L’actualité du clivage peuple-élites avec Araud, Delsol et Goodhart

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écrit par Sébastien Lapaire · 09 novembre 2022 · 0 commentaire

La popularité croissante des dirigeants «populistes» dans le monde occidental renvoie à un clivage ancien mais toujours actuel entre les élites et le peuple. De quoi s’interroger en profondeur sur ce que doit être la démocratie. Gérard Araud, Chantal Delsol et David Goodhart nous y aident.

En France, le thème de la déconnexion des dirigeants politiques du quotidien de leurs concitoyens revient fréquemment dans le débat public. Une frange des citoyens accuse les «élites» formées dans les prestigieuses écoles d’entre-soi, voire de collusion. Elle leur reprochent leur «surplomb» par rapport aux classes populaires. Cette défiance peut se manifester par une hostilité envers les institutions de la République, comme en témoignent les pétitions pour fermer les Ecoles Nationale d’Administration (ENA) et de la Magistrature (ENM). Mais elle peut aussi prendre des tournures plus personnelles. Ce fut le cas lors de la polémique des «pains au chocolat» (2016): Jean-François Copé, ancien député, ministre et haut-fonctionnaire, ignorait manifestement le prix d’un produit-phare du quotidien des français, ce qui n’a pas manqué de soulever les passions.

Ces critiques faciles et fréquentes issues du peuple appelleraient en théorie une conciliation de la part des dirigeants. On constate cependant qu’une forme de dédain leur répond souvent. Les dirigeants reprennent à leur compte l’argument de «l’éloignement», affirmant que le peuple ignore le fonctionnement des institutions et, implicitement, n’a donc pas son mot à dire sur la question.

Face au constat de cette fracture entre le peuple et les élites, comment opérer un rapprochement entre les deux blocs? En réparant «l’ascenseur social»? Sûrement, mais certains intellectuels appellent en priorité à reformuler les termes du débat pour ne pas se tromper de combat.

Présence du «populisme» et effet d’aubaine

Comme tout néologisme, celui de «populisme» est sujet à des interprétations très diverses. La plus commune consiste sans doute à concevoir le populisme comme une approche de la politique non pas par un clivage horizontal (droite-gauche) jugé obsolète, mais par un clivage vertical. Ce clivage opposerait d’un côté une classe populaire (sous-entendu: laissée pour compte) et de l’autre une classe supérieure dominante. Pour ses détracteurs, le populisme consiste donc à jouer de cette fracture pour s’attirer le plébiscite populaire en prétendant incarner la vraie voix du peuple. Pour ses défenseurs, au contraire, le populisme incarne la vraie démocratie, celle qui défend les intérêts et la volonté du peuple.

La vague populiste qui a déferlé en Occident dans la dernière décennie a pris de l’ampleur grâce à un contexte socio-politique très tendu. Gérard Araud, ex-ambassadeur français aux Etats-Unis, en livre une analyse éclairante dans Passeport diplomatique, quarante ans au Quai d’Orsay. Evoquant l’élection de Donald Trump, il note que celui-ci a su saisir l’opportunité d’un contexte délicat pour accéder à la Maison Blanche:

«Trump leur dit qu’ils ont raison d’avoir peur, de se sentir abandonnés et trahis et de se méfier des élites. Lui seul les écoute, les respecte, les défend et les comprend. Les Etats-Unis sont dans une situation épouvantable. Le monde entier les exploite. Des millions d’immigrants, violeurs et criminels potentiels, les submergent et leur volent leur emploi. L’économie est à la dérive. Le pays est embourbé dans des guerres qui ne sont pas les siennes et prisonnier d’alliances coûteuses et inutiles.»

En situation de crise, il devient aisé d’instrumentaliser la colère du peuple devenant plus critique envers l’ordre établi. Cette facilité à exploiter le clivage peuple/élites s’en ressent dans le discours de deux partisans de Trump, cités par Araud. Le premier affirme que «Trump fait le boulot: un doigt d’honneur aux élites» et le second ajoute qu’«il rend furieux le New York Times». Les critiques démagogiques envers l’establishment de Washington DC et les grands médias simplifient la politique: le premier est qualifié de «marécage», les seconds de diffuseurs de «fake news». Ces attaques simplistes ravissent ceux qui sont en colère contre le système, et scandalisent ceux qui refusent cette rhétorique aussi simplificatrice qu’insultante.

Les demeurés face au progrès

Dans son livre Populisme: les demeurés de l’Histoire, la philosophe française Chantal Delsol propose une approche plus élaborée, ne réduisant le populisme ni à la démagogie ni à une lutte des classes. Selon l’intellectuelle, les classes populaires en marge du progrès à tout-va et de la mondialisation sont aujourd’hui discréditées dans nos démocraties occidentales. Elles sont les idiotès des temps modernes.

