De gauche ou de droite, telle est la question

8 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 28 novembre 2022 · 0 commentaire

Demandez à n’importe qui s’il est de droite ou de gauche, il saura sans doute vous répondre. Pas sûr néanmoins qu’il puisse motiver pleinement sa réponse. Mais la question en elle-même est-elle pertinente?

On peut gloser sans fin sur ce qu’est, ou serait, l’essence de la vraie gauche et de la vraie droite. On peut tenter d’en faire deux catégories monolithiques, au sens univoque, nées une fois pour toutes à l’aube de la modernité. Seulement, le problème ne serait alors qu’effleuré, par un seul de ses bouts – certainement pas le plus intéressant.

Car droite et gauche en politique sont avant tout des notions relatives: relatives à une histoire, à un contexte politique, et par voie de conséquence malléables et mouvantes. Même le récit tenu pour fondateur du clivage gauche/droite – une pure invention selon l’historien français Marcel Gauchet – l’indique: si le 11 septembre 1789, les «monarchiens», défenseurs du droit de veto royal absolu, se sont regroupés du côté droit du président de l’Assemblée constitutionnelle, il ne s’agit là que d’un hasard. Dans toute situation politique, aujourd’hui encore, c’est l’éventail entier des forces en présence qui détermine la répartition entre la gauche et la droite.

Marche à gauche et retour de balancier

Pour décrire la réalité mouvante de ce clivage, l’écrivain Albert Thibaudet a théorisé au début du XXe siècle le concept de sinistrisme, ou mouvement sinistrogyre, ou encore «marche à gauche». Par-là, il entend décrire le décalage progressif vers la droite de toutes les forces politiques, causé par l’émergence continuelle de nouvelles forces toujours plus radicales à la gauche de la gauche.

Ainsi, la gauche de la fin du XIXe siècle a été poussée vers le centre par l’arrivée des communistes; de même, le libéralisme a été poussé de l’extrême gauche au XIXe siècle – Benjamin Constant siège à l’extrême gauche dans les assemblées de la Restauration – vers le centre ou la droite, actuellement, selon les pays. Cependant, aujourd’hui, certains intellectuels estiment que le mouvement a tendance à s’inverser. C’est en tout cas la thèse de Guillaume Bernard, auteur de La guerre à droite aura bien lieu. Le mouvement dextrogyre.

Continuum et clivage tout à la fois

Ayant écarté toute velléité prétentieuse à circonscrire doctrinalement la gauche et la droite, on peut aborder plus en profondeur la nature de cette opposition. Il faut se demander pourquoi, derrière les apparences d’une convention d’usage permettant un classement commode des familles politiques, le clivage gauche/droite est encore aujourd’hui tout à fait pertinent. Certains prétendent certes l’avoir relégué au rang d’archaïsme – les populistes, les souverainistes ou certains centristes par exemple – mais il revient sans cesse à la charge.

Force est de constater qu’aucun clivage ne s’est montré plus fonctionnel et plus utile avec le temps. De la Révolution à nos jours, aucun clivage n’a reçu sanction aussi favorable de l’usage. Pour expliquer cela, Marcel Gauchet, auteur de La droite et la gauche. Histoire et destin, est très clair: «La force de l’opposition gauche/droite est d’être à la fois un continuum et un clivage». Elle permet donc de désigner deux catégories distinctes, tout en échappant au binarisme. D’où la multiplication des sous-catégories: gauche, extrême gauche, centre, ultradroite, centre-droit, etc.

Pourtant, on peut être modéré d’un côté ou de l’autre, extrême d’un côté ou de l’autre, mais il demeure, semble-t-il, une fracture inévitable. On se situe quoi qu’il arrive d’un côté ou de l’autre. De gauche ou de droite, telle est la question. Sous la surface artificielle d’une réflexion aux allures d’outrecuidance intellectuelle, certaines oppositions profondément enracinées dans la modernité émergent. On peut alors envisager de découvrir une certaine essence de la gauche et de la droite.

