«La nuit du Gütsch», roman inédit (épisode 5/10)

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écrit par Sébastien Lapaire · 28 June 2024 · 0 commentaire

Voici la suite du nouveau roman de l’écrivain suisse André Durussel, publié en primeur dans Le Regard Libre durant toute l’année 2024.

Durant la deuxième semaine de janvier, la neige tomba pendant deux jours et deux nuits sur la ville, venant de l’ouest, puis du nord. Aimé se levait plus tôt et se rendait à pied à l’usine, après avoir dégagé l’escalier et l’entrée du petit immeuble où il habitait.

La voix des cloches était étouffée et les véhicules qui circulaient sur l’Obergrundstrasse se faisaient remarquer par le cliquetis de leurs roues munies de chaînes. Seule la Reuss ne semblait pas être concernée. Son eau, plus verte et plus sombre qu’en été, continuait de clapoter doucement en passant sous les piliers du Spreuerbrücke, puis vers la Nölliturm de l’enceinte du Musegg. D’ailleurs, toutes ces tours avaient revêtu leur coiffe blanche. On les distinguait mieux par-dessus les maisons. Un vieux tilleul du Lindengarten s’était même effondré sous le poids de la neige, endommageant dans sa chute un banc public, ainsi enseveli sous un amas de branchages.

A l’extrémité de la Bruchstrasse, un amoncellement de neige sale empêchait les rares clients d’entrer aux Drei Könige par la porte habituelle et il fallait faire quelques pas plus loin et entrer par la porte de la réception de l’hôtel.

Aimé travaillait assidûment son cours d’électronique industrielle par correspondance, après avoir pris son repas du soir. Il s’accordait parfois, le jeudi soir plus particulièrement, une pause prolongée, après le départ de Jakob Lätsch. En effet, Martha n’avait pas beaucoup de travail, ni de clients à servir à cette heure-là. Elle venait quelques fois s’asseoir en face d’Aimé. C’était surtout, disait-elle, pour mieux apprendre la langue française. Il lui lisait quelques pages d’une ancienne anthologie scolaire qu’il avait emportée dans ses bagages et, curieusement, il prenait autant de plaisir qu’elle à découvrir et redécouvrir à haute voix ces textes d’autrefois, chargés d’une saveur moralisatrice éternelle. Ainsi cette délicieuse page au sujet de l’importance de la ponctuation, ce geste de la pensée.

Un jour, un certain Joseph Samson, comédien et auteur dramatique français (1793-1871), voit arriver chez lui, comme nouvel élève, un jeune homme qui semblait déjà très sûr de lui:

«– Vous désirez prendre des leçons de lecture, monsieur?
– Oui, monsieur.
– Vous êtes-vous déjà exercé à lire tout haut?
– Oui, monsieur, j’ai récité beaucoup de scènes de Corneille et de Molière.
– Devant tout le monde?
– Oui, monsieur.
– Avec succès?
– Oui, monsieur.
– Veuillez prendre dans ce volume de La Fontaine, la fable intitulée Le Chêne et le Roseau.

L’élève commença alors sa lecture:

Le chêne un jour, dit au roseau…

– Eh bien, monsieur, vous ne savez pas lire!
– Je le crois pourtant, monsieur, reprit l’élève un peu piqué, puisque je viens réclamer vos conseils, mais je ne comprends pas comment, sur un seul vers…
– Veuillez recommencer.

Il recommença:

Le chêne un jour, dit au roseau…

– J’avais bien vu que vous ne savez pas lire!
– Mais…
– Mais, reprit M. Samson avec flegme, est-ce que l’adverbe se joint au substantif, au lieu de se joindre au verbe? Est-ce qu’il y a des chênes qui s’appellent un jour? Non? Eh bien, pourquoi lisez-vous: le chêne un jour, dit au roseau… Lisez donc: le chêne, virgule, un jour dit au roseau.
– C’est pourtant vrai! s’écria le jeune homme stupéfait.
– Tellement vrai, reprit son maître avec la même tranquillité, que je viens de vous apprendre l’une des règles les plus importantes et fondamentales de la lecture à haute voix: c’est l’art de la ponctuation.
– Ainsi, Monsieur, on doit ponctuer en lisant?
– Eh oui! Sans aucun doute. Tel silence indique un point, tel demi-silence, une virgule. Tel accent, un point d’interrogation. Une partie de la clarté et de la compréhension du récit dépend précisément de cette habile distribution des virgules et des points que le lecteur indique sans les nommer… et que l’auditeur entend sans qu’on les lui nomme.» (D’après Ernest Legouvé)

Martha n’avait pas compris le terme «substantif» et Aimé lui précisa qu’il s’agissait tout simplement d’un nom: un chêne, un enfant, une table, ou un manteau… Feuilletant toujours cette même anthologie, il était alors tombé sur ce célèbre poème de Charles d’Orléans, qui évoquait un manteau:

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie,
Et s’est vêtu de broderie,
De soleil luisant, clair et beau.

Il n’y a ni bête ni oiseau
Qu’en son jargon ne chante ou crie:
Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie.
Rivière, fontaine ou ruisseau
Portent, en livrée jolie,
Gouttes d’argent, d’orfèvrerie;
Chacun s’habille de nouveau.

