Plus il y a de démocratie, moins il y a de contestation
Le Regard Libre N° 85 – Enzo Santacroce
Dossier «La Suisse, définition»
Contester semble être le propre de la démocratie. Prendre la parole pour exprimer un avis contraire à celui d’autrui est un acte perçu comme fondamental dans un régime politique reposant sur une liberté d’expression pleinement intégrée dans les mentalités et dans les mœurs. Or, une analyse plus fine permet de montrer que la libre parole ne suffit pas à construire une démocratie. Celle-ci, pour être complète, doit se doter d’instruments dont le rôle est de cadrer les revendications populaires. Petite comparaison entre la Suisse et la France pour tenter de montrer que l’argumentation, plus que le débat, est le ciment de la démocratie libérale – au sens de démocratie fondée sur la raison.
Dans une démocratie, on part du principe que les citoyens participent à l’histoire de leur pays en votant sur des objets divers et variés et en élisant leurs représentants, ainsi que leurs gouvernements. Avant les élections, il est de coutume que les candidats et les candidates présentent leurs points de vue lors de débats télévisés ou par presse interposée. En Suisse, lorsqu’une votation sur une thématique a lieu, tel le don d’organes, des experts, des membres d’associations ou encore des observateurs s’expriment également sur des plateaux de télévision ou dans les journaux.
Dans ce contexte, on a l’impression que les débats sont moins animés et nourris en Suisse qu’en France. En effet, le ton, le style, les invectives directes adressées au président et aux membres de son gouvernement laissent entrevoir une liberté de parole plus ample chez nos voisins. L’image donnée est celle d’une France cultivant la joute oratoire comme modèle d’une liberté d’expression intégrée et assumée. En Suisse, pas d’effets spectaculaires lors de débats organisés, l’écoute et la recherche du consensus étant les ingrédients d’une discussion bien menée. Une situation laissant à penser que la liberté de parole est volontairement brimée dans notre pays pour atteindre un compromis, même partiel.
L’esprit de milice et la décentralisation
La Suisse est dotée d’un système politique qui permet au citoyen de contester des décisions parlementaires via des référendums ou de lancer des initiatives pour obtenir des ajouts ou des modifications dans la Constitution. La Suisse alterne en permanence entre la démocratie indirecte, qui autorise, par exemple, aux parlementaires fédéraux représentant le peuple d’élire les sept gouvernants du pays, et la démocratie directe, qui offre le droit constitutionnel du référendum et celui de l’initiative que nous venons d’évoquer.
Cette manière de concevoir la relation des citoyens et, par extension, des groupes de citoyens avec les autorités politiques amène l’idée selon laquelle la Suisse est certes moins pimpante dans les débats, mais plus efficace que la France. Cela est possible grâce à la décentralisation et au système de milices. En effet, les élus communaux, cantonaux et fédéraux, eux-mêmes impliqués dans la société civile, discuteront en commissions des sujets touchant à la vie de la cité et devront se pencher sur les textes des référendums ou des initiatives en cas de récolte suffisante de signatures de la part du peuple. Cette effervescence citoyenne peut d’ailleurs donner lieu à des échanges intéressants et vifs lors d’actions auprès de la population. Il y a une exigence qui s’installe dans les arguments d’un côté et de l’autre des va-et-vient politiques, jusque dans les moindres détails des dossiers.
Il y a débat… et débat
Les discussions en Suisse n’ont pas besoin d’être frontales ou provocatrices, tout simplement parce que les citoyens ont les moyens de se faire entendre à tous les échelons du pouvoir politique, contrairement au mécanisme démocratique français. Et c’est ici que la comparaison avec les Français devient tout à fait mordante, dans la mesure où le style frontal, voire agressif, de leurs débatteurs témoigne d’un aveu: celui de subir la politique menée par un président – et son gouvernement – pendant cinq ans, alors qu’il ne représente, en moyenne, que le quart des électeurs et des électrices du pays. C’est une des raisons pour lesquelles la France gémit, conteste et crie plutôt qu’elle ne débat. Elle n’a pas les moyens institutionnels d’argumenter contre des décisions gouvernementales via des référendums ou des initiatives.
Il faut comprendre que les leviers démocratiques qui incitent les citoyens à s’organiser dans le but de récolter des signatures, qui donnent souvent l’occasion de débattre de sujets plus ou moins complexes en famille, au travail, entre amis ou encore lors d’assemblées locales, sont des canalisateurs de la colère et de la frustration populaires. C’est précisément le terreau dans lequel l’esprit démocratique prend racine, puisque les citoyens savent qu’ils seront pris au sérieux dans leur volonté de remettre en question une loi, une ordonnance et son règlement d’application, voire d’en proposer une nouvelle.
C’est pourquoi la France a besoin de plus de démocratie institutionnelle pour se donner les moyens de remplacer la contestation dans la rue par de l’argumentation décentralisée. L’exemple des «gilets jaunes» demandant audience au président pour présenter leurs revendications est édifiant: il illustre le fait que leur volonté milicienne a été royalement ignorée par Emmanuel Macron.
Ecrire à l’auteur: enzo.santacroce@leregardlibre.com
Crédit photo: © Pixabay
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