«La nuit du Gütsch», roman inédit (3/10)
Voici la suite du nouveau roman de l’écrivain suisse André Durussel, publié en primeur dans Le Regard Libre durant toute l’année 2024.
A quelque temps de là, Aimé se souvint de cette maison de Tribschen, entrevue lors de son ascension au Pilate. Un samedi après-midi, il s’y rendit à vélo en longeant le lac par le Quai des Alpes, où se trouvent les bains publics et la plage, puis des terrains de sport. Au détour d’une petite forêt, l’imposante bâtisse avait surgi entre les arbres. On atteignait le perron d’entrée après avoir traversé une cour de gravier bordée de massifs d’hortensias. Comme dans tous les musées, il y avait un gardien. C’était une dame âgée qui se tenait dans une sorte de loge vitrée, à gauche de l’entrée principale. Elle délivra à Aimé un petit ticket jaune, en contrepartie de l’émolument perçu.
La première pièce n’était pas très grande. C’était là que séjournait parfois le chef d’orchestre austro-hongrois Hans Richter. Ce dernier avait connu Wagner lorsqu’il était âgé de vingt-trois ans, alors que Wagner avait déjà dépassé la cinquantaine et aurait pu être son père. C’est à Hans Richter que Wagner avait confié la direction du «Ring», à Bayreuth en 1876, quatre années après ses années lucernoises. La pièce suivante communiquait directement avec le grand salon où trônait un grand piano Érard. Partout des portraits du Maître, et même des photographies signées Nadar, où il posait assis, ainsi qu’une autre où Wagner, debout derrière sa seconde épouse, avec une main posée sur son épaule, la regardait intensément. C’était en effet en date du 6 juin 1869 que naissait à Tribschen le second enfant de Cosima von Bülow, conçu avec Richard Wagner. Ils le prénommèrent Siegfried. Les parents avaient tenu cette naissance secrète durant une année, avant qu’ils ne fussent officiellement mariés le 25 août 1870. Wagner avait loué cette belle propriété dès l’année 1866, et jusqu’en 1872, à un nommé Walter Am Rhyn, puis toute la famille avait regagné Bayreuth. Cosima était la fille de Franz Liszt, un autre grand compositeur de cette époque. Elle avait vingt-quatre années de moins que Wagner. Sur une table, protégée par une vitre, il y avait la partition originale de la «Siegfried-Idyll», cette œuvre que le maître des lieux avait composée pour le trente-troisième anniversaire de Cosima. La première exécution publique avait eu lieu le jour de Noël de l’an 1870, sur les escaliers intérieurs de cette maison de Tribschen. Précurseur d’un art «total» et, peut-être même du mouvement «Bauhaus» en Allemagne, Richard Wagner, cet ami du roi Louis II de Bavière et de Friedrich Nietzsche, était une personnalité tumultueuse et fière, porteuse d’un formidable élan créateur, mais poursuivi par des soucis matériels récurrents et un certain antisémitisme, courant en ce dix-neuvième siècle dans la société européenne.
Toutes ces notions historiques et culturelles étaient autant de découvertes pour Aimé. La visite de ce musée lui permit, pour la première fois, de mesurer les immenses lacunes de sa formation scolaire et professionnelle, confronté ainsi à la vie d’un compositeur d’autrefois. Au retour, sur le chemin où il poussait son vélo, tout entier absorbé dans ses pensées, Aimé croisa un homme âgé, vêtu d’un manteau noir et accompagné de deux chiens. Il portait un béret basque, une coiffure inhabituelle à Lucerne. Ce n’était certes pas le grand chapeau à la Wotan de Wagner, mais il y avait une certaine ressemblance, surtout dans la forme du menton du promeneur. Peut-être que cet inconnu, qui se dirigeait vers Tribschen, revenait d’une visite dans la vieille ville, un ouvrage de Friedrich von Schiller soigneusement glissé sur son cœur? Ainsi cette «Ode à la Joie», poème écrit par Schiller en 1785. Or, pour Aimé, cette ode ne prendra tragiquement son véritable sens qu’au terme de ce récit:
Joie, belle étincelle divine
Fille des champs élyséens
nous entrons, ivres de feu
dans ton sanctuaire céleste.
Tes charmes rassemblent
ce qui habituellement nous divise
et nous devenons frères et sœurs
sous la douceur de ton aile.
Aimé, un peu songeur, regagna la ruelle du Steinhof, remisa soigneusement son vélo dans le petit couvert attenant à l’immeuble. A qui raconter tout cela ? Avec qui partager ses propres impressions ? Peut-être avec Barti, mais il ne savait pas encore où, ni comment l’atteindre ou le retrouver.