Deux conceptions anthropologiques

Avant toute chose, il y aurait derrière ce clivage un désaccord sur la nature humaine: on trouverait à droite un pessimisme anthropologique, c’est-à-dire la conviction qu’en toute circonstance chaque homme est capable du pire, parce que le mal est inscrit en lui. Du côté de la gauche, on croit au contraire au possible avènement d’un Homme nouveau, émancipé des conditions sociales ou matérielles qui le pervertissent. Et ce désaccord de se répercuter sur la conception de l’histoire: «La philosophie de gauche, dit Marcel Gauchet, c’est croire en la possibilité d’agir dans l’histoire et sur l’histoire. Pour la droite, on ne sait par définition pas ce qui va se passer; il s’agit de partir de l’existant et d’en ménager les contours le mieux possible ; l’idée qu’on pourrait agir sur l’histoire est un non-sens.»

A lire aussi | La droite et la gauche selon Olivier Meuwly

Deux styles politiques s’en suivent. Puisque, selon Gauchet, «le noyau de la gauche c’est l’idée même du progressisme», à savoir «la liberté de créer une société différente de toutes celles qu’on a connues», toutes les formations de gauche, si elles veulent collaborer, doivent s’accorder sur le but à atteindre. A droite, en revanche, cette nécessité est inexistante: soit on se rattache au traditionalisme, l’idée qu’il faut «retourner à des invariants de la condition humaine et politique», soit au pragmatisme: une acceptation de la réalité telle qu’elle se présente, qu’il s’agit de maintenir, ou d’améliorer dans la mesure du possible. Les droites s’associent donc plutôt naturellement, malgré leurs désaccords idéologiques, en trouvant des compromis.

Un clivage métaphysique

Sur un plan plus métaphysique, cette fois, Guillaume Bernard, dans son ouvrage cité plus haut, croit discerner à la racine du clivage gauche/droite un affrontement entre pensée classique et pensée moderne. La gauche, selon lui, serait avant tout caractérisée par une pensée contractualiste tenant les corps sociaux comme création de la volonté des hommes. L’authentique droite, elle, se rattacherait à l’idée classique et antimoderne de «sociabilité naturelle», selon laquelle les corps sociaux (de la famille à la nation) préexistent dans l’ordre cosmologique – entendre par là la réalité, tout simplement. La volonté humaine n’est pas conçue comme créatrice de corps sociaux, mais elle doit acquiescer aux réalités qui lui préexistent afin de s’y inscrire.

Le débat sur le mariage homosexuel par exemple peut être considéré comme archétypal d’un désaccord droite/gauche. Pour les défenseurs du mariage traditionnel, ce dernier est conçu comme un acte humain par lequel des personnes donnent leur accord à une réalité naturelle préexistante: la famille, qu’incarne la réunion d’un homme et d’une femme en ce qu’elle permet la procréation. Dans ce cas, la volonté humaine s’inscrit dans un ordre naturel qui la précède. Pour les défenseurs du mariage homosexuel cependant, le mariage ne doit plus correspondre à une réalité naturelle (tenue pour arbitrairement déterminée sinon purement inexistante), mais doit consacrer l’association de deux volontés humaines libres.

De ce point de vue, le libéralisme – qu’on peut grossièrement résumer à l’idée que prime avant tout l’association de volontés libres – est à l’origine une pensée de gauche. C’est le mouvement sinistrogyre qui l’a poussé vers le centre, ou le centre-droit. Cela dit, le libéralisme demeure un mouvement complexe et protéiforme qui ne se laisse pas facilement situer entre la gauche et la droite, malgré certains fondements idéologiques qu’il partage avec cette dernière.

Gauchet le décrit même comme le troisième pôle politique majeur: «Derrière le clivage gauche/droite, dit-il, il y a en réalité une tripartition idéologique entre conservateurs, libéraux et progressistes (qui croient en la capacité de l’histoire d’opérer des sauts, des ruptures, des transformations).» La trajectoire particulière du libéralisme semble donc mettre en lumière certaines insuffisances de la partition du paysage politique entre gauche et droite. Comme le dit l’essayiste, ce clivage est intéressant avant tout comme «simplification bienvenue d’une situation très complexe, dont on peut justement critiquer l’arbitraire en retour».

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «Les clivages d’aujourd’hui», contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N°90).

Marcel Gauchet 
La droite et la gauche. Histoire et destin 
Gallimard 
2021 
176 pages

Guillaume Bernard 
La guerre à droite aura bien lieu. Le mouvement dextrogyre
Desclée De Brouwer 
2016
397 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire