«Fake news» du Second Empire

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écrit par Sébastien Lapaire · 08 January 2026 · 0 commentaire

Dans sa chronique, l’ancien conseiller fédéral Pascal Couchepin partage une lecture qui l’a marqué. Ce mois-ci, il aborde la désinformation par le prisme du roman Le Comte Morin, député d’Anatole France.

Un ami, conseiller municipal lors de mes débuts en politique en 1968, socialiste à l’ancienne, autodidacte épris de culture et d’humanisme, m’a fait découvrir Anatole France, prix Nobel de littérature 1921. Il citait volontiers, puisant dans un fond d’anticléricalisme fleurant le XIXe siècle, une phrase tirée d’un roman d’Anatole France, L’Ile aux pingouins: «Si le fond l’emporte sur la forme, c’est la ruine du sacerdoce.»

Le contexte de cette sentence est le suivant. L’Ile aux pingouins, s’ouvre par une scène cocasse. Un vieux moine irlandais, à quelques jours de son décès, se couche dans une barque de pierre qu’on lance à la mer, laissant à la Providence le soin de décider de son destin. La barque surnage et se dirige vers une île. Le vieux moine aperçoit sur le rivage toute une foule en noir et blanc, des pingouins, qu’il prend pour des êtres humains. Pris par sa passion missionnaire, le moine les baptise collectivement et pose au ciel un problème théologique qui provoque des débats. La question est: «L’administration du baptême fait-elle des pingouins des êtres humains, ou au contraire le baptême est-il sans effet sur des animaux?» Le tribunal céleste attribue au baptême le pouvoir de transformer les pingouins en êtres humains, et Anatole France peut se lancer dans la description satirique de la naissance d’une civilisation.

Par sa langue classique, limpide, ses débats philosophiques, L’Ile aux Pingouins vaut le détour, comme on dit dans les guides touristiques, mais c’est un ouvrage moins connu que je voudrais évoquer aujourd’hui. Au hasard d’une visite chez un bouquiniste, j’ai acquis un petit roman d’Anatole France intitulé Le Comte Morin, député.

Cet ouvrage fait le récit d’une campagne électorale située au début du Second Empire, dans les années 1860. Le Député sortant de cette circonscription de Seine et Marne, le candidat du gouvernement, suivant l’expression de l’époque, est le comte Morin, vieux parlementaire qui se représente à la demande expresse de l’empereur. Son opposant est un jeune loup qui se veut progressiste. Ses partisans lui attribuent un engagement en faveur des Péruviens contre la domination espagnole, au Liberia contre les esclavagistes, dans le Caucase avec Schamil, contre les Russes. En réalité, c’est un ambitieux sans scrupules.

Il le prouve en engageant un jeune intellectuel, timide et politiquement innocent, chargé d’aider à la rédaction d’articles de combat contre Morin. Ce dernier avait fait don d’une bannière à la corporation des jardiniers et de parapluies aux marchands de la foire d’automne. Le journal, soutien de l’opposition, mène une campagne incendiaire contre la corruption de la démocratie que représente ces dons. Morin perd l’élection. On découvre le brave homme qu’il était et l’imposteur qu’était en réalité son vainqueur.

Au fond, ce récit illustre l’idée qu’il y a peu de nouveau dans la vie publique et que déjà, à l’époque, il fallait se méfier des «fake news». Rassurant pour notre temps!

Pascal Couchepin, ancien conseiller fédéral, partage chaque mois une lecture qui l’a marqué. Vers ses précédentes chroniques

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°122).

Anatole France
Le Comte Morin, député
Editions Mornay
Janvier 1921

68 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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