Les contradictions du nouveau féminisme

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écrit par Sébastien Lapaire · 19 octobre 2024 · 0 commentaire

Parmi les diverses formes de féminisme, deux courants principaux se dessinent. Les universalistes, à l’image d’Elisabeth Badinter, jugent que les femmes doivent avoir les mêmes droits individuels que les hommes. Les autres, fidèles à un narratif plus récent, font ami ami avec les islamistes au nom de leur communautarisme – et ne s’arrêtent pas à ce paradoxe. 

Les associations féministes suisses de la mouvance de la «Grève des femmes» (lire l’interview aux pages suivantes) ne manquent pas une occasion de dénoncer sur les réseaux sociaux ce qu’elles jugent être des atteintes aux droits des femmes et autres «minorités» en Suisse. Elles se montrent également très investies dans certaines causes étrangères, comme la défense du peuple palestinien. Le traitement des femmes ou des homosexuels à Gaza, qui a trait à ces deux préoccupations, pourrait logiquement faire l’objet d’une attention particulière. Or, jamais on ne voit ces associations dénoncer le sexisme inhérent à l’islamisme. Cela se vérifie notamment dans le cas de l’Afghanistan. Et en Suisse, ces groupes militants tolèrent le port du voile islamique, y compris par des fillettes – une pratique relevant des franges les plus rigoristes de l’islam.

Selon ces mouvements, ne pas réduire le voile à un vêtement, c’est faire le lit de l’islamophobie. Ce concept, inventé par des intégristes iraniens, est devenu pour le moins ambigu, car il permet désormais de désigner tantôt la critique d’une religion, tantôt l’hostilité envers les musulmans… Voilà qui est bien pratique pour les islamistes, qui ne tolèrent aucune critique de leur foi et de leur idéologie – ce qui, pour un esprit libéral, suffirait à justifier qu’on ne tolère pas les islamistes. Les féministes de la dernière vague ne sont cependant pas des esprits libéraux.

Ces femmes – et ces hommes! – sont des esprits chagrins, qui ne supportent pas qu’on puisse faire preuve d’esprit à l’égard d’une croyance, surtout si elle n’est pas chrétienne. Ce sont des esprits victimaires, qui ne responsabilisent pas la gent féminine universelle mais la situent sans cesse dans des contextes précis d’oppression supposée. Ce sont des esprits enfin, des esprits tout court, c’est-à-dire des fantômes, tant ils ont abandonné leur capacité à user de leur liberté pour ne devenir que de sinistres censeurs de la liberté des autres – croyant défendre celle des damnés de la Terre, les nouveaux féministes leur sert en réalité d’idiots utiles.

Les néoféministes ne sauraient s’arrêter au paradoxe de l’islamisme. Clamant à longueur de journée la capacité des femmes à faire les mêmes activités que les hommes, ils (souvent elles) exigent des quotas dans de multiples contextes professionnels ou associatifs. Les femmes ne seraient donc pas capables d’accéder à des postes par elles-mêmes? Les néoféministes répondent que si les hommes n’étaient pas machistes, oui, or ils le sont, ce qui implique de «forcer» l’égalité. C’est là retomber dans le même problème: les femmes deviennent de petites choses, objets de la méchanceté des hommes et incapables d’y faire face par elles-mêmes. Ce ne sont pas vraiment les mêmes individus que les hommes – soit le contraire de l’idée initiale. On retrouve au passage le même communautarisme que dans le cas du voile.

Autre exemple d’une mesure aboutissant au contraire de ce qu’elle est censée viser, la féminisation systématique de certains noms de fonction. Lorsque l’on affirmait naguère que Marguerite Yourcenar est «l’un des meilleurs écrivains du XXe siècle», il était clair que l’on parlait de la meilleure parmi tous les écrivains du XXe siècle, hommes ou femmes. Lorsqu’on entend désormais parler de « l’une des meilleures écrivaines du XXe siècle », on peut selon les cas se demander si l’on parle de la meilleure parmi tous les écrivains du XXe siècle, hommes ou femmes, ou seulement parmi les écrivaines du XXe siècle…

Les féministes «à l’ancienne» ne rejettent pas en bloc les structures existantes, qu’elles soient politiques, linguistiques, professionnelles, juridiques… Elles considèrent simplement que les femmes doivent y avoir accès, parce qu’elles appartiennent à la grande famille des êtres humains. Bien que différentes des hommes sur le plan biologique, les femmes ont le même droit de ne pas être entravées dans leurs entreprises, de disposer de leur corps et du fruit de leur travail. Réclamer des droits spécifiques, défier les hommes, c’est rompre avec cet humanisme. La distance qui sépare ces deux courants au niveau temporel est courte; au niveau des idées, elle est abyssale.

Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article contenu dans notre dossier «Des féministes et des hommes», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°110).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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