Dans la Grèce antique, les idiotès étaient «ceux qui ne cherchent pas à se hausser au-dessus de leur particularité pour chercher le bien commun de la cité». L’idiotès moderne – issu des classes populaires – est celui qui refuse de s’insérer dans la mondialisation qui s’offre à lui comme une opportunité. La thèse importante de Delsol consiste en ceci: l’idiotès (mot initialement non péjoratif, mais renvoyant à une «simplicité des mœurs») est aujourd’hui tenu pour un véritable idiot. Cela, parce qu’il refuse la fuite en avant et préfère une certaine stabilité, d’où son rejet de l’immigration de masse par exemple. Il aime la réalité matérielle de sa vie quotidienne; le rêve d’un monde fluide, sans frontières ni obstacles, lui est étranger.

Anywhere contre somewhere

Le journaliste britannique David Goodhart rejoint cette analyse en utilisant quant à lui le lexique du mouvement: les anywhere s’opposent aux somewhere. Les anywhere (littéralement «n’importe où») incarnent l’élite mondialisée, citadine, polyglotte, diplômée et surtout nomade. Or ce mode de vie basé sur la mobilité constante n’est que le privilège de quelques-uns, et, surtout, il n’est pas désiré des somewhere (littéralement «quelque part»), ces derniers se définissant plutôt par leur attachement fort à un environnement local. Ils aimeraient que la politique s’intéresse à leurs territoires plutôt que de verser dans un internationalisme abstrait.

A l’échelle européenne, les idées populistes tendent vers l’ «euroscepticisme» – pour autant que ce terme indique le refus d’une Europe fédérale – incarné par le Premier Ministre hongrois Viktor Orban. La fracture peuple/élites observée au niveau national est d’ailleurs transposable au niveau européen. Les populistes dénoncent la «technocratie» bruxelloise et ses institutions «élitistes», et sont en retour accusés d’ignorer les bienfaits de l’Union européenne (UE) et d’être ainsi des «ennemis de la démocratie».

Entre particulier et universel

Le choix démocratique d’une partie des peuples européens pour des dirigeants dits populistes est ainsi considéré par les élites politiques et médiatiques comme la conséquence d’une ignorance, voire d’une culpabilité morale. A titre d’exemple, la présidente de la Commission européenne, Ursula Van der Leyen, avertissait avant même la récente victoire de la coalition de droite en Italie que l’UE aurait «des instruments» pour sanctionner l’Italie en cas de besoin. Comprendre: si cette dernière suivait des voies qui déplairaient aux autorités de l’UE. Cette façon de reprocher a priori aux Italiens de se diriger vers un «mauvais choix» n’a pas manqué de faire réagir de nombreux observateurs en Europe.

Chantal Delsol s’élève contre cette tendance à qualifier systématiquement les populistes d’ennemis de la démocratie: «Parce que c’est le consensus des principaux partis voués à l’alternance qui rejette les mouvements populistes, l’opinion en déduit que ces mouvements récusent les institutions en général, donc la démocratie elle-même. En réalité, les populistes jugent plutôt que l’éventail des visions du monde soumises au débat et à l’alternance n’est pas assez large puisque leurs idées n’y sont pas admises.»

Comme Goodhart, la philosophe française suggère ici que les procès en ignorance sont injustes et vains. Les populistes et leurs électeurs ne sont pas idiots et antidémocratiques, ils vivent simplement une réalité différente de celles des élites mondialisées. Ainsi, ils revendiquent le droit d’aller à contre-courant de l’universalisme coercitif qu’on leur impose par le haut. Le cœur du débat se dessine donc autrement: il ne s’agit pas d’une carence démocratique, mais d’un bras de fer entre une certaine idée de l’universel et le particulier. Et Delsol comme Goodhart de souligner que refuser l’un au profit de l’autre est un droit et non une faute, et qu’une démocratie digne de ce nom devrait en prendre acte.

Ecrire à l’auteur: matthieu.levivier@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pixabay

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «Les clivages d’aujourd’hui», contenu dans notre édition papier (Le Regard Libre N°90).

Gérard Araud
Passeport diplomatique, quarante ans au Quai d’Orsay
Grasset
2019
384 pages 

Chantal Delsol
Populisme : les demeurés de l’Histoire 
Editions du Rocher
2015
268 pages 

David Goodhart
The road to somewhere : the populist revolt and the future of politics
Editions Hurst
2017
256 pages 

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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