Liban: ce que signifie un territoire sans Etat

4 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 03 août 2023 · 0 commentaire

Chaque mois, retrouvez la chronique de l’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume pour Le Regard Libre en s’alternant. La journaliste indépendante Sophie Woeldgen livre son regard de reporter au Proche-Orient sur un sujet qui la démange.

En automne 2022, le Liban a connu une épidémie du choléra. Une première en trente ans. La maladie, qui peut être facilement soignée, peut causer la mort en quelques heures sans traitement. La souche, similaire à celle présente à ce moment-là en Syrie, a certainement été ramenée par un réfugié. Sa propagation est quant à elle directement liée à la défaillance de l’Etat libanais.

Au nord du pays, où la maladie a émergé, il n’existait aucun contrôle sur l’approvisionnement en eau, les installations de pompage et d’assainissement étant à l’arrêt par manque d’électricité. Les habitants ont creusé des puits ou puisé dans des cours d’eau pour s’abreuver, cuisiner ou encore se laver. Les égouts ne s’écoulant souvent qu’à quelques mètres de ces sources d’eau.

Grâce à l’apport de 600’000 doses de vaccins contre le choléra – organisé par l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) – et à la prudence des habitants, l’épidémie a été circonscrite. Mais l’absence d’infrastructures publiques, qui dure depuis des décennies, impacte surtout la population en période de crise économique. Un exemple: près de 80% des Libanais n’étaient pas affiliés à une caisse de retraite. Chacun économisait individuellement pour ses vieux jours. Sauf que les épargnes sont bloquées depuis 2019 dans les banques par un contrôle informel (et illégal) des capitaux. Il en est ainsi dans tous les aspects de la vie quotidienne. L’Etat est ruiné donc, inexistant.

A lire aussi | Liban: les secousses qui réveillent le trauma

Une partie de la population échappe – en partie – à cette absence. Lors d’un récent reportage à Nabatieh, un des fiefs du Hezbollah, les personnes que j’ai rencontrées n’ont cessé de m’énumérer les innombrables avantages qu’ils trouvent aux services sociaux du parti chiite. Grâce à l’importation de médicaments syriens ou iraniens, le «Parti de Dieu» fournit des médicaments pour le quart du prix habituel. A l’hôpital «de la résistance», les consultations, analyses comprises, coûtent 130’000 livres libanaises, soit 1,50 dollar, contre 20 à 30 dollars dans un hôpital privé.

Le Hezbollah possède aussi ses écoles, dont le réseau al-Mahdi, relativement réputé. Et si des jeunes dont la situation financière est compliquée veulent poursuivre leurs études dans des universités spécifiques, il existe un programme de bourses qui financent entre 60 à 70% de frais d’inscription dans des établissements privés. Les «cartes du Hezbollah» permettent de s’approvisionner en nourriture à moindres frais dans leurs supermarchés. Au plus fort de la crise de la monnaie, alors que les dollars valaient de l’or, les employés du Hezbollah pouvaient retirer des devises américaines dans les ATMs installés par le parti. Par ses services, ce dernier assoit son pouvoir et sa légitimité.

Mais les services sociaux ne sont pas fournis gratuitement. A Nabatieh, des milliers de jeunes hommes ont été envoyés en Syrie combattre pour une guerre qu’ils ne soutiennent souvent pas. Les personnes qui dérangent sont assassinées en toute impunité. Et il ne faut pas oublier que la «thawra», le soulèvement populaire d’octobre 2019 qui a mené à la démission du Premier ministre Saad Hariri, a été réprimée moins par l’armée régulière que par les milices chiites.

Le Hezbollah, «Etat dans l’Etat», ou le règne du plus fort dans un pays sans lois. Celui où les riches peuvent toujours s’assurer une sécurité. Les autres ont le choix: se taire pour accéder au minimum vital ou… il n’y a pas de «ou». Donner à manger à ses enfants passe – presque toujours – en premier.

Vous venez de lire un reportage tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°98).

Vers les précédentes chroniques de Sophie Woeldgen

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire