«La nuit du Gütsch», roman inédit (épisode 7/10)
Voici la suite du nouveau roman de l’écrivain suisse André Durussel, publié en primeur dans Le Regard Libre durant toute l’année 2024.
Au début du mois d’août, un nouveau visage fit son apparition aux Drei Könige. Il s’agissait effectivement de la sœur de Martha. Cette nouvelle arrivante, die Neue, comme disait déjà Jakob Lätsch, se prénommait Santa. Elle fut officiellement présentée aux pensionnaires lors du repas du soir.
Santa – un prénom très rare en Autriche – était actuellement étudiante en histoire de l’art à l’Université de Vienne et venait d’achever son deuxième semestre. Le troisième débutait en octobre seulement, lui laissant ainsi deux mois pour ce stage en Suisse centrale. Plus jeune que Martha d’une dizaine d’années, assez grande et très svelte, cheveux courts, souriante, elle était absolument ravissante par sa simplicité, voire sa désinvolture. Aimé eut d’emblée le sentiment qu’elle le regardait avec une intensité inhabituelle. De même, il réalisa qu’il n’avait jamais regardé une fille avec une telle attention. C’était une forme d’éblouissement réciproque: leurs yeux s’étaient rencontrés!
Après quelques jours d’une adaptation progressive bien compréhensible, la jeune stagiaire se familiarisa assez facilement avec son nouveau travail. Il consistait non seulement à seconder le personnel de maison dans le secteur de la lingerie et celui des nombreuses chambres de l’hôtel, mais encore à tenir le rôle de fille de buffet quelques heures par jour, ainsi qu’à dresser les tables, puis aider au service, tandis que le secteur de la cave et celui de la carte des vins restaient exclusivement le domaine de Monsieur B., le patron et mari d’Elfriede.
Au sujet de la manière de préparer une table, Martha lui enseigna les différentes étapes de ce formalisme, celui qui n’autorisait aucune fantaisie. Or, cela amusait beaucoup Santa:
– Disposer d’abord les sets de table bien en face des chaises mises en place, puis placer la serviette en tissu sur le côté gauche du set, pliée en deux ou en quatre. Puis placer l’assiette au centre du set de table, en recouvrant légèrement le côté droit de la serviette. Viennent ensuite les services: la fourchette pour le plat principal sur la serviette, tout près de l’assiette, de même que la plus petite, pour la salade, à environ un centimètre à gauche de la grande fourchette. Le couteau se pose à droite de l’assiette, la lame orientée vers l’assiette.
– Et qu’est-ce que je fais avec ces petites cuillères? demandait Santa.
– Elles se placent là, à gauche du couteau, tout près de l’assiette.
– Si le premier plat est un potage, poursuivait Martha, il est servi dans un bol que l’on dépose sur la grande assiette, venant directement de la cuisine de Sergio, le cuisinier italien, par le monte-plats. Dans ce cas, ne pas oublier la cuillère à soupe, à droite de la petite cuillère. Pour les desserts, il y a une fourchette et une cuillère spécifiques. Elles se placent horizontalement en dessus de l’assiette, les dents de la fourchette vers la droite. Au sujet des verres, il y en a en général trois, sauf pour les pensionnaires. Le plus proche de l’assiette pour le vin blanc, celui du milieu pour le vin rouge, et celui pour boire de l’eau, différent dans sa forme et plus grand, le plus à gauche. Il faut aussi veiller à ce que ces verres soient toujours très propres et brillants. Cela dépend bien sûr de la qualité du verre, mais aussi de leur comportement dans le lave-vaisselle et des détergents utilisés. Ici, après cinq à six cents fois, Madame Elfriede les remplace.
L’établissement ne possédait pas de terrasse sur la rue et Santa eu une certaine difficulté à s’habituer à cet enfermement, bien différent de celui d’une salle de cours. Il ne correspondait pas à sa nature. Il fut ainsi convenu qu’elle pouvait prendre une pause d’une durée de deux heures tous les après-midi, sauf le samedi, et sortir en ville où elle le voulait. Elle était aussi libre les dimanches après-midi jusqu’à vingt heures. Comme un jalon désormais planté dans son cœur, elle se réjouissait surtout à la pensée de revoir, même brièvement à l’heure des repas, ce jeune pensionnaire qui parlait en français, afin de mieux faire sa connaissance et poursuivre peut-être avec lui la découverte de cette ville historique dont Martha lui avait souvent vanté les qualités? Mais elle n’avait pas la permission de recevoir quelqu’un dans sa chambre, de nuit comme de jour, et la direction de l’hôtel était très stricte à ce sujet.
