmes pour elles. La citoyenneté devrait être collée au lieu de résidence et pas d’origine. On considère trop souvent les étrangers comme des locataires. Comme s’ils allaient partir. Or, ils restent, comme le montre la réalité. On doit donc les considérer comme partie prenante et pensante de notre société.
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Quel avenir voyez-vous pour vos idées, dans un monde, notamment occidental, marqué par le Brexit, le retour du souverainisme, etc.? Il y a un réveil des nations, non?
L’avenir, ce n’est plus moi. Et je vois une jeunesse qui veut changer les rapports sociaux. J’ai l’espoir qu’en voulant changer le rapport homme-femme, cette jeunesse élargisse ce concept d’égalité à chacune et chacun.
Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com
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