Le paysage des Alpes: un Eden au centre de l’Europe

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écrit par Sébastien Lapaire · 04 April 2025 · 0 commentaire

Au XVIIIe siècle, les Alpes cessent d’être un simple obstacle ou décor pour devenir un véritable mythe européen. Selon le professeur Claude Reichler, la littérature fonde cette redécouverte, où la montagne incarne un refuge face aux bouleversements modernes.

Au début du XVIIIe siècle, un intérêt renouvelé pour les Alpes se fit jour en Europe, que n’expliquent seuls ni les cols, ni les bains thermaux, ni la visite des villes. L’intérêt pour la montagne elle-même devint de plus en plus grand. Commencé par les Anglais du «Grand Tour» – ce voyage sur le continent accompli par les jeunes aristocrates anglais accompagné de leur mentor – et aussi par les protestants français exilés, le mouvement s’est amplifié au cours du siècle. Au XIXe siècle, les Alpes sont l’une des régions les plus courues de l’Europe romantique, et des voyageurs innombrables veulent y voir un lieu privilégié réunissant toutes les promesses de leurs rêves et de leurs lectures.

Comment comprendre ce mouvement dans l’histoire moderne de l’Europe? Ni l’histoire interne de la Suisse ni les enquêtes politiques, économiques ou sociologiques sur ses relations avec ses voisins ne peuvent fournir d’explication suffisante, car il s’agit d’un phénomène qui fut d’emblée européen et culturel. Ces voyageurs qui viennent en Suisse, c’est à eux-mêmes qu’il faut demander les motifs de leur voyage: que vont-ils chercher là, qu’ils ne trouvent pas chez eux? Que représentent pour eux les Alpes, qu’aucun autre territoire de l’Europe ne représente? Le XVIIIe siècle est une époque centrale, parce que la «découverte des Alpes» fut l’occasion d’une rencontre entre des modèles culturels en transformation dans la culture européenne et des dispositions en Suisse même, qui offraient à ces modèles des prises propices.

La littérature comme moteur

Appuyée par l’interrogation scientifique sur la formation de la Terre, la littérature fut le déclencheur. D’abord en Angleterre et en Suisse, où le grand poème épique et descriptif d’Albrecht de Haller, Die Alpen (1729), connut un succès considérable, augmentant à chaque réédition et se propageant dans l’Europe entière à partir du milieu du siècle. L’écriture poétique n’était pas séparée de la curiosité savante. Les grandes œuvres de description alpestre émanent d’hommes de science qui furent aussi des écrivains. En elles se mêlent une culture nourrie de lectures antiques, le souci de l’observation et le désir de construire une théorie de la Terre.

Les sciences n’étaient pas compartimentées: les mêmes voyageurs se passionnaient autant pour la géologie que pour la botanique ou les mœurs des montagnards. Mais si la haute montagne est importante en elle-même, elle l’est aussi parce qu’elle prend place dans une opposition avec les vallées moyennes qui structure fortement la représentation de l’espace alpin. Les hautes Alpes relèvent encore partiellement du topos horribilis, et contrastent avec le lieu commun opposé du locus amoenus, du jardin heureux, de l’espace aimable des vergers et des bergers. Les Préalpes sont regardées comme un nouvel Eden et font l’objet d’une idéalisation qui les présentent comme la région de l’idylle et de l’Arcadie. Elles rejoignent, dans la géographie mentale des hommes de ce temps, les modèles constitués par les îles fortunées et les paradis sauvages. Elles deviennent ainsi le support d’une rêverie sur l’état de nature et sur le bonheur préservé de la vie primitive.

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Ainsi les voyageurs des Lumières, ayant sous les yeux en même temps les cimes et les roches, qu’ils tenaient pour les vestiges de la formation de la Terre, et les vallées moyennes où ils pensaient contempler les témoins vivants des sociétés anciennes, parcouraient les Alpes en croyant remonter le temps. Ou mieux encore: en croyant se trouver dans un lieu du monde où le temps était resté miraculeusement immobile. Le nouveau mythe de l’âge d’or qui se formait ainsi répondait à une inquiétude générale devant les changements historiques dont l’époque voyait les premiers effets: croissance des grandes villes; centralisme dans l’administration des Etats; création des manufactures, avec la division du travail et une mesure plus rigoureuse du temps; complexification des sociétés et rupture des solidarités coutumières; modification du milieu agricole traditionnel…

Tous ces phénomènes conjugués produisirent une sorte de quête compensatoire que les voyageurs en pays lointains eurent en somme mission de mettre en scène. Les Alpes, peu lointaines mais découvertes comme un monde nouveau (l’expression apparaît fréquemment dans les textes), furent constituées comme un des espaces de projection destinés à recevoir et à préserver les représentations du monde que les sociétés avancées de l’âge des Lumières voyaient disparaître. Le cosmopolitisme des voyageurs européens y donna refuge à la représentation inversée de lui-même. Ce dispositif va trouver son expression dans quelque chose qui est à la fois une abstraction et une pratique: le paysage alpestre, qui dessine dans la culture européenne une configuration vaste, ramifiée et pérenne.

