«Etat profond»: voyage d’un concept

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écrit par Sébastien Lapaire · 02 mars 2025 · 0 commentaire

Née en Turquie, cette expression s’est diffusée en peu d’années aux Etats-Unis et dans le reste du monde. Volontiers utilisée par les amateurs de théories du complot, elle dépasse ces cercles et connaît d’autres usages. Comment expliquer un tel écho?

C’est en Turquie que j’avais entendu parler de l’Etat profond, à la fin des années 1990. Mes interlocuteurs y faisaient allusion avec un air entendu. Les contours de l’expression derin devlet n’étaient pas précis. Elle renvoyait au pouvoir exercé en arrière-plan par les forces armées turques, alors en mesure de défaire un gouvernement si elles le décidaient, associées à certains milieux politiques et économiques ainsi qu’à des cercles plus obscurs, sur fond d’actions clandestines impliquant des services de police ou de renseignement sous prétexte de préserver un ordre kémaliste.

Changement de décor: en France, en juillet 2024, d’autres recherches m’amènent à participer aux Rencontres Galactiques, au milieu de plusieurs centaines de personnes passionnées par les OVNI, les programmes spatiaux secrets et bien d’autres thèses non conformistes – souvent convaincues aussi d’être des starseeds, c’est-à-dire des âmes d’origine extraterrestre. Pour ce public, la notion d’Etat profond relève de l’évidence et n’a pas besoin d’être expliquée. La salle salue par des applaudissements nourris un orateur qui affirme: «Poutine ne combat pas l’Ukraine, il ne combat pas l’OTAN: il combat l’Etat profond.»

A ce moment, je me suis interrogé sur l’itinéraire de cette expression. Personne ne l’utilisait en Europe il y a 25 ans. Comment un concept lié au contexte turc se retrouve-t-il dans la bouche d’hommes politiques occidentaux aussi bien que d’adeptes de théories «galactiques»?

Les premières mentions

Des chercheurs turcs pensent trouver les racines du modèle de l’Etat profond dans la période ottomane, notamment à la fin de celle-ci, avec des interactions entre des élites bureaucratiques et des groupes criminels dans des situations de crise et des périodes d’affaiblissement des institutions.

La mise en circulation du concept est revendiquée par le journaliste Ertuğrul Özkök, qui dirigea de 1990 à 2010 le grand quotidien Hürriyet. En 1995, raconte-t-il dans un article publié deux ans plus tard dans ce journal, Mehmet Ağar (né en 1951), ancien directeur général de la police et alors ministre de l’Intérieur, lui parla de tensions politiques en ajoutant: «L’Etat profond ne laissera pas faire ça si facilement.» Son interlocuteur le disait de façon nullement critique: «au contraire, il en parlait comme d’un concept dont il faisait partie.» L’expression plut au francophile Özkök, qui avait étudié à Paris et gardait en mémoire la «France profonde». Il utilisa les mots derin devlet dans une chronique: «Ce concept est entré soudainement dans notre littérature politique après cet article.» Ce dernier, datant de 1995, n’est cependant cité nulle part.

En novembre 1996, une affaire peu ordinaire vint consacrer dans l’opinion publique le sentiment de l’existence d’un Etat profond. Dans la petite ville de Susurluk, un accident de voiture fit trois morts et un blessé. A bord du véhicule se trouvaient un ex-militant ultranationaliste, chef mafieux et trafiquant de drogue (accusé de plusieurs assassinats et recherché par Interpol), l’ancien chef adjoint de la police d’Istanbul et directeur de l’école de police de cette ville, ainsi qu’un député kurde progouvernemental. Le mafieux détenait un passeport spécial sous une fausse identité, signé par nul autre que… Mehmet Ağar. Ağar finit par être condamné en 2011 et passa quatre ans en prison.

Dès ce moment, l’Etat profond devint un brûlant sujet en Turquie, notamment avec les poursuites contre le supposé réseau Ergenekon à partir de 2007, poursuites fortement appuyées par les disciples du prédicateur Fethullah Gülen (1941-2024); par la suite, ceux-ci se virent à leur tour accusés de constituer un «Etat parallèle», puis d’avoir été au cœur du coup d’Etat manqué de juillet 2016.

