Sec, sobre et serein
La journaliste Marianne Grosjean adresse un message dans chacune de ses chroniques. Ce mois-ci, elle plaide en faveur du Dry January, non comme une morale imposée, mais comme une dynamique volontaire et collective.
Je l’avoue, j’aime bien le Dry January. Applaudir cette mode consistant à cesser de boire de l’alcool pendant tout le mois de janvier, c’est très bien-pensant, je le sais bien. Il serait plutôt de bon ton dans Le Regard Libre de fustiger ces détox à la moraline qui freinent le choix individuel de se mettre la tête à l’envers. Mais c’est plus fort que moi: j’ai une réelle admiration pour les gens qui décident d’arrêter de se faire du mal au corps, même temporairement, et qui se donnent les moyens d’y arriver.
Deuxième faute de goût, j’aime l’esprit américain. Pas le wokisme des campus, ni le trumpisme des campagnes. Mais cet optimisme tourné vers l’action, cette capacité à croire en soi, cette volonté de changer les choses et la foi d’y arriver, ensemble.
Pas étonnant d’ailleurs que les Alcooliques anonymes, premier mouvement d’entraide entre dépendants, aient vu le jour en Ohio, il y a 90 ans. Et que les AA, avec leur programme de parrainage et de rétablissement en 12 étapes, aient essaimé plus tard en divers groupes de pairs-aidants. D’abord pour les proches d’alcooliques (Al-Anon), puis pour les dépendants de drogues (NA), pour les boulimiques (OA), pour les dépendants affectifs et sexuels (DASA), et j’en passe.
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Pour avoir rédigé des articles sur le sujet, je me souviens avoir été frappée par la joie de vivre affichée par les anciens dépendants qui participaient à ces fraternités. Comme si la «puissance supérieure» à laquelle ils demandaient de l’aide pour se rétablir se trouvait justement dans l’amitié, le non-jugement et l’encouragement du groupe. Et qui leur donnaient non seulement la force d’arrêter leur addiction, mais qui leur permettaient surtout de remplir leur vie autrement, de manière à être heureux sobre. Plutôt que de pleurer, sobre, sur le bon temps où ils pouvaient boire des coups au bistrot.
Une devise des AA: «Si vous voulez boire, c’est votre problème. Si vous voulez arrêter de boire mais que vous n’y arrivez pas, c’est notre problème.» On comprend bien l’importance et la force du groupe dans le rétablissement de chacun.
Alors bien sûr, Dry January n’est pas un groupe AA. Mais il y a quelque chose de cette émulation collective, de cette joie de vivre malgré la sobriété, de ce partage positif qui nous vient de l’optimisme américain.
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Si votre consommation d’alcool est trop faible pour vous sentir concerné, pourquoi ne pas choisir votre propre cible en janvier? Quelle est l’addiction qui vous est la plus difficile à lâcher, et qui a le plus de conséquences négatives sur votre vie? Les paris en ligne, le joint quotidien, la consommation de pornographie, ou encore la cigarette? Y a-t-il un groupe d’entraide dans votre région qui peut vous aider à atteindre votre but? Ou quelques amis réellement motivés par le défi de lâcher la même dépendance que vous, à qui vous pouvez téléphoner lorsque vous aurez envie de craquer?
On a mis du temps avant de reconnaître l’alcool comme un fléau social, et d’apporter des garde-fous dans la loi (interdiction de la vente aux mineurs, de la publicité, de la vente après une certaine heure, etc). Pareil pour la cigarette. Combien de temps faudra-t-il attendre encore pour les écrans? Verra-t-on, au nom de la préservation de la santé mentale, des restrictions de l’utilisation des smartphones dans les transports publics?
Troisième péché, j’appelle secrètement de mes vœux la formation d’un groupe de pairs pour les dépendants aux écrans anonymes.
Mais en attendant cette époque, je lève mon verre à cette fin d’année. Et me réjouis de vous croiser dans les tea-rooms dès janvier.
La journaliste Marianne Grosjean adresse un message à nos lecteurs dans sa chronique. Vous venez de lire une chronique.
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