L’une des premières sorties, dite de repérage, fut pour Santa celle de descendre par la Klosterstrasse et l’Hirschengraben jusqu’à la Pfistergasse vers la Reuss, se laissant conduire par le hasard, sans but bien précis, si ce n’était celui d’acheter une carte postale à un kiosque pour l’envoyer à son père. Elle se trouva ainsi devant le Musée historique, au numéro 24, qu’elle se promit d’aller visiter une autre fois. C’était là, paraît-il, qu’était exposé le casque du Duc Léopold III, ce militaire autrichien tombé à Sempach le 9 septembre 1386 sous les hallebardes des Confédérés. Elle poursuivit ensuite jusqu’à la gare principale d’où elle était arrivée, puis, remontant la Pilatusstrasse, elle rejoignit sa chambre par cette rue transversale déjà mentionnée et qui, peu après la Pilatusplatz, partait à droite. Il faisait toujours très chaud en cet après-midi du milieu du mois d’août. Ayant rapidement jeté en vrac ses habits sur son lit, elle prit une douche bienfaisante avant de reprendre son service, tout en pensant à Aimé, qu’elle allait certainement revoir quelques heures plus tard pour le repas du soir. Le grand miroir, sur le lavabo, lui renvoyait l’image de ce pouvoir de séduction qu’elle sentait grandir en elle. Celui d’un nouvel apprentissage.
Pour Aimé, cette présence de Santa à la pause de midi et du soir durant ses journées de travail, fut aussi un élément qui bouleversa passablement le rythme de sa vie, bien réglé jusque-là. Le soir surtout, il s’attardait à la table des Drei Könige pour être un moment de plus avec elle et la suivre du regard dans son travail, ou pour échanger brièvement quelques mots. Il découvrait que Santa avait un caractère bien marqué et qu’elle ne se laissait pas traiter comme une sage écolière par sa sœur aînée. Tout cela plaisait à Aimé, car il ne possédait pas cette autorité naturelle qu’il enviait chez elle. Au sujet du casque de Léopold III, déposé au Musée historique de la ville, Aimé ne l’avait pas encore vu. En revanche, il était déjà allé à Sempach et avait dit à Santa combien la campagne du Seeland lucernois était attachante, autrement dit reizvoll, surtout en automne, après la fête de l’Assomption.
– On pourrait la parcourir ensemble lors d’un dimanche après-midi? lui suggéra Santa d’emblée et sans grand préambule. C’est mon seul moment de congé.
Cette proposition ravit aussitôt Aimé et il l’accueillit comme un véritable cadeau. Il songea alors à Barti, qu’il n’avait pas revu depuis plus d’un mois, car il était en vacances en Allemagne. Comment allait-il faire la connaissance de Santa? Et pour elle, surtout, comment allaient-ils se comprendre entre étudiants de domaines à la fois si différents et pourtant complémentaires? Or, avant d’entreprendre d’éventuelles sorties à trois, il s’avérait indispensable qu’une présentation puisse tout d’abord se faire dans le cadre de l’un de ces «Colloques du Waldstätterhof» par exemple, et Aimé se promit d’y donner suite sans trop tarder, car il se réjouissait d’y venir aux côtés de cette jeune et charmante stagiaire, et surtout de la présenter à son ami.
Après les grandes chaleurs de la fin du mois d’août, le début de septembre s’avéra plutôt frais, venteux et pluvieux en Suisse centrale. Le ciel était couvert et de fréquentes perturbations se succédaient, venant du massif du Napf et rendant les sorties à vélo ou à pied moins gratifiantes. Aimé réalisait aussi, avec un certain effarement, que le stage de Santa allait s’achever un jour et qu’il ne restait finalement plus beaucoup de dimanches à disposition pour parcourir encore la campagne des environs.
