Germaine de Staël, l’oubliée de la pensée libérale

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écrit par Sébastien Lapaire · 21 novembre 2024 · 0 commentaire

Fille des Lumières, Germaine de Staël fait naturellement sien le discours libéral. Mais elle le développe en l’associant à l’idée de nation, reflet du romantisme de l’époque, que le libéralisme a fini par apprivoiser avec le concept d’Etat-nation.

Non que Germaine de Staël, la fille de Jacques Necker, n’ait pas une place assurée au panthéon du libéralisme européen. Ses liens avec Benjamin Constant, son rayonnement intellectuel depuis son refuge de Coppet, son hostilité à Bonaparte sont connus et lui avaient garanti une réputation avantageuse chez les libéraux. Toutefois, sa postérité passa davantage par la célébrité de son esprit, son acharnement à défendre le nom vénéré de son père, son roman Corinne et éventuellement son De l’Allemagne.

Si l’on sait que les œuvres de Constant devaient beaucoup à sa maîtresse, il était difficile de mesurer réellement son influence, faute de sources irréfutables. La parution en 2017 de ses Ecrits politiques a permis de mieux cerner l’importance de la pensée de Germaine de Staël pour un libéralisme en voie de formation, et qui ne peut être saisi uniquement à travers les Constant, Tocqueville, Say ou Bastiat.

Une fille des Lumières

Germaine de Staël, peut-être plus que les auteurs éminents qui viennent d’être cités, a pénétré avec une acuité fascinante la double nature du libéralisme qui se développe au seuil du XIXe siècle. Si elle s’inscrit dans le mouvement des Lumières; si elle admire Condorcet et chante le culte de la raison; si, avec les philosophes, elle lorgne avec concupiscence vers le système en vigueur en Grande-Bretagne, elle ne se contente pas d’en restituer une plate répétition. Elle a su au contraire les appréhender dans leur ambivalence, une ambivalence forgée par une époque de contradictions dont elle a perçu les périls, mais aussi la fécondité.

Avec les Lumières, elle affirme les droits irréfragables de l’individu et surtout sa capacité à se perfectionner, à évoluer, poussé par la liberté qu’il revendique désormais. Inspirée par Condorcet, qu’elle admire, elle reconnaît un individu apte à se construire au-delà de son environnement circonscrit par la divine Providence. Constant prolongera les réflexions de son amie.

De même, Germaine de Staël, tout à sa fascination pour une monarchie de type constitutionnel, pose, dans Ses considérations actuelles qui peuvent terminer la révolution et des principes qui doivent fonder la république, rédigés vers 1800, les principes organisationnels dont les libéraux feront leur miel. Ennemie des privilèges héréditaires, saboteurs de toute égalité de droit, elle admet, annonçant ainsi Tocqueville, que des institutions populaires, républicaines, ne peuvent démontrer leur solidité que si elles adoptent «quelques-unes des idées de l’aristocratie».

Un régime représentatif ne peut fonctionner que dans l’acceptation d’un équilibre des pouvoirs théorisé par Montesquieu: «La balance des pouvoirs, c’est la suite de combinaisons qui les amène à être d’accord, et l’opinion publique dans toute sa force peut seule, dans un gouvernement libre, forcer l’un des deux pouvoirs à céder, si par malheur ils diffèrent». L’antiesclavagiste Germaine apparaît ainsi comme un fidèle soldat du libéralisme naissant, qui soigne la liberté dans une distinction subtile entre sphère privée et sphère publique.

Romantisme: l’avènement du sentiment

Cependant, la Genevoise d’origine ajoute au libéralisme une dimension dont ses collègues ne sont pas toujours sensibles: la prise en compte de la puissance du mouvement romantique qui, depuis les années 1770 dans le sillage du Sturm und Drang, conteste l’hégémonie de la raison triomphante, portée par les Lumières et l’Aufklärung. Contre un rationalisme comme unique jauge de la vie humaine, le romantisme postule une vision de l’individu immergé dans un grand Tout où s’épanouit une liberté véritable, rendant justice à sa subjectivité, débarrassée d’un carcan rationnel trop étroit.

Ce grand Tout se reflète dans un lien particulier avec la nature, avec laquelle cet individu rendu à son authenticité communie dans une unité reconstituée et que la raison, dans son individualisme matérialiste et conquérant, aurait déchiquetée. Le peintre allemand Caspar David Friedrich, dont on fête cette année le 250e anniversaire de la naissance, a traduit avec force le lien mystique qui englobe l’humain dans une nature où se fondent les existences individuelles. Germaine de Staël connaît la littérature allemande qui, avec la peinture, fonctionne comme le vecteur du romantisme en guerre contre ce rationalisme qui aurait asséché l’âme en lui imposant sa loi, au détriment d’une approche plus ouverte de l’humanité.

A Lucerne, le médecin philosophe Ignaz Paul Vital Troxler, l’un des fondateurs du libéralisme suisse, puis de sa dissidence radicale à partir de 1832, en proposera l’une des déclinaisons. Il ne semble pas avoir connu l’auteure de De l’Allemagne. En revanche, les écrivains allemands, elle les connaît, notamment par l’intermédiaire de son admirateur transi, et précepteur de ses enfants, August Wilhelm Schlegel. Cet habitué de Coppet est l’un des fondateurs de l’école romantique de Iéna, l’un des épicentres du mouvement, aux côtés des poètes Tieck et Novalis. C’est d’ailleurs dans l’université de cette ville d’Allemagne centrale que Troxler a étudié, notamment chez celui qui deviendra le grand théoricien d’un romantisme presque panthéiste: le philosophe Schelling. Troxler, lui, restera fidèle à sa foi catholique, avec laquelle Schelling se réconciliera plus tard.

