Lire Michel de Montaigne, pour notre équilibre 

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écrit par Sébastien Lapaire · 20 February 2026 · 0 commentaire

Dans sa chronique, l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin partage une lecture qui l’a marqué. Ce mois-ci, il aborde les Essais de Montagne, toujours précieux de nos jours.

Que lire dans cette période politiquement crépusculaire où les certitudes s’effritent dans le tourbillon des événements? Nos sociétés démocratiques aimaient à se référer à plusieurs sources d’inspiration, dont les Lumières du XVIIIe siècle. Au sein de cette tradition, la raison devait permettre d’envisager une paix perpétuelle. D’où la création d’institutions nouvelles et universelles comme la Société des Nations et l’Organisation des Nations unies, qui devaient être les gardiennes du droit international. Il y avait alors beaucoup d’optimisme – la raison inspirerait sur la durée, moyennant quand même de temps en temps l’usage coordonné et mesuré de la force, des solutions susceptibles de réunir la communauté internationale. Et puis, il y avait le progrès économique et social garanti à tous les peuples soumis à ces principes si raisonnables.  

La confrontation à la réalité fut rude. Déjà, l’être humain n’est pas seulement un être de raison. Il lui arrive de se soumettre aux passions et collectivement à la servitude volontaire. Etienne de la Boétie, l’ami de Montaigne, a écrit à ce sujet, à 16 ou 18 ans, un petit essai encore actuel. Et puis, le progrès lui-même nous confronte aux limites des ressources naturelles. Les découvertes scientifiques, heureuses en soi comme le pensaient les penseurs des Lumières, ouvrent à quelques esprits dérangés des perspectives d’homme augmenté, à l’image des chimères, hommes et bêtes, que Eugène Viollet-le-Duc a introduit dans le programme de rénovation de cathédrales du Moyen Age. 

Que faire dans ce maelstrom qui menace de nous emporter? Se replier sur soi et renoncer à comprendre, ou au contraire se défendre et défendre ce qu’il y a de bon dans notre héritage, quitte à se soumettre à un débat difficile mais certainement pas désespéré? Nous serons confrontés à Trump et à ses affidés des nouvelles technologies, mais aussi aux «wokes» qui ont conquis des positions dans les médias, les universités et qui influencent des mouvements populaires. Pour gagner cette bataille, il nous faut trouver des alliés. La chance que nous avons est que notre héritage culturel est immense. Il y a des hommes et des femmes qui ont vécu et pensé dans des circonstances au moins aussi troublantes que celles dans lesquelles nous nous mouvons. 

Je vous propose Montaigne, que je pressentais dans ma jeunesse pouvoir être un maître vivant. A ma demande, lors de mes vingt ans, ma grand-mère m’avait offert Les Essais que j’espérais fréquenter assiduement. J’ai essayé, mais j’ai souvent perdu courage en tentant de lire le texte en français du XVIe siècle. Heureusement, il y quelques années, André Lanly a édité une version en français moderne. Montaigne est redevenu accessible au lecteur «de bonne moyenne». 

L’auteur a vécu à l’époque des guerres de religion. Il a survécu aux massacres, sans jamais renier sa liberté de penser. Il est resté fidèle à la religion traditionnelle, mais fut partisan d’Henri IV, à qui l’on doit l’édit de Nantes. Montaigne est un sceptique bienveillant qui, dans une centaine de chapitres de toutes natures, dont un consacré à ses échecs sexuels, aborde avec distance, sympathie et largeur de vue la plupart des situations humaines. 

Dans ce monde brutal, Montaigne devient un compagnon qui ouvre des portes et nous invite à penser par nous-mêmes. J’oserai dire qu’il rend parfois ridicules les élucubrations de quelques excités des temps présents… 

Pascal Couchepin, ancien conseiller fédéral, partage chaque mois une lecture qui l’a marqué. Vers ses précédentes chroniques

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°123).

Michel de Montaigne
Les Essais

Trad. en français moderne de André Lanly
Gallimard

2009
1376 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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