Pas de «all in» dans l’IA
L’intelligence artificielle est actuellement l’un des secteurs de développement les plus importants pour un Etat. Il faut cependant veiller à ne pas délaisser d’autres investissements au risque d’en subir les conséquences.
50 milliards? 200, 330? Qui dit mieux? Alors que la Chine, l’Europe et les Etats-Unis engagent des montants faramineux pour financer le développement de l’intelligence artificielle (IA), les voix sceptiques face à l’emballement pour la technologie sont inaudibles. Emballement émotionnel, car ce qui semble guider cette course, ce n’est pas une réflexion mûrie sur un futur bénéfique, mais la peur de passer pour des nuls si nous ne suivons pas la grande marche de la modernité. Or la peur est mauvaise conseillère: elle nous a souvent poussés, collectivement, à mettre tous nos œufs dans le même panier – le «all in» – et, faute d’avoir abandonné des savoir-faire précieux, à perdre énormément d’argent et de temps.
Je pense à trois exemples. Premièrement, les lignes de tram de Zurich, conçues dès le XIXe siècle, qui n’ont pas été dégrappées comme partout ailleurs en Suisse pendant l’ère du «tout à la voiture» des années 1970. Aujourd’hui, la capitale cantonale possède le plus grand réseau de tram de Suisse, sans qu’il y ait eu besoin de réinjecter des dizaines de milliards pour remplacer des lignes arrachées comme dans tant d’autres villes.
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Deuxièmement, les accouchements au Pays-Bas, qui ont continué de se faire traditionnellement à la maison avec la venue d’une sage-femme puis d’une aide familiale. Et ce, même après l’avènement des maternités modernes dès les années 50, et de la péridurale dès les années 80. Aujourd’hui, une femme sur six accouche chez elle aux Pays-Bas – contre moins d’une sur cent en Suisse. Ce qui a une incidence directe sur les coûts de la santé et le taux plus bas de dépressions post-partum.
Troisièmement, la phagothérapie. Les instituts de recherche cherchent par tous les moyens une solution aux bactéries résistant aux antibiotiques. Ils redécouvrent aujourd’hui le traitement par les phages, ces mangeurs de bactéries qui viennent à bout d’infections fatales, comme celles dues au germe Escherichia coli. Or, si les phages étaient bien connus au début du XXe siècle, ils avaient complètement été abandonnés au profit des antibiotiques dès les années 40. Sauf en Géorgie, où la pratique s’est perpétuée. Aujourd’hui, des patients atteints d’infections incurables vont se soigner en Géorgie, alimentant là-bas un business florissant.
Revenons à l’IA: jouer au «all in» me semble aussi dangereux que de refuser ces nouvelles technologies en bloc. Que nous reste-t-il à faire? Suivre deux voies en parallèle: le développement de l’IA d’une part, et de tout ce qu’elle ne pourra concurrencer, de l’autre.
Sans devoir aller jusqu’à se reconvertir en chanteur d’opéra, travailleuse sociale, fromager d’alpage, pape, dresseur canin ou maîtresse d’école, il est possible de prendre exemple sur les professionnels qui se sont déjà adaptés à la modernité. Avec l’arrivée des supermarchés, les primeurs, boulangers et charcutiers ont dû devenir ces commerçants chaleureux, avec qui l’on aime discuter le bout de gras. Pour contrer Amazon, les librairies indépendantes proposent aujourd’hui des rencontres avec les auteurs et des recommandations personnalisées. Ils ont misé sur l’humain.
Et vous, quelles spécificités humaines pourriez-vous développer dans votre métier menacé d’extinction? Et si l’ère de l’IA pouvait paradoxalement nous pousser à nous réapproprier nos soft skills et notre bon sens terrien? Au moins, nous serons plus armés lorsque nous serons rattrapés par une réalité tout sauf virtuelle: le manque d’eau pour refroidir les serveurs nécessaires à faire tourner ces programmes.
La journaliste Marianne Grosjean adresse un message à nos lecteurs dans sa chronique
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