La rencontre avec Barti eut lieu le premier dimanche de septembre au Waldstätterhof. Curieuse de nature, Santa avait toutefois tenu à découvrir seule le haut quartier résidentiel où habitait Aimé. C’est ainsi qu’elle était montée jusqu’à cette Steinhofstrasse, bien à l’ouest de la ville, et avait repéré l’immeuble devant lequel l’heure du rendez-vous avait été fixée. Il y avait plusieurs locataires, dont un Aimé Delessert, Werkmeister. Elle sonna, non sans une certaine appréhension, ayant rejeté en arrière la capuche de son ciré jaune. Elle entendit aussitôt des pas descendre rapidement l’escalier intérieur et la porte s’ouvrit d’un seul coup:
– Santa! Déjà là! lui dit Aimé. Quelle précision! Cela me fait plaisir de vous accueillir ici, en dehors de votre lieu de travail.
– Vous… Vous? Lui répondit aussitôt Santa en riant. C’est le moment de se dire tu. Se penchant rapidement en avant, après avoir mis sa main sur son épaule, elle posa délicatement ses lèvres contre la joue droite d’Aimé, fortement impressionné par ce geste absolument imprévisible, et de surcroît sur la rue.
Revenu de sa surprise, il l’invita alors à monter quelques instants dans son studio pendant qu’il achevait de se préparer:
– La deuxième porte à droite, au premier, précisa-t-il. Et il la suivit. Une fois arrivé, il lui tendit une chaise afin qu’elle puisse s’asseoir, après l’avoir aidée à enlever son ciré. Il y avait là, dans le hall de cette unique pièce, un petit dressing ouvert où, parmi les habits d’homme, Santa remarqua une sorte d’uniforme:
– Tu fais aussi partie de l’armée, comme tous les Suisses? demanda-t-elle.
– Non. Ce sont là mes habits de soldat du feu. Ou, si vous préférez… ou si tu préfères, rectifia aussitôt Aimé, mon costume de Feuerwehrmann.
La rencontre avec Barti était fixée à partir de seize heures. Par une petite ruelle en pente qui rejoignait, plus bas, la Paulusplatz, ils se mirent en route sans se presser et, après quelques pas, ce fut Aimé qui, le premier, et presque instinctivement, chercha la main de Santa pour la saisir dans la sienne:
– Cela va mieux comme cela!
Santa ne lui répondit rien, mais serra plus fortement la main d’Aimé dans la sienne.
Comment cela était-il possible? Ne se connaissant que depuis quelques semaines seulement, il leur semblait pourtant avoir déjà marché ensemble, comme un jeune couple parfaitement accordé. Santa se réjouissait aussi de faire connaissance avec ce séminariste dont Aimé lui avait expliqué l’origine de leur amitié, mais aussi de découvrir cet établissement hôtelier de la Waldstätterstrasse. D’après ce que lui avait raconté Martha, il avait été construit par un architecte nommé Emil Vogt, le même qui avait aussi construit ou rénové le Château Gütsch. Sans servir d’alcool à partir de 1934, il appartenait désormais au Schweizerische Gemeinnützige Frauenverein, la SGF de la Suisse centrale.
Cet intérêt pour l’architecture d’autrefois que manifestaient Martha et sa sœur était en réalité une affaire de famille. D’une drôle de famille… Santa expliqua alors à Aimé que son grand-père, décédé relativement jeune et qu’elle n’avait pas connu, ainsi que son père, qui venait de prendre sa retraite, avaient été des architectes et des témoins historiques de «Vienne-la-Rouge». Puis, elle ajouta:
– Si ton Bartimée veut en savoir un peu plus sur ce sujet, je lui expliquerai cela tout à l’heure, tandis qu’Aimé se demandait pourquoi la ville de Vienne était de couleur rouge plutôt que jaune, une couleur qui allait si bien à son amie. Mais pourquoi avait-elle parlé d’une drôle de famille?
C’était l’heure du thé lorsqu’ils parvinrent au Waldstätterhof. Le grand salon du restaurant, avec ses tables rondes recouvertes de nappes, était surtout occupé par des dames âgées, ainsi que par quelques couples qui semblaient les accompagner, ou du moins les connaître. La présence de Barti un peu en retrait, seul à une table, faisait comme un contraste bienvenu parmi cette clientèle âgée d’une fin de dimanche. Santa et Aimé, l’un derrière l’autre, se dirigèrent vers lui en passant entre les tables, tandis que beaucoup de regards se portaient sur la jeune arrivante vêtue de son ciré jaune, qu’elle alla suspendre à une penderie latérale, un peu en retrait.
