Quand la peur de la science se cristallise dans l’art

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écrit par Sébastien Lapaire · 10 June 2022 · 0 commentaire

L’art et la science sont un couple de longue date et leur relation est le théâtre d’enrichissements mutuels. Après la fascination des artistes pour l’électricité et les ondes durant le XIXe siècle, c’est au tour du nucléaire de faire l’objet de leur préoccupation après la Seconde Guerre mondiale. Revenir sur les relations tumultueuses entre art et science au XXe siècle dans un ciel chargé de nuages en champignon, nous permet d’avoir un certain recul sur cette peur de l’arme nucléaire, si tristement d’actualité.

Depuis la Renaissance, la production artistique est inséparable de la médecine et de l’observation de la nature. L’ouverture et la curiosité intellectuelle sont peut-être les principales dispositions que partagent artistes et scientifiques. Leur relation, celle d’un couple de longue date, se base sur des valeurs communes, comme la volonté de mieux percevoir le monde et de mieux en disposer.

Dans cette dynamique d’échange et de recherche, de nouveaux espaces d’interaction apparaissent, mêlant conception et production d’œuvres. Beaucoup d’artistes de différentes époques ont de ce fait incorporé la recherche de la vérité au centre de leur protocole, à l’instar des scientifiques, dans le but de chercher à produire une connaissance du monde. Les scientifiques et les artistes partent du même refuge, celui de la condition humaine avec ses pulsions créatrices. Et ils partagent les mêmes outils: la découverte du microscope au XVIIe siècle, par exemple, n’a pas seulement servi des expériences de laboratoire.

La peur de la science

Scientifiques et artistes ont cependant des ambitions différentes. Typiquement, leur relation subit un moment de crise avec la nouvelle technologie qu’est l’arme nucléaire. Par cette découverte, la science va tourner le dos à l’art en devenant un allié de la guerre, un de ses acteurs incontournables. Une situation qui va devenir angoissante tant pour les artistes que pour la population dans son ensemble, car elle modifie profondément la définition de ce que l’humanité est capable de faire: détruire littéralement une ville, une région, un continent, autrement dit s’annihiler elle-même en l’espace de quelques secondes.

Les artistes se sont ainsi adonnés à une critique de la bombe atomique par les moyens qui leur sont propres. En 1947, le plasticien allemand Wols peint une huile sur toile intitulée La flamme. Dans cette œuvre, l’artiste s’exprime par la peinture, qui durant cette période incarne le médium traditionnel. C’est une façon de dire «C’était mieux avant», mieux avant ces nouvelles technologies qui nous détruisent. Son œuvre rassure.

«Un monde décomposable à l’infini»

Au-delà d’une simple menace, le nuage en champignon prend une dimension réelle à la suite d’Hiroshima et de Nagasaki. La célèbre sérigraphie Atomic bomb (1965) d’Andy Warhol le reflète bien. Un nuage en champignon d’un noir puissant sur un fond rouge vif, répété vingt-cinq fois. Toutes les images ne sont cependant pas identiques; elles ont été à chaque fois retravaillées par l’artiste afin de suggérer la dissolution du champignon. Le fond rouge s’estompe ainsi progressivement, faisant la part belle au noir, qui s’accentue pour ne laisser aucune respiration à l’arrière-plan, à la ville, au Japon, que le nuage a englouti vingt ans plus tôt.

Selon Nicolas Bourriaud, historien et critique d’art, le procédé mécanique de la sérigraphie d’Andy Warhol prend alors tout son sens: «La sérialité du Pop n’est pas uniquement une traduction de la production de masse, mais aussi celle de la réaction en chaîne de l’explosion atomique, l’image d’un monde décomposable à l’infini par la fission nucléaire.»

Sous les nuages

La science, une fois incarnée par la bombe atomique, change profondément de définition pour la société. Mais ce phénomène n’est pas nouveau. Au XIXe siècle, on a commencé à penser la fin vertigineuse du monde, qui signerait la disparition de l’espèce humaine. Hiroshima et Nagazaki jouent cependant un rôle majeur dans la gradation de l’angoisse en matérialisant la fin de l’homme du fait d’un accident nucléaire.

Joao Ribas, curateur du Musée Serralves de Porto, est l’auteur et théoricien d’une métaphore dans le texte Under the Clouds: From Paranoia to the Digital Sublime, tiré d’une exposition. Selon lui, il y aurait deux sortes de nuages au XXe siècle: celui de la bombe atomique et le nuage qu’on désigne par sa traduction anglaise, le cloud – celui de l’information.

Les effets et les affects de ce dernier nous assaillent. Ses données nous submergent de besoins, d’exigences et de sensations. Les informations qui flottent en lui remplacent la menace invisible des radiations. L’image singulière du nuage, invisible, mais flottant au-dessus de nous, représente tout, des abstractions du système financier au caractère de plus en plus médiatisé de nos relations sociales, en passant par le rôle des algorithmes et l’interconnexion. Dans ces nuages ineffables réside la nature fantasmagorique de notre sublime contemporain.

Une invitation à la réflexion

Le dialogue entre l’art et la science est sans nul doute primordial, pour les questions actuelles comme pour celles de demain. Les artistes servent de catalyseurs pour nos enjeux scientifiques et éthiques. Avec leur maîtrise de la mise en forme, ils invitent à la réflexion, ils nous rendent sensibles, de manière intuitive, aux grands problèmes en lien avec la technique, le transhumanisme, l’intelligence artificielle ou encore le nucléaire. A défaut d’apporter des réponses, ils donnent corps aux questions les plus chaudes.

Au lieu d’attendre une catastrophe nucléaire pour en faire une exposition, il serait peut-être opportun d’en concevoir une aujourd’hui, maintenant que la menace est palpable à l’Est. Avant qu’il ne soit trop tard. Car si les artistes n’ont malheureusement pas le pouvoir de changer littéralement le monde, ils influencent très certainement les débats publics.

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article d’Aude Robert-Tissot paru dans notre dossier thématique «Le grand retour du nucléaire», dans Le Regard Libre N° 86.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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