Votation sur l’AVS: le débat de la rédaction

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écrit par Sébastien Lapaire · 18 September 2022 · 0 commentaire

AVS 21, un projet juste et nécessaire ou des mesures de pacotille? Notre rédacteur en chef Jonas Follonier et notre rédacteur en chef adjoint Antoine-Frédéric Bernhard livrent leurs avis différents sur la réforme des retraites en votation ce 25 septembre.

Les chambres fédérales ont accouché d’une réforme visant à garantir l’argent disponible pour les retraites dans les dix ans à venir. Celui-ci est en effet amené à manquer d’ici à dix ans, selon les projections de la Confédération. Le peuple devra voter séparément sur deux mesures: le départ à la retraite des femmes au même âge que les hommes (65 ans), contre 64 ans actuellement, et une hausse de 2,4 points du taux normal de la TVA et de 2,1 points pour le taux spécial. Si l’un des deux objets est rejeté, c’est la réforme totale qui échoue. Nous avons réuni les deux membres de notre rédaction en chef pour qu’ils confrontent leurs vues sur ce sujet incontournable, en tentant de prendre un peu de hauteur. En effet, chacun d’eux soutient un projet plus global pour le futur.

Le Regard Libre: La réforme «Stabilisation de l’AVS» (AVS 21) soumise au vote des Suisses le 25 septembre prochain va-t-elle dans le bon sens?

Antoine-Frédéric Bernhard (A.-F. B.): Personne ne peut nier le fait que notre système de retraites n’est pas viable à long terme. Au rythme actuel, et si nous ne faisons rien, les caisses seront vides dans quelques années et, en conséquence, le niveau de vie des retraités baissera fortement. La réforme soumise au vote cet automne permettra seulement d’assainir le système pour quelques années supplémentaires, sans pour autant résoudre les problèmes de fond: le vieillissement de la population et l’augmentation des dépenses sociales ne ralentissent pas.

Jonas Follonier (J. F.): Il y a de plus en plus de personnes âgées en Suisse: ce simple fait – à défaut d’une augmentation drastique des revenus des actifs par rapport au coût de la vie – implique la nécessité d’une réforme. Celle sur laquelle nous nous prononcerons le 25 septembre est le résultat d’un long compromis au parlement; l’aboutissement d’une autre réforme prendrait certainement beaucoup de temps. La proposition va dans le bon sens, car elle exprime des moyens acceptables d’atteindre un sain objectif. Mais je rejoins Antoine-Frédéric, le problème de fond subsiste.

L’objet soumis au vote des Suisses défavorise-t-il les femmes, en repoussant leur départ à la retraite au même âge que les hommes (65 ans)?

A.-F. B.: Je crois la question secondaire. Une année en plus ou en moins ne représente pas grand-chose. Cependant, je ne pense pas qu’il soit souhaitable de voir l’augmentation de l’âge de départ à la retraite comme solution au problème des retraites. La pente glissante n’est pas loin qui peut nous amener à augmenter progressivement l’âge de la retraite pour les hommes comme pour les femmes: 66, 67 et pourquoi pas 70 ans? et le fait est que le vieillissement de la population nous y encouragera toujours plus.

J. F.: A moins de rendre synonyme – dans ce contexte – «défavoriser les femmes» et «les faire travailler une année de plus qu’actuellement», je suis d’avis que la réforme ne défavorise pas les femmes. Non pas parce qu’elles vivent en moyenne plus longtemps que les hommes, ce qui fait d’elles des «favorisées» déjà aujourd’hui, comme ont pu le dire certains partisans d’AVS 21. Mais bien parce que l’indifférenciation des sexes qui s’opérerait serait une bonne nouvelle pour les femmes. Qu’on les juge par leur mérite! La même réflexion vaut bien sûr pour l’égalité des salaires.

La hausse de la TVA, autre volet de la votation du 25 septembre en ce qui concerne l’AVS, est-ce une bonne idée en pleine inflation?

A.-F. B.: L’inflation est un phénomène qui évolue rapidement à court terme, alors que le système de retraite demande une réflexion dans le très long terme. Ainsi, il convient de ne pas mêler les deux débats. Sur l’augmentation de la TVA en elle-même, elle ne représentera pas une charge insurmontable pour les consommateurs suisses. Elle servira de solution à moyen terme pour maintenir à flots notre système de retraites quelques années de plus. Mais encore une fois, cette question est secondaire en face de la réflexion de fond qu’il faudrait mener.