Sans grand formalisme, les présentations furent rapidement accomplies, puis le trio s’assit autour de la table et Barti, la tutoyant d’emblée, félicita tout d’abord Santa au sujet de sa manière de s’exprimer en français, en même temps qu’elle découvrait ce Lözarner Schweizerdeutsch, si différent du Hochdeutsch, et pourtant complémentaire. Au sujet de ses relatives connaissances de la langue française, Santa expliqua à Barti qu’elle n’était pas une exception parmi la nouvelle génération autrichienne née immédiatement après la guerre. Elle avait surtout eu le privilège de fréquenter le Lycée français de la Liechtensteinstrasse avant d’entrer à l’Université. Cette école avait été fondée à Vienne par un général français nommé Antoine Béthouart.
– Mais pourquoi, en venant ici, m’as-tu parlé de «Vienne-la-Rouge»? lui rappela Aimé.
Santa ne tenait pas à trop s’étendre sur ce sujet. Or, cela intéressait vivement Barti.
– Eh bien, voilà! Cela remonte à l’époque de la fin de la Première Guerre mondiale: beaucoup de misère parmi la classe laborieuse, dramatique pénurie de logements salubres, etc. Le mouvement social-démocrate des ouvriers s’est amplifié et a bientôt gagné la majorité absolue aux élections. D’où cette désignation d’une ville devenue rouge. Non pas par la couleur de ses pierres, mais politiquement parlant. Ils ont alors lutté avec des mesures de grande envergure. La ville a fait construire plus de soixante mille appartements avec des fonds provenant de l’impôt sur le revenu de la bourgeoisie capitaliste en particulier, si bien qu’une famille sur dix a ainsi pu vivre dans un logement social neuf et parfaitement équipé. Ce sont ces célèbres «Hof». Le fleuron est aujourd’hui encore le Karl-Marx-Hof et sa piscine «Amalienbad», inaugurée en 1930. C’est là où ma sœur m’a appris à nager.
En ce qui concerne cette «drôle» de famille, c’est parce que Josef Tölk, mon grand-père paternel dont le père venait de Bohème, s’était associé avec un nommé Franz von Krauss pour fonder, puis diriger l’un des plus importants bureaux d’architectes de Vienne-la-Rouge jusqu’au début de ce vingtième siècle. Josef Tölk ne s’est jamais marié. Il est mort en 1927 à l’âge de soixante-trois ans seulement, sans n’avoir jamais reconnu un enfant de lui qu’il aurait eu lorsqu’il avait une quarantaine d’années. Or, il s’agissait de… mon père, mais le mystère est resté entier jusqu’à aujourd’hui. Ma mère est décédée trop tôt, il y a une année seulement, à l’âge de cinquante-neuf ans, à la suite d’un cancer. Ses parents l’avaient appelée Mirjam en souvenir de la fille du poète Richard Beer-Hofmann, un ami de Rainer Maria Rilke qui avait écrit un poème intitulé «Schlaflied für Mirjam». Elle l’avait elle-même appris par cœur et nous le récitait pour nous endormir, ma sœur et moi.
Bartimée, de même qu’Aimé, laissant refroidir le thé dans leur tasse, avaient été captivés par cette longue évocation de Santa concernant l’histoire de sa famille. Bartimée lui demanda encore, en s’excusant, si cette «hégémonie» socialiste était encore active à Vienne.
– Hélas non! répondit Santa. Elle a eu au contraire une fin brutale lors de l’insurrection de février 1934, une année avant la naissance de ma sœur. Le parlement a été dissous par Engelbert Dolfuss, qui était une sorte de dictateur. L’armée a même tiré sur le Karl-Marx-Hof et il y a eu beaucoup de morts… Tout cela préparait l’Anschluss, mais peu de gens s’en rendaient véritablement compte.
La discussion se poursuivit autour de thèmes plus actuels. Aimé s’adressa à Barti:
– Alors, ces vacances en Allemagne? Raconte!
Le séminariste évoqua ses deux semaines passées à Kleinenberg-Lichtenau, où il avait participé à une grande procession organisée les quinze août de chaque année. Cette célébration de l’Assomption, ce «Voyage au ciel de Marie» en allemand, ou «Dormition» chez les orthodoxes, était en principe un jour férié.
– En effet, c’est aussi le cas chez nous, confirma Santa.