*
L’été était maintenant bien installé et Aimé poursuivit ses explorations à vélo. Non plus d’une manière trop systématique, mais avec cette part laissée à l’imprévu, selon les préceptes d’Albert Durand au Pilate. C’est ainsi qu’il se dirigea, un beau dimanche, du côté de Rothenburg, sans trop savoir où il allait. On était au début de juillet et il faisait très chaud. Il prit, au nord, la direction d’Hildisrieden puis, descendant en direction d’un lac, il fut intrigué par une pierre dressée au bord de la route :
Hier hat Winkelried….
Ce nom lui rappela les leçons d’histoire suisse d’autrefois. Il était donc proche de Sempach et du champ où étaient tombés autrefois, le 9 juillet 1386, au terme d’une âpre et décisive bataille, ce héros national prénommé Arnold, ainsi que le duc Léopold III à la tête des troupes des Habsbourg, venues non seulement de Brugg, mais d’Argovie, de Thurgovie, du Tyrol, et même d’Alsace… Il faut dire que cela avait mal commencé vers la fin de l’année 1385 déjà, malgré une sorte de trêve intervenue le 21 février 1386, qui ne dura que jusqu’en juin de la même année. Voulant probablement éviter un affrontement avec les Confédérés de Zurich, tout en contrôlant la région lucernoise, Léopold III encercla tout d’abord Willisau durant une semaine. La bourgade finit par se rendre, puis il se dirigea avec sa cavalerie du côté de Sempach. De leur côté, les troupes confédérées, venues de Lucerne, d’Uri, de Schwyz et d’Unterwald, mais sans celles de Zurich, firent aussi mouvement vers Sempach, sans envisager un affrontement direct. Or, les deux armées se rencontrèrent. La cavalerie habsbourgeoise ne s’y attendait pas. Un vent de panique saisit ces hommes, suffocant dans leurs lourdes armures. Allait-on se battre ici, ou continuer en direction de Sursee, sur un terrain mieux adapté pour eux? Les chevaliers mirent pied à terre les uns après les autres, on éloigna les chevaux avec l’un des leurs pour les garder et, brusquement, l’affrontement direct entre lances, hallebardes et massues ennemies se déclencha là, crépitant comme un éclair dans un ciel trop bleu… Soixante Confédérés tombèrent sous les lances des Habsbourg avec, parmi eux, le porteur de la bannière bleue et blanche de Lucerne. Puis il y eut une nouvelle attaque latérale, renforcée par une section de Nidwaldiens venue en renfort de la petite forêt proche. On entendit crier un ordre bref et Arnold de Winkelried s’élança, saisissant une brassée de lances ennemies, penché en avant comme devant le peigne d’une moissonneuse-batteuse moderne: la brèche était ouverte! Hallebardes et massues à pointes commencèrent leur effroyable carnage dans les rangs ennemis, de plus en plus incommodés par la chaleur étouffante. Un deuxième peloton, avec à sa tête le duc d’Autriche lui-même fut encore anéanti et cerné de la même manière… Quelques heures de combat à peine, mais le premier bilan fut terrifiant: plus de mille hommes et sept cents cavaliers étaient morts, tandis que chez les Confédérés, on décomptait un peu plus de deux cents cadavres seulement. On releva le corps piétiné de Winkelried, le visage plein de terre et de sang. Ses cheveux bouclés sentaient fort la transpiration. Le corps du duc Léopold fut transporté dans l’église du couvent de Königsfelden où il sera enterré, tandis que, de leur côté, et après trois jours, les Confédérés emportèrent leurs morts à Lucerne.
*
La suite de ce premier été se déroula pour Aimé comme se tournent les pages d’un livre d’images feuilleté en dehors de son activité journalière à la fabrique de compteurs. Il saisissait un peu mieux maintenant le sens de certaines expressions, ces Lozärner Usdröck du dialecte local. Ainsi, par exemple, un jour qu’il observait attentivement les gestes répétitifs que faisait une ouvrière à sa machine, en vue de mieux les synchroniser, cette dernière se retourna vivement et le traita de Schnöigge, ce qui signifiait « fouineur », celui qui s’introduit dans les affaires des autres. Mais ces petits incidents n’étaient pas graves : ils faisaient partie des risques du métier. Celui d’un contremaître.
Il y avait eu aussi, au début du mois d’août, deux semaines de congé annuel, les Betriebsferien. Aimé en avait profité pour mieux découvrir la ville et ses environs, de même pour se lancer dans des cours d’électronique industrielle, dispensés à distance par un institut spécialisé de Kreuzlingen. Il s’était en effet rendu compte que cette technologie allait devenir de plus en plus répandue et que les machines à commande numérique, de même que la robotique, remplaceraient un jour une grande partie de la main-d’œuvre des usines de production. Dès lors, Il recevait régulièrement un grand cahier bleu, avec des schémas et des exercices à faire. Cette activité meublait passablement ses soirées, ainsi propices à l’étude et sans que d’autres sollicitations extérieures ou sentimentales ne viennent les empêcher. Il se découvrit aussi un intérêt pour la lecture, en français. Celle de grands auteurs classiques dont les ouvrages paraissaient en collection de poche à un prix très accessible. Dans ce domaine, laissé en jachère depuis sa scolarité, Albert Durand était devenu son conseiller littéraire.
