Maria Zambrano, la révélation de l’être

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écrit par Sébastien Lapaire · 24 June 2025 · 0 commentaire

La pensée de Maria Zambrano s’est peu exportée hors de son Espagne natale. Longtemps exilée, notamment en Suisse, l’auteure a laissé derrière elle une œuvre singulière, à mi-chemin entre philosophie et poésie.

28 janvier 1939. Dans une station du nord de la Catalogne, une jeune philosophe espagnole se prépare à fuir son pays dévasté par trois ans de guerre civile. Au moment de croiser la frontière, elle note l’heure dans un cahier qu’elle porte toujours avec elle: 14h20. Maria Zambrano ne le sait pas encore, mais son exil durera plus de quatre décennies, soit la majeure partie de son existence.

Trente-cinq ans plus tôt, en 1904, Maria Zambrano naît à Velez-Malaga dans une famille d’instituteurs de tradition socialiste. C’est dans cet environnement que germe en elle une conscience sociale et éducative qui ne la quittera jamais. Après des études en philosophie, elle entame un doctorat en 1927 sous la direction du renommé José Ortega y Gasset.

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Avec lui, elle s’empare des questions du progrès social et de l’engagement européiste. En 1931, lorsque la République espagnole triomphe, elle soutient le projet républicain sans pour autant s’engager dans un parti. Zambrano préfère rester dans le champ de l’éducation et de la réflexion. Son engagement se lit plus qu’il ne se voit.

La conscience historique

Proche du social-libéralisme, c’est dans Personne et démocratie  (1955) que Maria Zambrano élabore le plus finement ses vues politiques, en inscrivant sa réflexion dans un cadre historique. Dans cet essai, la penseuse observe tragiquement que l’histoire humaine s’est construite sur une structure sacrificielle, selon laquelle «il existe toujours des victimes et des idoles». Tout au long de l’histoire, les individus ont été sacrifiés pour donner vie à toutes sortes d’entités abstraites et quasi divines, comme la «Société», l’«Etat» ou encore l’«Histoire».

Zambrano invite à dépasser l’histoire sacrificielle pour tendre vers une histoire éthique, une histoire qui permette aux individus de se réaliser eux-mêmes, d’exister dans leur singularité sans sacrifier autrui ni être sacrifiés. Ce dépassement suppose un réveil, une «conscience historique», caractéristique de la modernité selon la philosophe espagnole.

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Les individus modernes sont désormais conscients de faire partie d’une histoire et de pouvoir la transformer. La conscience historique n’est pas une révolte, mais un réveil confus et perplexe, portant en lui la potentialité d’engendrer une société «véritablement humaine».

Devenir une personne

Ce qui est en jeu dans ce réveil, c’est la possibilité pour l’individu de devenir une «personne»: «La personne est plus que l’individu, c’est l’individu doté de conscience, qui se connaît lui-même et se comprend comme une valeur suprême, comme ultime finalité terrestre», écrit Zambrano.

Avec cette distinction essentielle, l’auteure articule sa conception de l’histoire comme un long processus de dévoilement de l’humanité, un chemin qui mène de l’individu à la personne. En insistant sur le lien entre l’humain et le système, la philosophe considère que les régimes politiques permettent plus ou moins cette révélation. Ils sont ainsi plus ou moins «humains» en fonction de l’espace qu’ils offrent à la réalisation de soi.

La démocratie émancipatrice

Pour Zambrano, un régime incarne mieux que tous cette possibilité: la démocratie libérale. La philosophe la définit comme «la société dans laquelle non seulement il est permis, mais il est exigé, d’être une personne». En ce sens, la démocratie ne se limite pas à un système institutionnel et politique. Elle devient un cadre dans lequel l’humain jouit de l’égalité de droit, mais peut et doit également se penser et construire sa singularité.

Cependant, selon l’Espagnole, les ombres de l’absolutisme et de la démagogie ne sont jamais très loin, l’être humain étant rempli de fragilités. Elle analyse le fascisme comme une sorte d’adolescence politique, un stade inachevé de l’humanité nourri par la démagogie, flatterie perverse du peuple qui le réduit à une masse. Et dans la modernité de la «conscience historique», la souffrance provoquée par l’absolutisme est d’autant plus grande: «Quand nous nous sentons privés de liberté, de la liberté intime qui jaillit du dedans, la conscience éveillée est tout simplement un enfer.»

