L’enfermement technologique individuel est un enjeu du siècle

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écrit par Sébastien Lapaire · 13 août 2024 · 0 commentaire

La révolution numérique, de la naissance de la télévision à nos jours, se caractérise par un usage toujours plus personnalisé des technologies. Si bien que la conscience des individus d’appartenir à un monde commun peut s’effriter.

Les Jeux olympiques d’été 1960 à Rome sont les premiers à être diffusés internationalement. Ils témoignent de la généralisation du premier média de masse dans les années 1950 et 1960: la télévision. Pour la première fois, un écran vient s’installer au cœur de chaque foyer. A l’époque, c’est une vraie révolution au cœur même de la vie quotidienne des ménages. A la différence du cinéma, la télévision offre au moins deux caractéristiques radicalement nouvelles. Premièrement, en s’invitant à la maison, elle ne requiert plus de sortir de chez soi, contrairement au cinéma: allumer sa télévision est à tous égards une opération bien plus banale. Deuxièmement, si elle se regarde toujours à plusieurs, elle s’adresse à un public bien plus restreint, celui du foyer.

L’ordinateur personnel et Internet

Si la télévision est encore faite pour être regardée simultanément par plusieurs personnes, l’invention du PC – dont le nom dit tout: personal computer ou «ordinateur personnel» en français – signe la naissance des écrans conçus pour un usage individuel. Inventé dans les années 1970, généralisé massivement dans les années 1980, le PC offre désormais à chaque individu la possibilité de posséder un appareil personnel pour travailler, jouer, apprendre, et réaliser un nombre toujours plus grand de tâches variées grâce à la diversification de logiciels.

Cependant, la naissance de la télévision et le PC ne représentent pas grand-chose à côté d’une invention révolutionnaire qui, dès les années 1990, va changer la face du monde: la naissance du Web, c’est-à-dire la possibilité pour le grand public de naviguer sur la Toile, grâce à des moteurs de recherche, et d’avoir ainsi accès à un nombre toujours plus grand de sites internet. L’usage généralisé du Net apporta simultanément une autre révolution: celle des courriers électroniques, e-mails en anglais, qui bouleversèrent les habitudes individuelles, mais aussi le monde du travail en facilitant la communication instantanée entre collègues, partenaires et clients à travers le monde.

Un peu plus tard arriva le «Web 2.0», c’est-à-dire la possibilité d’interagir sur les pages Internet, sous la forme de contribution de blogs, de commentaires, d’évaluation, etc. C’est alors la naissance de plateformes participatives comme les wikis, dont la plus connue est bien sûr Wikipédia. Sur le «Web 2.0», l’utilisateur n’est plus seulement spectateur, mais devient l’acteur d’une expérience sans cesse plus personnelle. Avec les années, la complexification des algorithmes permet de personnaliser davantage l’expérience utilisateur de chaque internaute. En fonction des pages consultées, des recherches effectuées et des comportements en ligne, les algorithmes peuvent recommander des contenus, des produits et des services adaptés aux préférences individuelles.

Le smartphone et les réseaux sociaux

En 2007, le monde numérique connaît une autre révolution sans précédent, lancée par la marque Apple: la naissance du smartphone. Lors de la conférence de presse de lancement du tout premier iPhone, le 29 juin 2007, Steve Jobs dévoile au public un nouvel appareil à l’aspect épuré: un petit écran tactile tenant dans le creux de la main. «Un iPod, un téléphone portable révolutionnaire, un navigateur Internet», expliquait-il, le tout fusionné dans un appareil dont la première lettre, «i», «je» en anglais, est tout un symbole.

L’iPhone est conçu comme l’outil personnel par excellence, une sorte d’extension intime de soi-même, un assistant qui nous seconde dans un grand nombre d’actions quotidiennes et qui surtout amène l’Internet sans fil dans la poche du pantalon. Car avec les smartphones naissent les applications, qui multiplient leurs usages potentiels. Bien plus que de simples téléphones, ils deviennent un réservoir inépuisable d’expériences nouvelles, calquées sur les préférences personnelles.

Et le panorama dressé jusqu’ici ne serait pas complet sans mentionner les réseaux sociaux. Lancé en 2004, Facebook fait figure de pionnier et inaugure une nouvelle forme de socialité virtuelle. Selon ses habitudes, ses goûts, ses centres d’intérêt, chacun s’expose, se raconte, rejoint des groupes, débat, communique avec les autres, selon les formes bien particulières propres à chaque plateforme. Par la suite, les réseaux en tout genre naissent à la chaîne et évoluent à grande vitesse, boostés par la généralisation des smartphones. Facebook, X (anciennement Twitter), YouTube, Snapchat, Instagram, WhatsApp, pour ne citer que les principaux, deviennent des acolytes de tous les jours pour un nombre croissant d’utilisateurs.