– Sur le plan historique, c’était au départ le jour de la fête de l’empereur Auguste et les Italiens nomment ce jour Ferragosto, poursuivit Barti.
Santa réalisa qu’elle venait précisément d’entendre ce terme dans la bouche de Sergio, le cuisinier, mais qu’elle n’avait pas fait le rapprochement avec l’Assomption. Cette fête religieuse avait été officialisée par le pape Pie XII il y avait une dizaine d’années seulement. Barti avait éprouvé, lors de la Festhochamt, de même que durant l’après-midi de la procession des jeunes, beaucoup de ferveur et de convivialité parmi des fidèles venus des quatre coins d’Europe. Cela l’avait conforté dans sa vocation sacerdotale. Il y avait aussi eu une Kräutersegnung, une «Bénédiction des herbes», mettant sur le même plan le sacré et le profane. Les religions, avec leurs pèlerinages, leurs croyances et leurs rites sacrificiels, sont ainsi et seront toujours un aspect visible de la vie communautaire.
Santa, qui suivait attentivement ce que disait Barti, lui demanda alors quelle était sa position au sujet des rites, surtout lorsque ces derniers étaient pratiqués au détriment de la vie animale.
– Oh! répondit Barti après un temps de réflexion. Tu abordes une grande et vaste question, surtout au sujet des rites sacrificiels d’animaux accomplis par l’homme, afin de se mettre dans les bonnes grâces d’une divinité sanguinaire! Cet anthropocentrisme du christianisme, par exemple, est en train d’être remis en question et je suis persuadé qu’au siècle prochain, voire avant, l’on comprendra mieux tout cela… Mais, pour l’instant, et pour revenir à ta question des rites, je pense qu’ils sont nécessaires. L’être humain, comme l’animal, a besoin de rites, dès sa naissance et jusqu’à sa mort. A son réveil et à son coucher, lors des repas, et même après sa mort. D’où, par exemple, dans notre Eglise, ces messes dites de trentième ou de quarantième, ou encore d’anniversaire au terme de l’année ecclésiastique, celles qui correspondent à ces «Cultes du souvenir» chez les réformés. Les rites sont en effet des jalons plantés dans le sable du temps.
Aimé écoutait avec attention, mais sans jamais intervenir. Il découvrait aussi chez Santa des aspects de sa personnalité qui, par son attitude à la fois réceptive et expansive, l’impressionnaient beaucoup.
L’heure de partager une véritable collation ensemble étant venue, le trio opta, sur proposition d’Aimé, pour un «Birchermüesli». C’était un repas du soir courant dès les années trente en Suisse, inventé par un certain Maximilian Bircher-Benner pour les patients de sa clinique argovienne, fait de pommes fraîchement râpées et de flocons d’avoine, le tout servi dans de grands bols de porcelaine. Ce menu, ainsi détaillé par Aimé, plut à Santa, car elle mangeait très peu le soir et Sergio, aux Drei Könige, ne connaissait pas cette recette. Elle observait aussi discrètement la manière de servir du personnel, puis celle de desservir, tandis que les conversations reprenaient de plus belle.Barti suggéra d’achever cette rencontre par une partie de cartes:
– On t’accompagnera ensuite jusqu’à la Bruchstrasse, afin que tu sois rentrée à l’heure convenue, comme une enfant sage, ajouta Barti.
Encore centrée autour des explications précédentes du séminariste concernant surtout l’anthropocentrisme du christianisme et les rites qui sont nécessaires, Santa se laissa toutefois convaincre par la proposition étonnante de Barti. Elle lui répondit par un affectueux sourire d’approbation. Elle avait certes déjà observé des joueurs de cartes au restaurant des Drei Könige, mais elle ne connaissait pas les règles du Jass, un sport pourtant déclaré «national» dans le Vorarlberg. Quant à Aimé, il avait toujours considéré jusque-là que jouer aux cartes était du temps perdu ou, pire, une manière de tuer le temps ensemble. Mais Barti n’était pas du tout de cet avis. C’est en partageant des jeux que l’on apprend à mieux se connaître, à mieux découvrir les atouts de ses partenaires. Au propre et au figuré, précisa-t-il encore en riant. Il avait raison.