J. F.: La hausse de taxe ne fait sans doute pas courir un danger aux ménages, même avec l’inflation. En revanche, le réflexe général en politique à avoir facilement recours aux prélèvements peut s’avérer fatal à la longue. Pour le porte-monnaie des gens, mais aussi pour leur confiance envers les institutions. Heureusement, le peuple a son mot en dire en Suisse, il est souverain. Je crois que les Suisses ne rejetteront pas AVS 2021, en tout cas pas ce deuxième volet, même s’ils sont conscients qu’il s’agit là d’un pansement éphémère.

Faudrait-il à plus long terme lier l’âge du départ à la retraite à l’espérance de la vie, comme le proposent par exemple les Jeunes libéraux-radicaux (JLR)?

A.-F. B.: Cette idée est absurde. En apparence, elle semble donner l’illusion que l’âge de retraite pourrait être déterminé selon des critères objectifs et moins arbitraires, mais il n’en est rien. Il faudra se mettre d’accord sur les critères (arbitraires eux aussi) pertinents pour déterminer l’âge de départ à la retraite en fonction de l’espérance de vie, sans oublier le fait que l’espérance de vie diffère fortement selon les corps de métiers. Et que faire si l’espérance de vie se met brutalement à chuter? Nous ne savons pas ce qu’il en sera dans 10, 20 ou 30 ans. Il nous faudra donc miser sur un élément que nous ne maîtrisons absolument pas et qui diffère énormément selon les individus.

J. F.: «Pourquoi pas 70 ans?», disait mon collègue plus haut. Eh bien, effectivement: pourquoi pas, à terme. Cette idée ne me paraît pas absurde en soi. Pas celle non plus d’une retraite à 67 ans, a fortiori. Mais à deux conditions. Un, que l’augmentation de l’espérance de vie sur laquelle se base la hausse du départ à la retraite s’accompagne d’une augmentation générale du bien-être au travail. Deux, qu’il soit possible pour toute personne travaillant dans des conditions difficiles de partir avant l’âge de la retraite. On le voit, ce programme n’est pas simple. Il me paraît néanmoins souhaitable.

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De manière générale, quel avenir voyez-vous pour la prévoyance publique en Suisse?

A.-F. B.: Il nous faut envisager des réformes bien plus fondamentales et innovantes, car le système actuel arrivera tôt ou tard au bout de ses possibilités. Contre le vieillissement de la population, une véritable politique nataliste doit être menée. Dans une société traditionnelle où les enfants assument très concrètement la charge de leurs parents en les hébergeant et les soignant, comme dans une société où cette pratique a été remplacée par un système de rentes, il faut des jeunes générations pour s’occuper des anciens. L’autre problème qui sape aujourd’hui notre système de retraites est l’explosion des coûts de l’Assurance invalidité. Notre société est malade! Non seulement nous ne faisons plus d’enfants, mais ceux qui naissent sont, pour une part toujours plus grande, incapables de s’assumer une fois adultes, et ils finissent par vivre au crochet des cotisants. Ainsi, en plus de mener une lutte impitoyable contre la fraude à l’assurance, nous devrions agir sur les causes profondes de cette névrose généralisée qui finira par entraîner l’effondrement de tout notre système de solidarité sociale.

J. F.: L’idée d’une politique nataliste me fait frémir autant que celle d’une politique anti-nataliste, comme pratiquée en Chine. Quel est cet Etat qui prendrait position sur le bien-fondé de décisions individuelles aussi intimes et importantes que de faire des enfants? Je préfère qu’une éventuelle hausse de natalité dans une société donnée soit due aux choix délibérés des individus qui la composent, plutôt qu’au fait, même concomitant, de pouvoir bénéficier de certains avantages, comme ça peut être le cas en France. Pour ce qui est de l’avenir de la prévoyance, il est selon moi raisonnable de lier l’âge de la retraite à l’espérance de vie. Toutefois, on n’aurait pas là affaire à une «dépolitisation» de la question, comme le prétendent les JLR. Si nous empruntons la voie du lien entre âge du départ à la retraite et espérance de vie, il faudra en effet déterminer selon quels critères ce lien s’établit. Point plus important encore à mes yeux, il faudra trouver les moyens de déterminer dans quels secteurs ou métiers les salariés doivent pouvoir partir plus tôt. A nouveau, cette discussion est on ne peut plus politique.

Photo (de g. à d.): Antoine-Frédéric Bernhard et Jonas Follonier. © Indra Crittin pour Le Regard Libre

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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