Le temps a laissé son manteau
De vent, de froidure et de pluie.

Après cette dernière lecture que Martha avait écoutée avec beaucoup d’attention, elle fit remarquer à Aimé que le printemps chanté par ce Monsieur d’Orléans était encore fort éloigné, parce qu’il faisait encore bien froid.

– Pourquoi? demanda alors Aimé.
– Parce qu’avant lui, vêtu aussi de broderies, il y a, au mois de février, les trois jours de folie du Fasnacht, répondit Martha. C’est un formidable ébrouement collectif, un véritable raz-de-marée qui chasse l’hiver.
– Une sorte de carnaval?
– Oui! C’est même le plus grand événement de l’année pour nous, toutes générations confondues, répondit Martha. Mais je vous expliquerai tout cela une autre fois, car il est bien tard…

Une dernière question, si vous me le permettez: qu’est-ce qu’une froidure?

Aimé lui indiqua alors qu’il s’agissait d’un froid, d’une Kälte qui dure. C’est à la suite de ce plaisant jeu de mots qu’ils se quittèrent, se souhaitant réciproquement une bonne nuit.

Durant cette même saison, il y eut aussi deux nouveaux «Colloques» au Waldstätterhof, comme les désignait Aimé avec un brin d’ironie. Lors du premier, le séminariste Barti, qui était maintenant en troisième année de second cycle, était accompagné d’un stagiaire africain, qui venait du Grand Séminaire Saint-Augustin à Bamako, au Mali. Lors de cette rencontre, il avait beaucoup été question de l’avenir de l’Église dans ce grand pays de l’Afrique de l’Ouest en pleine mutation. Aimé avait surtout écouté, posant parfois une question au sujet du parc national de cette ville, ainsi qu’au sujet de la fourniture du courant électrique à Bamako. Il avait ainsi appris, par exemple, qu’un grand barrage hydroélectrique existait déjà à Sélingué.

Lors du deuxième colloque, Barti était venu seul. Il s’était montré fort intéressé par la profession de son ami. Comment ce dernier vivait-il cela en usine, dans ce monde ouvrier qu’il ne connaissait pas lui-même? Cet intérêt manifesté pour son travail de tous les jours fit certes plaisir à Aimé. Mais pourquoi ici, et maintenant? Barti lui avait alors expliqué qu’il était actuellement plongé dans l’histoire des prêtres-ouvriers en France, le plus grand tournant dans le monde religieux après la Révolution française, ceci en vue d’un travail qu’il devait rédiger avant les vacances d’été.

Parmi les pionniers qui, en 1942, avaient lancé le mouvement, il y avait un prêtre dominicain, nommé Jacques Loew. Il avait travaillé comme docker au port de Marseille durant les années 1941 à 1944. Cet élan avait brusquement été stoppé par le Vatican en 1954, alors que S.S le pape Pie XII était le chef suprême de l’Eglise.

Dans cette même thématique, Barti avait aussi mentionné le nom d’une grande intellectuelle et mystique

française d’origine juive nommée Simone Weil. Elle avait probablement contribué aussi à l’éclosion de ce mouvement des prêtres-ouvriers, ayant travaillé comme manœuvre sur machine auprès de l’entreprise Alsthom, puis chez Renault entre 1934 et 1935.

– Tu devrais lire à ce sujet son Journal d’usine, toi qui chaque jour assistes ces ouvrières et ouvriers sur des machines-outils dont je ne connais même pas le nom. C’est absolument passionnant!

– Effectivement, cela pourrait m’intéresser, répondit Aimé, bien que les technologies et les machines aient beaucoup évolué durant ces trente dernières années, les «Trente glorieuses», comme on les nomme.

Où peut-on obtenir cet ouvrage? demanda-t-il encore à Barti.

Il a été publié chez Gallimard en 1951, mais je viens de l’acheter dans la célèbre collection «Idées» en livre de poche, avec une couverture rouge, précisa Barti. Il rassemble d’autres écrits de cette Simone, attirée très tôt par les mouvements révolutionnaires, sous le titre La condition ouvrière. C’est un immense pavé, une leçon d’obéissance à l’ordre du monde, mais aussi de fraternité, ajouta-t-il.

Il précisa encore à Aimé que la librairie de la Bundesplatz possédait presque tous les titres de cette collection «Idées» dans ses rayonnages: des Camus, des Sartre, ainsi que les célèbres Dix-huit leçons sur la société industrielle, par Raymond Aron.

Ces rencontres au cours desquelles on ne parlait guère de la pluie ou du beau temps, mais où l’on abordait des thèmes essentiels pour la compréhension du monde et de la société d’aujourd’hui, impressionnaient toujours Aimé. Les connaissances intellectuelles de son ami et futur prêtre, même si elles étaient encore essentiellement livresques, complétaient chez lui ce que la pratique lui avait enseigné jusque-là, l’ouvrant à d’autres dimensions de la pensée. Quant à lire un jour l’histoire de la société industrielle de Raymond Aron, Aimé n’en voyait absolument pas la nécessité pour le moment.

La suite dans la prochaine édition du Regard Libre.

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Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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