On apporta un tapis, un jeu de cartes et une jolie ardoise, comme celle des écoliers d’autrefois, mais non lignée. Il suggéra que l’on joue à «la Pomme», ou poutze, cette variante du Jass pouvant se jouer à trois, laplus simple pour les débutants. Sous son experte direction, Barti, ayant rapidement battu les cartes, fit couper le paquet au joueur situé immédiatement à sa gauche, qui était Santa. Il lui montra comment séparer le paquet en deux tas de trois ou quatre cartes au minimum, le tas de dessus devant être placé près du donneur, puis simplement l’autre par-dessus. Il distribua ensuite les cartes dans le sens inverse des aiguilles d’une montre, en commençant par la personne située sur sa droite, qui était Aimé. Barti expliqua encore à ses partenaires que, lors de cette première «donne», c’est le joueur ou la joueuse ayant le sept de carreau qui peut choisir l’atout, tandis que pour les «donnes» suivantes, c’est celui ou celle immédiatement à la droite du donneur qui aura ce privilège. De plus, la personne qui doit choisir l’atout peut passer ce droit à son partenaire, à la seule condition que celui-ci ne l’ait pas déjà fait. Bartimée avait précisément le sept de carreau. C’est lui qui posa en premier une carte sur le tapis, en invitant Aimé à poser à son tour une carte de la même couleur que la sienne. S’il ne pouvait pas «suivre», il pouvait poser une carte quelconque, mais il avait aussi la possibilité de «couper», c’est-à-dire de poser une carte d’un atout, tandis que le joueur suivant ne peut pas «sous-couper» avec un atout de valeur inférieure. Barti expliqua aussi que si l’un des trois possédait le «buur», le puissant valet d’atout, il n’était pas obligé de le jouer, et cela même si la couleur initiale du pli était celle d’atout et que c’était le seul atout qu’il possédait.
Santa et Aimé, très absorbés par les commentaires explicatifs de Barti, avaient encore quelque peine à développer une véritable stratégie à l’aide des cartes qu’ils tenaient encore maladroitement dans leurs mains. Ils échangeaient des regards à la fois interrogateurs et déjà complices. Santa possédait en effet le roi et la dame d’atout. Au risque de dévoiler ainsi son jeu, elle demanda à Barti ce qu’il fallait dire au préalable comme «annonce»:
– «Stöck»! lui répondit-il. Cela te vaut déjà vingt points! Ainsi, tu ne seras pas pomme».
Après avoir compté individuellement les points obtenus à la suite de cette première partie, le trio en fit encore deux autres, afin que Santa, puis Aimé, puissent à leur tour apprendre à distribuer les cartes. A leur grande surprise, ce fut Santa qui, finalement, avait totalisé le plus de points et les deux amis la félicitèrent pour cette première performance. Aimé régla alors les consommations, puis il alla chercher le ciré de Santa à la penderie proche et le posa délicatement sur ses épaules, non sans avoir, en même temps, glissé un rapide baiser sur sa nuque. Ils sortirent sur la Zentralstrasse à l’heure où les premières lumières s’étaient allumées dans les rues. Il ne pleuvait plus.
Ils se quittèrent peu après avoir traversé la place de la Gare. Barti, contrairement à ce qu’ils avaient convenu, rejoignit seul le Priesterseminar en traversant le Seebrücke, puis en longeant le Schweizerhofquai. De leur côté, Santa et Aimé se quittèrent à leur tour devant l’entrée de l’hôtel des Drei Könige.
Le lendemain, au travail, Aimé se souvint que, durant les discussions autour de la table, avant d’avoir joué aux cartes, tandis que Barti évoquait ses vacances à Kleinenberg-Lichtenau durant l’Assomption, Santa avait exprimé le désir de se rendre, lors d’un prochain dimanche (il n’en restait en réalité que deux!) à Buttisholz, dans le Seeland lucernois, pour visiter une autre Wallfahrtkapelle, consacrée à Sainte Ottilie, dont elle avait entendu parler. Barti s’était montré fort intéressé par ce projet et il avait suggéré de s’y rendre avec les transports publics. Aimé avait alors précisé qu’il existait un car postal qui partait de la place de la Gare en direction d’Emmenbrücke, via Ruswil, et que le trajet durait environ trois quarts d’heure. Cette perspective de poursuivre les «Colloques du Waldstätterhof» en pleine campagne l’avait mis en joie pour toute la semaine.
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