Durant ces semaines de vacances estivales, après la traversée de Merlischachen, passé le monument commémoratif du 29 août 1935 érigé en souvenir de la reine des Belges, décédée à l’âge de trente ans d’un tragique accident de voiture, il avait découvert, à la sortie de Küssnacht, au pied du Rigi, une plage aux eaux tranquilles et peu profondes où passaient, en bancs serrés, de minuscules petits poissons argentés comme les perles d’une rosée printanière. Il prenait plaisir à redécouvrir les joies de la baignade et de la nage, mais sans les contraintes subies autrefois par un maître de gym à la fois brutal et prétentieux, parce que médaillé des Jeux olympiques d’Helsinki. Celui-ci poussait en effet par-derrière et sans avertissement, les jeunes apprentis hésitants pour leur apprendre à plonger.
Il y avait aussi sur cette plage de Küssnacht de jeunes filles fort agréables à regarder, mais qu’Aimé ne savait pas encore trop comment aborder, mis à part un éventuel Gruezzi mittenand.
Après ces journées de plein été qui se prolongèrent jusqu’en septembre, les célèbres Semaines Internationales de Musique débutèrent au Kunsthaus. Chaque année, elles marquaient à la fois l’apothéose et la fin de la haute saison touristique. Cette année-là, Otto Klemperer, à la tête de l’Orchestre Philharmonia, dirigeait le « Chant de la Terre », afin de célébrer dignement le centième anniversaire de la naissance du compositeur Gustave Mahler. Aimé, qui jusqu’à ce jour n’avait jamais fréquenté une véritable salle de concert, décida, par curiosité, de retenir un billet d’entrée à un prix encore abordable. C’était certes une idée incongrue de sa part. Comment allait-il comprendre cette musique dite classique, alors qu’il n’avait jamais entendu parler de Gustave Mahler par exemple, ni de Lieder ? Or, ces questions ne firent point obstacle à sa détermination. Sa visite à Tribschen n’était probablement pas étrangère à cette décision.
Cette symphonie, qui, en réalité, est une suite de six poèmes d’origine chinoise, laissa à Aimé une très forte et durable impression. Elle toucha le centre encore vierge de son âme, précisément dès le second mouvement interprété par le soliste. Ce solitaire en automne, c’était en effet un peu lui-même dont il s’agissait… Dans cette vaste salle, sans connaître ou avoir reconnu personne durant l’entracte, entouré cependant par cette grande foule bruissante en habit de soirée, il avait longuement applaudi les interprètes et l’orchestre lui-même qui, sur un signe du directeur, s’était levé pour une longue ovation finale.
Durant les jours suivants, le feuillage des grands tilleuls du parc du Lindengarten commença à jaunir imperceptiblement et le soleil fit des taches de lumière plus étendues dans l’allée principale. Les branches des autres arbres, de même que celles des hautes frondaisons qui bordaient comme une sorte d’écrin la ruelle de la Steinhofstrasse s’éclaircirent, elles aussi. Aimé traversait ce parc presque tous les soirs, lorsqu’il se rendait aux Drei Könige où il continuait de prendre régulièrement ses repas. Il lui semblait ainsi marcher sur de véritables pièces d’or répandues sur son chemin. Les samedis et dimanches, il se préparait, comme pour son petit-déjeuner, une collation dans la cuisinette de son studio, ou bien se rendait en ville, sans être soumis à un horaire fixe. Il choisissait le grand restaurant de la Volkshaus à la Pilatusplatz, construit en 1913 par et pour la classe ouvrière, ou encore le Waldstätterhof de la Zentralstrasse 4, où l’on servait d’excellents et copieux Birchermüesli.
A Lucerne, chaque année, le second jour du mois d’octobre est marqué par un jour férié bienvenu, surtout lorsque ce dernier tombe sur un jour ouvrable. C’est la Saint-Léger, ou Sankt Leodegar, le patron de la ville. D’ailleurs, un très ancien dicton le dit : « Si les feuilles tombent à la Saint-Léger, c’est de l’or à engranger. » Un soir qu’Albert Durand s’était attardé aux Drei Könige après une partie de cartes, il avait expliqué à Aimé l’origine de cette commémoration. C’était à un ancien évêque bénédictin de la ville française d’Autun que l’on devait ce jour de célébration religieuse. Cela datait de la fin troublée de la dynastie mérovingienne en Bourgogne. Né vers l’an 616, cet évêque s’était trouvé au cœur d’âpres conflits, tandis que le roi des Francs, Childéric II, était assassiné une soixantaine d’années plus tard. L’évêque aura lui-même les yeux arrachés et, paraît-il, la moitié de la langue coupée. Il mourut en l’an 677 ou 678.
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