Les agriculteurs ont-ils trop de poids politique en Suisse?
Le monde paysan jouit de relais importants sur la scène politique helvétique. Cette influence, jugée excessive par certains, soulève la question des intérêts sectoriels dans la prise de décision.
Michel Darbellay
Membre de la direction de l’Union suisse des paysans
Non. Le reproche est souvent formulé à l’encontre de l’agriculture. Trop de poids politique? D’abord, la Suisse est un pays démocratique. Peut-on dès lors reprocher à des gens issus de l’agriculture de s’engager et d’être élus? Si la représentation est une chose, le travail politique en est une autre. L’agriculture est organisée depuis la base avec des structures qui la représentent à tous les échelons. Cela permet d’accompagner les dossiers et de les défendre, avec responsabilité et engagement. Malgré cela, l’agriculture ne fait pas la pluie et le beau temps, même si ce serait fort utile pour la production… Non, l’agriculture doit chercher constamment des majorités, convaincre, faire des concessions pour défendre ses intérêts. Ne serait-ce que maintenir certaines aides s’avère souvent une tâche colossale. C’est par exemple le cas pour conserver les moyens financiers alors qu’on lui demande toujours plus de prestations. Il faut cependant rappeler que tout ne se façonne pas sous la coupole fédérale. Les multiples initiatives populaires la visant ont mis l’agriculture au défi de se défendre et de convaincre la majorité des cantons et du peuple. Bien davantage que le poids politique, ce résultat est d’abord la reconnaissance du rôle clé de l’agriculture, qui nous nourrit et qui façonne, entre ses terres et ses alpages, le tiers du territoire. Ce résultat est aussi le fruit des engagements passés et futurs qui font que malgré moins de 3% de la population active, l’agriculture parvient à se faire entendre.
Michele Salvi
Chercheur à Avenir Suisse
Oui. Les agriculteurs ont une grande influence politique. Bien que ces derniers ne représentent que 2% de la population active, environ 20% des élus fédéraux ont un lien avec ce secteur. Cette profession est également surreprésentée dans les cantons et les communes. Ce pouvoir politique influence des décisions qui nous concernent tous. Aucun autre secteur ne bénéficie de subventions aussi élevées, qui s’élèvent à environ 4 milliards de francs par an. De plus, chaque ménage débourse en moyenne 700 francs supplémentaires pour ses denrées alimentaires, car les agriculteurs défendent avec succès la protection douanière de l’agriculture. La politique agricole est non seulement coûteuse, mais aussi inefficace et freine l’innovation. Cela dit, soyons justes: l’influence des agriculteurs est le résultat d’un processus démocratique. Les unions paysannes font preuve d’habileté stratégique, sont bien organisées et savent associer leurs intérêts à des préoccupations de la société, telles que la sécurité de l’approvisionnement ou la protection du paysage. Elles bénéficient d’un large soutien de la population, tous partis confondus. De plus, de nombreux agriculteurs s’engagent dans le système de milice. Le fait qu’ils réussissent souvent en agissant ainsi est le signe d’une démocratie qui fonctionne et dans laquelle même de petits groupes peuvent accomplir beaucoup avec de la persévérance. On peut critiquer cela, ou y voir une invitation à s’impliquer soi-même davantage.
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