Liban: les secousses qui réveillent le trauma

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écrit par Sébastien Lapaire · 09 mars 2023 · 0 commentaire

Chaque mois, retrouvez la chronique de l’une des personnalités qui nous font le plaisir de prendre la plume pour Le Regard Libre en s’alternant. La journaliste indépendante Sophie Woeldgen livre son regard de reporter au Proche-Orient sur un sujet qui la démange.

«J’ai eu l’impression que quelqu’un me poussait hors du lit tellement c’était fort. Tous les membres de ma famille se sont réveillés en même temps. On s’est tous rués dans le salon, sous la table. On a pensé que c’était une nouvelle explosion», témoigne Sara. A Beyrouth (Liban), le 6 février vers 3h20 du matin, une secousse d’une magnitude de 4,9 sur l’échelle de Richter a semé la panique. Malgré des dégâts matériels négligeables, même si la population a été appelée à évacuer les bâtiments vétustes afin d’éviter une nouvelle catastrophe, ce séisme a réveillé les traumatismes. «Le lendemain, en parlant avec mes collègues, mes amis, tout le monde a eu le même ressenti. Tout le monde a fui les fenêtres en pensant que ça allait exploser. Puis, chacun a pris ses affaires et est descendu dans la rue», ajoute Sara.

Des réflexes qui reviennent encore et encore. Quelques minutes après minuit, le 25 décembre 2020, des avions de chasse israéliens ont survolé Beyrouth à très basse altitude. A la détonation, les amis avec qui je passais le réveillon ont plongé de leurs fauteuils pour se réfugier sous la table. Les minutes qui suivirent s’étalèrent telles des heures. Puis, chacun commença à laisser s’échapper quelques mots, à faire défiler le fil Twitter à la recherche d’une explication. Une fois rassurés, ils reprirent leurs places, se servirent de vin rouge, allumèrent une cigarette. Et la soirée put reprendre.

Pourtant, cette accumulation de traumatismes impacte les comportements collectifs et individuels des Libanais. Si, pour la jeune génération, l’événement traumatique de référence est l’explosion du port de Beyrouth (4 août 2020), pour leurs aînés, il s’agit de la guerre civile. Nadine Ghanimeh, psychologue et psychothérapeute basée au Liban, à Beyrouth, explique que «les Libanais sont un peuple traumatisé. Dans leur inconscient collectif, les Libanais agissent de façon traumatique. Cela se repère notamment dans la répétition, qui se retrouve fréquemment dans le trauma. A chaque fois qu’il y a un événement traumatique, un sentiment de danger ou une menace, les Libanais se subdivisent et chacun se retranche dans son «groupe idéal». On régresse vers son parti politique, son groupe religieux, c’est un signe de trauma».

Alors que l’enquête sur l’explosion du port piétine et que les dernières élections ont, une fois de plus, amené au pouvoir les figures politiques traditionnelles, souvent d’anciens chefs de milices de la guerre au pouvoir, aucun changement ne se dessine. Selon Nadine Ghanimeh, ce statu quo s’explique par la psyché: «Sans réponse, on a tendance à rester coincé dans le moment traumatique. Seule la vérité pourra aider les Libanais à le dépasser».

Tel le serpent qui se mord la queue, les traumatismes empêcheraient donc les Libanais de prendre le risque d’assumer les choix qui amèneraient un autre futur. Mais comment oser se détourner de ses appuis traditionnels quand il est impossible de faire confiance aux choix alternatifs?

Vers les précédentes chroniques de Sophie Woeldgen

Image: © Dessin de Nathanaël Schmid pour Le Regard Libre

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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