Progressistes ou conservateurs?
La gestation pour autrui n’est pas légale en Suisse. Comme d’autres questions bioéthiques, elle marque une profonde division entre conservateurs et progressistes. L’occasion de tenter une définition de ces termes, à quelques mois des élections fédérales.
Il faut d’abord s’atteler aux définitions: qu’est-ce que le progressisme? Qu’est-ce que le conservatisme? Le débat pourrait être sans fin, mais à la lumière des questions politiques débattues aujourd’hui dans de très nombreux pays, une façon de caractériser ce clivage consiste à identifier le progressisme au libéralisme politique (à distinguer ici du libéralisme économique), du moins si l’on prend en compte l’un de ses axiomes principaux: la liberté individuelle est inviolable, pour autant qu’elle ne nuise pas à celle d’autrui, avec toutes les difficultés théoriques et pratiques que pose une telle affirmation.
Le débat autour de l’interdiction de la prostitution est éloquent en la matière. Tant qu’elle ne nuit pas au reste de la société, au nom de quoi interdirait-on la prostitution – dirait un libéral – tant qu’une prostituée consent à monnayer ses services contre argent et qu’un client est prêt à payer pour cela? La logique du libéralisme interdit qu’on pose ce débat autrement que du point de vue de la liberté individuelle des parties concernées. Autrement dit, la liberté des uns s’arrête où commence celle des autres. Ni plus ni moins.
L’exemple de la GPA
De même, selon une logique libérale, rien ne s’oppose à ce qu’une femme qui le souhaite puisse louer son ventre, si elle le fait librement et sans contrainte. Rien ne s’oppose à ce qu’on tienne cela pour un service comme un autre, une prestation qu’on achète comme on paie les services d’une femme de ménage. Le débat autour de la gestation pour autrui (GPA) cristallise aujourd’hui une forte opposition entre progressistes et conservateurs. L’homme d’affaires français Pierre Bergé avait ainsi affirmé en 2012 lors d’une interview: «Moi je suis pour toutes les libertés. Louer son ventre pour faire un enfant ou louer ses bras pour travailler à l’usine, quelle différence?» En cela, il se faisait le chantre d’une logique libérale parfaitement accomplie.
Les oppositions à la GPA sont grosso modo de deux types: l’opposition de gauche pour des motifs sociaux, et l’opposition de droite pour des motifs moraux. La critique de gauche de la GPA consiste principalement à dénoncer l’exploitation que subissent les femmes louant leur ventre. Pourquoi le font-elles? Comment expliquer que la GPA soit très majoritairement pratiquée dans des pays pauvres par des femmes en situation précaire?
On a pu le constater lors du déclenchement de la guerre en Ukraine quand de nombreuses Ukrainiennes porteuses d’enfants de couples étrangers aisés ont dû être exfiltrées par avion. Autre exemple: en Inde, la GPA est un business juteux. Selon le site terrafemina.com, «plus de 12 000 couples étrangers viennent chaque année en Inde pour louer un utérus». La GPA, selon ses opposants, n’est donc qu’une nouvelle forme d’exploitation des personnes précaires reposant sur l’extension du domaine du marché au corps humain: le consentement des femmes qui acceptent de louer leur utérus n’est qu’une illusion. Elles y sont contraintes par leur situation sociale. Il faut donc en interdire la pratique pour protéger ces femmes.
Quant à l’opposition de droite à la GPA, elle consiste principalement à affirmer que la marchandisation des corps – celui de la femme comme celui de l’enfant, objets d’un contrat et d’un échange marchand – est intolérable en ce qu’elle porte atteinte à la dignité humaine en faisant du corps un simple produit, un objet. Comme dans l’argumentaire des opposants de gauche, c’est la marchandisation des corps qui dérange: à gauche, on combat l’exploitation qu’elle engendre, à droite, on en dénonce le caractère illégitime et immoral. Bien qu’il faille les distinguer, les deux critiques ne sont pas autonomes et sont souvent formulées ensemble. Il faut donc constater que l’axe progressisme-conservatisme ne coïncide pas avec l’axe gauche-droite.