La raison poétique

La lutte de la philosophe contre l’absolutisme se double d’une querelle contre la raison purement instrumentale. Son maître Ortega y Gasset avait déjà proposé une raison «historique» ou «vitale», prenant en compte la subjectivité de l’individu dans son contexte historique. Maria Zambrano va plus loin et développe une «raison poétique» dans plusieurs livres, tels que L’Homme et le divin (1955), Clairières des bois (1977) ou encore De l’aurore (1986).

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Comprendre cette raison poétique suppose deux idées. D’une part, la réalité est plus que ce qui se donne à voir. D’autre part, l’être humain porte en lui un vide qu’il doit remplir et nourrir. Zambrano ne rejette pas la raison, mais cherche à l’enrichir par le «sentir poétique». La raison poétique devient ainsi une action vitale de réalisation de soi, où sensations et sentiments occupent une place centrale dans la connaissance, la création et la transformation de l’être.

maria zambrano
maria zambrano

Le «sentir poétique» passe notamment par une attitude: le dialogue constant avec son environnement humain et naturel, notamment à travers la contemplation. Dans Clairières des bois, l’écrivaine magnifie la contemplation: voir est un vouloir voir, une disposition de l’être, une volonté de comprendre les signes de l’univers. «Ils appellent, menaçant de devenir des obsessions, à être déchiffrés; ils s’imposent comme des étapes à parcourir, comme des pas à faire en dehors ou au-delà du chemin que celui qui l’a tracé d’avance aurait prévu, avec sa seule et maigre raison», écrit la poétesse.

Constamment, Zambrano défend le fait de sortir de sa propre solitude pour aller vers l’autre et la réalité, d’aller se compléter, de remplir le vide intérieur, de devenir une personne. Tout en elle est volonté et transcendance.

L’exclusion du récit national

Zambrano a écrit la majeure partie de son œuvre hors d’Espagne. Entamé en 1939, son exil la conduit au Mexique, à Cuba, à Porto Rico, en Italie, en France et en Suisse. Partout, elle mène une vie modeste faite d’écriture et d’enseignements intermittents. Au fil des années, son errance devient un véritable catalyseur intellectuel pour la philosophe.

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Dans son aspect politique, Zambrano pense l’exil comme une critique de la dimension excluante de l’Etat et des récits nationaux totalitaires. Selon la philosophe, l’exilé est la personnification de l’altérité, interrogeant et démasquant par son existence même les logiques d’exclusion de la communauté. Mais l’exil n’est pas seulement une position critique, c’est aussi la condition de l’homme moderne.

Prendre racine

D’après Zambrano, les progrès techniques et économiques de la modernité ont provoqué une profonde crise spirituelle et morale. L’être humain s’est éloigné de la réalité qui l’entoure. Il fait face à son environnement sans pouvoir entrer véritablement en lien avec lui. L’individu se retrouve alors exilé dans sa propre réalité, en recherche de sens et d’itinéraire. Face à ce naufrage existentiel, Zambrano invite à prendre racine dans le déracinement, notamment à travers la raison poétique. Plus les années passent, plus les textes de l’intellectuelle espagnole prennent une tournure poétique et spirituelle, souvent absconse.

En 1984, après 45 ans d’exil, Zambrano foule de nouveau sa terre natale. Elle maintiendra une existence discrète jusqu’à la fin de sa vie, en 1991. Peu traduite à l’étranger, sa pensée suscite souvent des réticences en raison de son absence de systématicité et son caractère de plus en plus mystique, proche d’un saint Jean de la Croix sur ses dernières années. Pourtant, elle est aujourd’hui reconnue comme la philosophe espagnole la plus influente de son siècle. Selon son vœu, Maria Zambrano repose à Velez-Malaga, dans son Andalousie natale, à l’ombre d’un citronnier.

Journaliste et consultant, Pablo Sánchez est rédacteur au Regard Libre.

Vous venez de lire un article publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°117).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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