Vers une hyperpersonnalisation de l’expérience

L’évolution des technologies numériques suit une règle qu’on pourrait formuler ainsi: répondre toujours plus docilement à nos envies, à nos sollicitations. A la moindre question, le smartphone est là pour nous fournir en quelques secondes la réponse attendue. L’individu contemporain a presque oublié, s’il l’a jamais faite, l’expérience de l’ennui, celle de ne rien faire. Le moindre moment de creux dans la journée, du réveil au coucher, peut être comblé par la consultation de l’une ou l’autre application. Et l’énergie à dépenser est toujours plus faible. Nul besoin de se creuser la tête: il suffit par exemple de se connecter à un service de streaming audio comme Spotify, et d’écouter passivement. Les algorithmes se chargent de choisir, à l’infini, les musiques à écouter.

Même principe sur le réseau social chinois TikTok, qui permet de publier et consulter de courtes vidéos en format vertical. Sa fonctionnalité principale consiste à scroller, c’est-à-dire défiler verticalement du contenu sur l’écran à l’aide de son pouce, se laissant guider par les algorithmes dans un flot infini de vidéos. Chaque nouvelle vidéo consultée, même pour un temps inférieur à quelques secondes parfois, permet au cerveau de libérer de la dopamine, «l’hormone du bonheur». La libération constante de cette substance maintient l’utilisateur dans un cycle de gratification instantanée, rendant le détachement de l’application difficile. D’où un fort potentiel addictif.

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La conséquence de ce dispositif peut tenir en un mot, emprunté à Eric Sadin, philosophe français spécialiste de l’univers numérique et de ses implications sociales: «hyperpersonnalisation» de l’expérience, comme du rapport au monde et aux autres. A l’ère de l’omniprésence des technologies numériques dans notre vie quotidienne, le monde commun s’effrite. On pourrait dire, en un sens, que chacun vit, de plus en plus, dans un monde qui lui est propre, d’autant plus attrayant et envoûtant que des algorithmes travaillent en permanence à le façonner en fonction des ses préférences, goûts, et envies.

Dans le «vrai monde», je ne choisis pas mes voisins, je ne peux pas réduire mes fréquentations aux seules personnes qui me plaisent, ou qui pensent comme moi, je ne peux pas écarter de mon chemin tout ce qui me déplaît. Le «vrai monde», commun à tous ceux qui y vivent, me confronte sans cesse à l’altérité, au désaccord, me force aux compromis, à la collaboration, etc. Il m’impose d’agir en fonction d’une réalité qui ne dépend pas de moi. Le «monde numérique», dans lequel nous évoluons de plus en plus chaque jour, fonctionne selon une tout autre règle en permettant de ne pas avoir à affronter ces contraintes.

Le tournant de l’intelligence artificielle

Aujourd’hui, le tournant dit «génératif» de l’intelligence artificielle (IA), c’est-à-dire la naissance de programmes tels que ChatGPT, capables non plus de réaliser seulement des tâches déterminées, mais en mesure d’inventer à l’envi du contenu nouveau sur de simples instructions de notre part, laisse présager une continuation voire une radicalisation de cette tendance. Dans La vie spectrale. Penser l’ère du métavers et des IA génératives, paru en 2023, Eric Sadin anticipe un monde d’humains complètement assistés:

«Des pythies artificielles, sur simple demande, vont définir jour après jour la stratégie d’une entreprise; signaler quel employé s’est montré insuffisamment productif, ou celui dont l’activité n’est plus indispensable; rédiger nos messages, lettres, discours; établir la liste de nos courses prétendument nécessaires; planifier nos journées; programmer nos activités lors d’un séjour dans une ville inconnue; réaliser des récits de fiction, films ou mélodies, au gré des souhaits de chacun… Soit une industrialisation – à l’intention de tous – de la continuelle bonne voie à suivre, mais aussi de la satisfaction systématisée du moindre de nos caprices. Peut-on imaginer les effets sur les psychés individuelles et collectives, à nous trouver ainsi en position de tout attendre – et comme allongés sur notre canapé – de systèmes aux allures de majordomes infiniment supérieurs à nous?»

Plus encore que toutes les innovations précédentes, l’implémentation de l’IA dans les technologies numériques dont nous usons au quotidien annonce de nouveaux bouleversements majeurs de la société. En donnant un nouveau coup d’accélérateur à l’hyperpersonnalisation évoquée plus haut, elle risque d’accentuer davantage la disparition d’un monde commun – pour évoquer le sous-titre du précédent livre de Sadin[1] – d’ores et déjà impliquée par l’utilisation généralisée des technologies numériques. Nos sociétés démocratiques, bâties sur une volonté des citoyens de travailler à un projet commun qui requiert la conscience de tous d’être partie prenante d’une aventure politique collective, ne pourront que pâtir d’une telle évolution. Sans doute l’un des enjeux majeurs du siècle.

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°108).

[1]L’ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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