L’unité constitutive du libéralisme
C’est un fait incontestable selon Jean-Claude Michéa: libéralismes économique et politique sont les deux versants d’une même et unique «logique libérale» qui serait à l’origine de nos sociétés modernes. Plongée dans L’Empire du moindre mal.
«Le libéralisme est plus qu’une seule chose. Examiné de près, il semble se diviser en une variété de visions apparentées, mais parfois concurrentes.» Même la prestigieuse Stanford Encyclopedia of Philosophy reconnaît qu’il est malaisé de rassembler tous les courants libéraux autour d’un seul principe d’unité. La question reste donc entière: est-il possible, par-delà la multiplicité des écoles de pensées et des auteurs libéraux à travers le temps, de leur trouver une unité autre que leur libellé commun?
Jean-Claude Michéa, un philosophe français critique du libéralisme né en 1950, croit pouvoir répondre par l’affirmative à cette question. Dans plusieurs de ses livres, et peut-être avec le plus de clarté dans L’Empire du moindre mal, il propose une analyse philosophique et historique de la naissance et du développement du libéralisme, conçu comme un tout cohérent et unifiable autour des notions de droit et de marché.
Libéralisme et modernité
Dans son entreprise de caractérisation du «projet philosophique libéral[1]», Michéa commence par replacer ce dernier dans le contexte historique qui l’a vu naître. Il faut saisir, explique-t-il, qu’il s’inscrit au cœur de la modernité, moment où le problème politique s’est posé d’une façon radicalement nouvelle à la suite de conflits dramatiques, notamment les guerres de religion, qui ont marqué l’Europe des XVIe et XVIIe siècles. En raison du traumatisme laissé par ces «guerres civiles idéologiques» aux effets délétères de dislocation des liens sociaux, l’idée fixe des premiers penseurs politiques modernes, explique Michéa, devint la suivante: «définir les conditions qui permettront enfin à l’humanité de sortir de la guerre».
A cette époque donc, l’antique question du meilleur des régimes, qui avait traversé l’histoire de la philosophie depuis Platon, Aristote et pendant tout le Moyen Age, disparaît au profit d’un nouvel objectif: établir le moins mauvais des régimes, celui qui empêchera enfin les hommes de s’entre-tuer. Héritiers de cette nouvelle donne philosophico-politique, les premiers libéraux adoptent ce nouvel idéal de pacification sociale. Désormais, il s’agira de neutraliser à tout prix les causes de la guerre. Et d’après l’analyse de Michéa, les pionniers du libéralisme en identifient principalement deux: la prétention des hommes à agir vertueusement et leur «prétention […] à détenir la Vérité sur le Bien».
Extirper la guerre des rapports humains nécessitera donc, pour les libéraux, de fonder un nouveau mode d’organisation de la société qui ne repose ni sur la vertu individuelle ni sur une quelconque «idéologie du Bien». L’originalité libérale consiste ici à vouloir confier la coexistence pacifique des individus à des mécanismes «capables d’engendrer par eux-mêmes tout l’ordre et l’harmonie politiques nécessaires»: le droit (libéral) et le marché.
La solution du droit…
Le droit libéral, solution privilégiée par les libéraux politiques, repose sur l’axiome de la neutralité axiologique: puisque les désaccords au sujet de ce que sont le Vrai et le Bien sont causes de la guerre parmi les hommes, il faut que «le Pouvoir chargé d’organiser leur coexistence [soit] philosophiquement neutre, c’est-à-dire qu’il [s’abstienne], par principe, d’imposer aux individus telle ou telle conception de la vie bonne». C’est l’essence même de l’individualisme: chacun doit être libre d’adopter le style de vie qui lui plaît, pour autant que «ses choix soient compatibles avec la liberté correspondante des autres».
Dans un contexte libéral, le droit est une instance «chargée d’harmoniser les libertés à présent concurrentes». Les questions morales et philosophiques relatives à la vie bonne sont intégralement privatisées. L’autorité «doit se limiter à arbitrer le mouvement brownien des libertés concurrentes, sans jamais faire appel à d’autres critères que les exigences de la liberté elle-même; lesquelles se résument, pour l’essentiel, à la seule nécessité de ne pas nuire à autrui». C’est sur ce dernier principe qu’on appelle parfois principe de non-agression, ou de non-nuisance, que repose tout l’édifice.
Ainsi conçu, le droit n’a plus de réalité substantielle. Il n’est plus qu’un cadre organisateur, étranger à toute considération morale. S’il est bien conçu, il devrait être à même d’assurer la paix. Emmanuel Kant – éminent représentant de la philosophie des Lumières – envisageait même dans son Projet de paix perpétuelle de 1795 qu’un Etat correctement organisé permettrait d’assurer la coexistence pacifique d’un «peuple de démons»! L’idée sous-jacente ici est qu’un mécanisme bien conçu doit permettre la coexistence d’individus même ignobles moralement, ou malintentionnés.