Une importation par des milieux de gauche

Comment le thème de l’Etat profond a-t-il réussi à franchir les frontières turques? Aux Etats-Unis circulaient des concepts voisins, surtout dans le sillage de l’assassinat de John F. Kennedy en novembre 1963, avec les nombreuses interrogations qu’il souleva. En 1964, les journalistes David Wise et Thomas Ross publièrent The Invisible Government, traduit l’année suivante en français sous le titre Le Gouvernement secret des U.S.A. Les auteurs le décrivaient en ces termes:

«Le Gouvernement Invisible n’est pas un organisme officiel. C’est un regroupement libre et amorphe d’individus et d’agences issus de nombreuses branches du gouvernement visible. (…) Le Gouvernement Invisible comprend également (…) des individus qui semblent extérieurement faire partie du gouvernement conventionnel. Il englobe même des entreprises et institutions apparemment privées. (…) ce gouvernement de l’ombre façonne la vie de 190 millions d’Américains. Des décisions majeures concernant la paix ou la guerre se prennent hors de la vue du public. Un citoyen informé pourrait en venir à soupçonner que la politique étrangère des Etats-Unis œuvre souvent publiquement dans une direction et secrètement, via le Gouvernement Invisible, dans la direction exactement opposée.»

Dans sa thèse The Infrastructure of Conspiracy Theories, soutenue à l’Université de Chicago en août 2024, Winston Berg montre que l’Etat profond est entré dans le discours politique américain à travers des milieux de gauche. Crucial a été le rôle de Peter Dale Scott (né en 1929), ancien diplomate canadien, professeur émérite de littérature anglaise à l’Université de Californie, opposant aux guerres du Vietnam et du Golfe.

En quête de concepts plus aptes à restituer la complexité d’une réalité moins monolithique que ne le suggéraient les expressions «gouvernement invisible» ou «gouvernement de l’ombre», Scott utilisa des expressions telles que deep politics ou parapolitics, par exemple dans son livre Deep Politics and the Death of JFK (University of California Press, 1993).

Lors d’un entretien avec Ryan Gingeras, professeur à la Naval Postgraduate School et spécialiste de l’histoire turque, Scott narra comment il en arriva finalement à parler d’Etat profond. En 2006, participant à une conférence à Melbourne sur le «gouvernement de l’ombre: parapolitique et souveraineté criminelle», Scott entendit un chercheur suédois, Ola Tunander, qui travaillait au Peace Resarch Institute d’Oslo (PRIO). Sa communication, centrée sur de troubles affaires italiennes des années 1969-1970 et intitulée «Democratic State vs. Deep State : Approaching the Dual State of the West», utilisait deep state comme analogue à security state, en se référant à l’usage du concept en Turquie. Scott sentit que Tunander avait trouvé une étiquette adéquate. En train d’écrire son livre The Road to 9/11: Wealth, Empire, and the Future of America, publié en 2007, Scott remania le manuscrit en y introduisant l’expression deep state.

Tunander fut ainsi le passeur. Mais le livre de Scott diffusa l’expression dans le champ politique. Scott fut aussi à l’origine de l’étape suivante de la circulation du concept, en acceptant des invitations à s’exprimer dans les émissions Infowars du célèbre complotiste américain Alex Jones: cela marqua le début de la progressive intégration du thème de l’Etat profond dans le discours de figures liées à cette mouvance, gagnant d’autres camps politiques, comme le note Gingeras.

Trump et la popularisation de l’expression

D’autres auteurs et ouvrages, aux inflexions variées, participèrent au fil des années suivantes à la propagation de la notion d’Etat profond. Mais l’accession de Donald Trump à la présidence américaine marqua le vrai basculement vers le débat public. Un mois avant son investiture, le site conservateur Breitbart expliquait que le nouvel élu se trouvait dans la ligne de mire de l’Etat profond, inquiet de ses intentions d’assécher le marécage washingtonien et prêt à tout pour maintenir son pouvoir en discréditant le futur président («The Deep State vs. Donald Trump»). Le mois suivant, un article de Glenn Greenwald dans The Intercept, critiquant également les tactiques utilisées contre Trump, parla dans son titre d’Etat profond: selon la thèse de Berg, cela coïncida avec une explosion des recherches en ligne sur le deep state. Le 23 mai 2018, dans un tweet en réaction aux frictions avec des agences gouvernementales et des bureaucrates de carrière, le président Trump lui-même dénonça «l’Etat profond criminel».