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De grandes œuvres apparaissent, qui parfois innovent par rapport aux canons convenus: Haller, Rousseau, Addison, Saussure, Byron… De moins grandes ont tout autant d’influence: Coxe, Gessner, Ebel, Dumas… Impossible de toutes les mentionner! Une intense activité de représentation paysagère se développe à travers la littérature de voyage, relations, lettres, séries lithographiées, traités scientifiques, guides, albums, tableaux, dessins. Se diversifiant d’un genre à l’autre, d’un pays à l’autre, les descriptions entrent dans des poèmes, des romans, des pièces de théâtre, suscitent la réflexion philosophique et le renouvellement de la peinture. Peu à peu la représentation tend à prendre la place de ce qu’elle représente. Lorsque cela se produit, le paysage n’est plus l’apparition d’un phénomène, mais la reconnaissance d’un donné culturel. Les voyageurs découvrent les lieux qu’ils visitent et les espaces qu’ils contemplent à travers des images convenues et des textes devenus stéréotypes.

Un bien commun de la culture européenne

C’est là précisément ce qui se produit à l’époque romantique. Dans leurs périples et dans leurs récits, les voyageurs du XIXe siècle n’inventent plus guère: ils répètent, vérifient leurs lectures, conforment leurs impressions aux images. D’où ce sentiment de deuxième vue et de variations sur des thèmes connus qui caractérise leurs écrits. Ils s’efforcent pourtant de renouveler leur approche et de conférer au mythe alpestre un second souffle. Le paysage donne lieu parfois à un pittoresque complaisant, mais l’effusion du moi dans la nature ouvre aussi sur une sensation d’infini, de perte de soi, de religiosité cosmique. La perception idyllique de la moyenne montagne reste vivace, et engendre aussi une vision élégiaque qui en révèle le caractère de représentation fictive, d’idéal inaccessible.

Dans le domaine politique, la mythographie reste tout aussi active, lorsque la description des coutumes et des contextes se transforme en célébration des anciennes légendes. Le succès européen de Guillaume Tell date des romantiques: du livre du pasteur et historien anglais William Coxe, qui incorpore le personnage à la visite du lac des Quatre-Cantons, et ensuite de Schiller et de ses imitateurs. La lutte pour la démocratie et la liberté nationale, moteur de l’histoire européenne au XIXe siècle, a trouvé là un symbole puissant.

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Lorsqu’on se livre à une recherche sur l’histoire des voyages dans les Alpes, on ne peut qu’être frappé par la masse des documents dont beaucoup sont peu connus, sorte de flux grandissant d’un siècle à l’autre, toute une énorme bibliothèque oubliée, comme si la curiosité était inépuisable et la soif de découvrir toujours renouvelée. Ce n’est qu’après 1850 qu’apparaît le sentiment de redite et la banalisation de l’expérience, avec l’arrivée du premier tourisme au sens moderne du terme, lorsque les voyageurs d’une bourgeoisie nouvellement enrichie s’approprient les émotions paysagères auparavant réservées aux élites culturelles et sociales. C’est dans cette masse que les grandes œuvres, qu’on étudie trop souvent comme des mondes isolés, prennent sens: elles varient et elles transmettent, et quelquefois elles modifient les perceptions reçues.

Le tournant du XVIIIe siècle, entre les années 1770 et 1830 environ, apparaît particulièrement intéressant. C’est à la fois une période d’exploration systématique (la seconde ascension du mont Blanc, accomplie par de Saussure, date de 1787) et de théorisation scientifique, mais aussi de haute sensibilité esthétique. La réflexion sur le sublime, lancée par le livre d’Edmund Burke, est intense; de même les discussions sur le pittoresque sont nourries par la vogue des jardins anglais, qui vient enrichir la perception des vallées alpestres.

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De plus, des changements sociologiques apparaissent dans le voyage, et par conséquent dans les perceptions et les usages du paysage, puisque les classes nouvellement parvenues à la richesse par le commerce colonial et la première industrialisation affluent en Suisse, d’Angleterre mais aussi de France et d’Allemagne. Ces modifications sont contemporaines d’innovations dans les transports et l’accueil – train et bateau à vapeur, grands hôtels – qui vont changer radicalement les conditions du voyage.

On voit qu’à tous égards, il y a là un phénomène culturel européen. Lorsqu’on parle de culture européenne, on nomme en général les grands moments esthétiques ou les mouvements philosophiques qui ont marqué l’histoire du continent depuis la double composante constitutive, antique et judéo-chrétienne. On pense au gothique, à la Renaissance, aux Lumières, au romantisme, à la démocratie, aux droits de l’homme… – idées et pratiques dont la présence ou l’absence aujourd’hui encore, permet de mesurer le caractère plus ou moins européen de tel ou tel pays. D’une manière différente, parce qu’il a traversé plusieurs esthétiques, des philosophies politiques opposées, des contextes historiques et nationaux variés, le mythe alpestre et son noyau emblématique, le paysage, constituent aussi un bien commun de la culture européenne: à la fois un ensemble de pratiques et de jouissances partagées, un réseau de références littéraires et picturales où les nations se sont rencontrées, par où elles ont communiqué et d’où elles se sont redéployées.

Professeur honoraire de littérature à l’Université de Lausanne, Claude Reichler est spécialiste de l’histoire des voyages en Suisse et dans les Alpes. Cet article condense des recherches exposées plus longuement ailleurs. Voir notamment Claude Reichler et Roland Ruffieux, Le Voyage en Suisse. Anthologie des voyageurs français et européens, de la Renaissance au XXe siècle (Bouquins, 1998).

Vous venez de lire un éclairage contenu dans notre dossier «A l’ombre des Alpes», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°115).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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