Seulement, estime Michéa, le principe de non-agression se révèle très délicat à l’usage, dans la mesure où il ne pose par essence (neutralité axiologique exige) aucune limite aux revendications individuelles de nouveaux droits. Ainsi, un Etat libéral fait nécessairement face, avec le temps, à l’apparition d’un «nombre croissant de « problèmes de sociétés »». Car s’il veut rester cohérent avec ses principes, le droit libéral n’a à sa disposition aucun critère objectif pour trancher entre des revendications légitimes et illégitimes (à l’intérieur du cadre posé par le principe de non-agression). La seule solution, explique Michéa, consiste à s’engager sur la voie de la «régulation massive de tous les comportements possibles et imaginaires». C’est la naissance d’une «nouvelle guerre de tous contre tous» menée cette fois-ci «devant les tribunaux et par avocats interposés» dans le contexte d’une inflation normative à laquelle nos sociétés technocratiques contemporaines échappent difficilement.
… appelle celle du marché
C’est face à cette aporie interne du libéralisme politique, déjà pointée par ses critiques socialistes au XIXe siècle, que le libéralisme économique entre en scène:
«Seul, en effet, le monde enchanté du « doux commerce » (et la « main invisible du marché ») semble capable de réconcilier à nouveau les hommes que le libéralisme culturel tend en permanence à séparer et à enfermer dans leur bulle existentielle privée […]. Et cela parce qu’il représente tout simplement la seule forme de lien social (fondé sur le donnant-donnant de l’échange contractuel) capable de s’articuler intégralement avec les principes de liberté individuelle et de neutralité axiologique du libéralisme politique.»[2]
Voltaire, que Michéa cite, le dit en des termes plus concis: «Quand il s’agit d’argent, tout le monde est de la même religion». En bref, le marché, comme le droit, remplit ici la fonction de mécanisme permettant d’organiser les relations entre individus, sans faire appel à quelque valeur transcendante que ce soit, et sans rogner sur leur liberté. Droit et marché sont en ce sens deux solutions parallèles à un même problème. C’est ce qui permet à Michéa d’affirmer qu’il existe une «nécessité structurale qui conduit chacune [des versions du libéralisme] à rechercher ses appuis théoriques sur l’autre, dans le but d’échapper ainsi à leurs antinomies respectives», d’où le fait selon lui que le libéralisme se présenterait toujours comme un «tableau philosophique à double entrée».
Historiquement, cette unité structurale s’est manifestée pleinement au cours du XIXe siècle grâce à certains penseurs libéraux qui, comme le Français Frédéric Bastiat, ont pris le parti d’assumer pleinement cette unité dialectique entre libéralismes politique et économique. Michéa y voit une confirmation de son analyse selon laquelle «le libéralisme politique de Benjamin Constant n’est jamais un aller-simple [mais il] inclut toujours, qu’on le veuille ou non, le retour à Adam Smith.» C’est le cœur même du concept de «logique libérale» de Michéa.
Et pour bien comprendre ce qui lui permet de l’affirmer, il faut avoir à l’esprit cette précision méthodologique essentielle: parler de «logique libérale» suppose avant tout de bien distinguer «les intentions des différents auteurs classiques des effets politiques et civilisationnels que leur système de pensée a contribué à produire». Dans son œuvre, Michéa cherche d’abord à montrer ce que sont selon lui les effets réels de la mise en pratique des idées libérales dans l’histoire, non pas les effets escomptés par les libéraux eux-mêmes. Autrement dit, par «logique libérale», il faut entendre le «libéralisme réellement existant». De quoi désamorcer en partie la critique de ceux qui voudraient lui rétorquer qu’aucun des auteurs du libéralisme classique ne se reconnaîtrait dans nos sociétés contemporaines.
Qu’on adhère ou non à l’analyse de Michéa, comprendre ce point de méthode permet d’apprécier à sa juste valeur la thèse principale de L’Empire du moindre mal, selon laquelle nos sociétés modernes sont le stade le plus avancé d’une «civilisation libérale» où l’unité constitutive des principes formulés par les auteurs libéraux des origines, par-delà la distinction habituelle entre libéralisme politique et économique, se manifeste pleinement.
Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com
Vous venez de lire un article contenu dans notre dossier LIBÉRALISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°111).

Jean-Claude Michéa
L’Empire du moindre mal. Essai sur la civilisation libérale
Climats
Septembre 2007
224 pages
[1] Toutes les citations entre guillemets sont issues de L’Empire du moindre mal, sauf indication contraire.
[2] Jean-Claude Michéa, Le loup dans la bergerie.
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