Cette reconstitution confirme l’efficacité des personnalités publiques et des journalistes comme «influenceurs linguistiques». Et l’usage de l’expression ne resta pas limité à Trump et ses partisans. Emmanuel Macron l’utilisa durant l’été 2019, déclarant par exemple à la conférence des ambassadeurs que «nous avons nous aussi un Etat profond». Début 2021, dans un entretien avec Le Figaro TV, Florian Bachelier, député macroniste d’Ille-et-Vilaine, expliqua que son groupe se trouvait engagé dans «une lutte permanente et quotidienne contre l’Etat profond».

Ces propos ne reflétaient pas la perception que pouvaient avoir des Turcs parlant de l’Etat profond. Dans des registres et à des degrés différents, les propos de Trump comme ceux de Macron relevaient de l’expérience d’hommes politiques confrontés à l’exercice du pouvoir: les gouvernants passent, l’administration reste, et celle-ci peut se révéler rétive à des changements et réorientations. L’annonce de Donald Trump en novembre 2024, désignant Elon Musk et Vivek Ramaswamy comme futurs responsables d’un département de l’efficacité gouvernementale afin de réformer l’Etat fédéral, s’inscrit dans cette droite ligne.

L’an dernier, Francis Fukuyama est venu à la rescousse des bureaucrates, dans un article au titre élégamment provocateur, «In Defense of the Deep State». Il décrit une bureaucratie américaine très transparente et souligne la nécessité d’un degré élevé de délégation à des agents bureaucratiques dans un Etat moderne.

L’Etat profond offre une grille de lecture pour des auteurs, un cadre explicatif pour le public intéressé et un outil rhétorique pour des figures politiques. Expression courte, évocatrice, s’adaptant à des contextes nationaux et politiques variés, l’Etat profond désigne une réalité d’allure concrète mais pas entièrement saisissable, assez vague pour permettre des usages multiples ou inspirer quelques fantasmes. Des individus ou des groupes exerceraient un pouvoir sans rendre des comptes. Cela peut aller de la critique d’une supposée inertie bureaucratique à la dénonciation d’arrangements et actions discutables menés par des réseaux d’influence échappant au contrôle des institutions, tout en impliquant certaines figures de celles-ci, ou encore exprimer la conviction que les figures complotant dans l’ombre contrôleraient la marche des affaires.

Vers la désignation d’un phénomène global

Déjà auteur du livre Les Démasqués. Qui dirige réellement le monde? (KA’ Editions, 2023), Claude Janvier a poursuivi sa démarche par un autre ouvrage, L’Etat profond français: Qui, comment, pourquoi… (KA’ Editions, 2024). Dans un entretien accordé au magazine Nexus l’automne dernier, il explique:

«Les présidents, les ministres, les parlements nationaux ne sont que les parties visibles d’un Etat. Or, il existe des réseaux invisibles sous-jacents composés de hauts fonctionnaires d’Etat et de grands dirigeants du secteur privé. La collusion public-privé est une des caractéristiques principales de l’Etat profond. Chaque nation possède son propre Etat profond, avec ses éminences grises, ses ramifications et ses liens avec un Etat profond plus large au niveau planétaire, composé d’une « oligarchie financière mondiale apatride » (…).»

La dénonciation de la finance apatride a une histoire déjà longue. La notion d’Etat profond apporte à ce thème et à d’autres une désignation modernisée et apte à intégrer une variété de facteurs. Dans un contexte mondialisé, il n’est pas étonnant de voir l’Etat profond transformé en phénomène global et d’autant plus menaçant.

Doğan Gürpınar qualifie l’Etat profond de «contribution originale de la Turquie à la communauté globale des théories du complot et aux passionnés d’intrigues politiques» (Conspiracy Theories in Turkey: Conspiracy Nation, Routledge, 2020). La rapide propagation de l’expression invite à ne pas en rester à ce constat. Les multiples déclinaisons de l’Etat profond sont révélatrices d’autant d’interrogations et de soupçons sur le fonctionnement du pouvoir, entre idéaux affichés et réalités politiques. Parfois de façon discutable, mais en soulevant peut-être aussi des questions légitimes: à l’heure où la défiance envers les institutions semble augmenter, on aurait tort de négliger ces indicateurs.

Historien, fondateur de l’Institut Religioscope à Fribourg, Jean-François Mayer est spécialiste des nouveaux mouvements religieux. Son site Web personnel: www.mayer.info

Vous venez de lire un éclairage tiré de notre dossier «Qui a vraiment le pouvoir?», contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N°113).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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