Le Schlegel qui accompagne Germaine dans ses deux périples germaniques en 1802-1803, qui lui fait découvrir cette Allemagne en pleine émulsion philosophique et en train de se construire une identité nationale, est aussi le frère de Friedrich Schlegel, fondateur de la revue Athaeneum, l’organe du romantisme philosophique. C’est donc une Germaine imbibée de culture allemande qui revient en Suisse et qui s’attelle à son De l’Allemagne, que Napoléon interdira dès sa publication en 1810. Non qu’elle ait rompu avec les charmes de l’Italie, qu’elle avait visitée également avec Schlegel, et qui lui avaient inspiré sa Corinne couronnée d’un vif succès populaire (1804), mais l’Allemagne s’érige à ses yeux comme le contre le contre-modèle à l’autoritaire empire affamé de gloire et de puissance. Sa conscience que la liberté individuelle ne peut se borner à reproduire les diktats de la raison pour advenir s’aiguise et suivra deux chemins: l’un rationnel et l’autre romantique. Ces deux voies finiront par se rejoindre dans une compréhension de l’individu qui ne peut jouir de sa liberté qu’à certaines conditions: à travers Germaine de Staël, le Moi rationnel et le Moi romantique vont se rencontrer.

L’invention de l’Etat-nation

Elle, la protestante fervente, restitue d’abord une place centrale à la religion dans la construction individuelle. La tolérance religieuse doit être complète. Contre Voltaire qui voulait écraser l’Infâme, partiellement contre Constant qui veut renvoyer le sentiment religieux à la sphère privée, mais aussi contre Tocqueville qui n’attend de la religion qu’un cadre structurant pour la société, Germaine ne souhaite pas l’abolir ou le relativiser abusivement: certes, «un esprit superstitieux soutient quelques fois les plus détestables institutions», mais il faut les corriger, pas les évincer. Elle ouvre ainsi, dans la forteresse des Lumières, une porte au sentiment et à la passion et subvertit le libéralisme purement rationaliste en instillant en lui un élément qu’il avait tendance à mépriser. La religion est une passion qu’il serait erroné de biffer du paysage politique. Mais Germaine va encore plus loin, nourrie d’une philosophie allemande marquée par l’historicisme de l’ami de Goethe Johann Gottfried Herder, l’un des pionniers de la pensée nationale émergente dans l’espace germanique: elle adosse le libéralisme à une pensée nationale, autre forme du grand Tout romantique.

A l’instar de Sieyès, elle aborde certes la «nation» dans sa signification de «peuple» comme nouveau souverain, successeur du roi. Mais elle ne s’arrête pas là. Elle l’affirme haut et fort dans la conclusion de son Des circonstances actuelles: «La première base d’une République, c’est le patriotisme national». L’historien Michel Winock, dans sa préface de l’édition de 2017 de ses Ecrits politiques justement intitulée «Madame de Staël: le cœur et la raison», a bien compris cet aspect capital de la pensée de Germaine de Staël. Bien entendu, comme il l’écrit, «la défense de l’idée nationale est une autre manière pour elle de manifester son « amour de la liberté », qui est le boussole politique de toute sa vie». Néanmoins, cette défense de l’idée nationale dont Germaine a fait l’un des piliers de son libéralisme pose en réalité le cadre existentiel de celui-ci, dans la mesure où la liberté de l’individu ne trouve son exutoire que dans la liberté de l’ensemble humain où elle est appelée à s’exprimer. En d’autres termes, la liberté de l’individu n’est réelle qu’à la condition que le collectif dans laquelle elle s’ébroue soit libre aussi. Et ce collectif ne peut être que la nation.

Germaine de Staël établit une jonction entre la liberté de l’individu et celle de la collectivité dans laquelle il vit. Elle décrit le principe de l’Etat national, qui ne cessera de gagner en substance au cours du XIXe siècle, surtout lorsque, du libéralisme, il tombera dans l’escarcelle républicaine. Et c’est en lui que le libéralisme, bien qu’inapte à se maintenir seul au pouvoir, en France ou en Suisse, au-delà de la séquence 1830-1835, pourra déployer son envergure.

L’Etat national se transformera certes en une religion de substitution à partir des années 1890 dans maints pays. Est-ce à dire que Germaine de Staël, et le libéralisme à travers elle, ont dessiné les contours de ce qui deviendra le nationalisme? Pas si vite: le libéralisme, par la plume de l’un de ses plus éminents porte-parole, a tout simplement été la première pensée à admettre ce principe que toute philosophie politique a besoin d’un cadre territorial pour atteindre son effectivité, tout en créant la possibilité de le faire évoluer vers un régime «ouvert», plus tard démocratique, en somme à l’empêcher de dégénérer en une fin en soi. La non-réalisation pleine et entière de cette ambition découle d’autres raisons, auxquelles Germaine est étrangère.

Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier LIBÉRALISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°111). 

Germaine de Staël
La passion de la liberté
Edition établie et annotée par Laurent Theis

Préface de Michel Winock
Robert Laffont, coll. « Bouquins »
2017
1056 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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