Le positionnement des partis suisses
En Suisse, la GPA est toujours interdite par l’article 119, alinéa 2d de la Constitution fédérale: «le don d’embryons et toutes les formes de maternité de substitution sont interdits». Néanmoins, de nombreuses étapes ont déjà été franchies dans le sens d’une légalisation prochaine de la GPA. La procréation médicalement assistée (PMA) – soit un ensemble de méthodes permettant de mener à bien une grossesse sans rapport sexuel, telles que l’insémination et la fécondation in vitro avec transfert d’embryon(s) dans l’utérus – est accessible pour tous les couples depuis l’acceptation du «mariage pour tous» et, dernière étape majeure en date, les chambres fédérales ont accepté en 2022 une motion visant à autoriser le don d’ovocytes.
Lors du vote au Conseil national, par exemple, la répartition des voix fut éloquente: opposition très forte de l’UDC, opposition marquée, mais moins nombreuse de la part du Centre, et opposition résiduelle dans d’autres petits partis comme le PEV (Parti évangélique) et la Lega dei Ticinesi. Il s’est trouvé quelques députés de la gauche pour s’opposer à la motion, notamment une députée socialiste et une députée verte. En revanche, aucun député du PLR n’a voté contre cette motion!
Un vote qui illustre bien l’état du clivage entre progressisme et conservatisme en Suisse. En l’état, l’UDC est clairement le grand parti le plus conservateur de Suisse. Il s’illustre par des positionnements marqués qu’il est parfois l’un des seuls à assumer, comme lors de la campagne sur le «mariage pour tous». Le Centre est encore un parti conservateur d’après le positionnement d’un nombre significatif de ses élus. Cependant, le changement de nom qui est intervenu en 2021 montre de la part du parti une volonté de se défaire d’un certain héritage conservateur que marquait l’attachement à la tradition démocrate-chrétienne. Contrairement à l’UDC, l’ex-PDC a largement accepté le «mariage pour tous».
Dans le camp des progressistes, on trouve clairement les partis de gauche, ainsi que le PLR. Pour être plus précis, il faudrait désigner ces partis comme libéraux en matière de mœurs, ce qui pourrait faire office ici de définition du progressisme. Leur matrice idéologique sur les sujets qu’on dit aujourd’hui sociétaux est clairement le libéralisme politique. Le PLR, traversé par certains courants libertaires, peut même se montrer plus progressiste encore que la gauche. Les jeunes libéraux-radicaux s’illustrent en la matière dans un de leurs papiers de position:
«Le mariage, les fiançailles et le partenariat enregistré devraient être abolis en tant que conception de droit civil. A la place, nous demandons l’introduction d’une communauté de responsabilité, qui peut être librement conçue dans le cadre de la loi. Elle est ouverte à tous les partenariats avec plus d’une personne, y compris les relations polygames.»
Au passage, le même papier réclame la légalisation de la GPA en Suisse. Cela montre bien que le clivage entre progressisme et conservatisme ne peut pas être réduit à une opposition droite-gauche, mais doit plutôt s’évaluer au prisme du libéralisme, de ses différentes conceptions et des différentes visions de la vie et des relations individuelles qu’il implique.
S’il manifeste une certaine unité sur les questions bioéthiques, le camp progressiste est largement divisé sur d’autres types de débats. Il suffit d’évoquer, entre autres, celui sur le rôle de l’Etat, qui devrait être minimal pour les libéraux, alors que la gauche compte beaucoup sur son intervention dans la vie sociale et économique. Ces divisions indiquent qu’il est toujours malaisé d’étiqueter les partis. Sur un axe gauche/droite, deux formations peuvent se trouver dans le même camp, alors que ces mêmes formations sont frontalement opposées sur un axe libéralisme-étatisme. Le progressisme et le conservatisme n’échappent pas à cette règle, d’autant que leur définition ici adoptée n’en résume pas tous les aspects.
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
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