Quand l’art contemporain s’adonne à sa propre satire
Un centre d’art contemporain imaginaire? Serions-nous, une fois de plus, victimes d’une supercherie de l’époque? Absolument pas. C’est le concept très sérieux du Kunsthausneverland. Un centre d’art contemporain en tant que tel, dirigé par un collectif d’artistes proposant une réelle programmation. La spécificité? C’est sur la toile, plus précisément sur Instagram, que se déroulent les expositions. Réflexion autour d’un espace innovant qui développe une satire profonde de l’art contemporain en usant de photomontages en forme de pied de nez aux internautes.
«2022 km/h»: c’est le titre de leur deuxième exposition de cette nouvelle année. Trois artistes contemporains sont les fondateurs du Kunsthausneverland: Renaud Loda, Benjamin Zollinger et Sir Gudel. Localisé officiellement au Creux-du-Van (NE), ce nom de centre d’art fait déjà sourire à lui seul. Et quand on fait défiler leurs publications sur leur page Instagram «NEVERLAND», on saisit assez rapidement des anomalies de perspectives. Certes, les salles d’exposition semblent réelles, mais leur contenu détonne. C’est ainsi que l’internaute réalise très rapidement qu’il s’agit de photomontages.
Ces images prêtent à sourire: elles mettent en scène le spectateur dans des postures plus loufoques les unes que les autres, contemplant un art contemporain aussi abracadabrant qu’incompréhensible. Le concept consiste à accrocher, grâce à Photoshop, des œuvres parfois authentiques sur des murs fictifs. Il pourrait s’agir d’essais d’une véritable exposition, un plan en trois dimensions qu’élaborerait un commissaire pour réaliser son accrochage.
Vaches, igloos, tracteurs, requins, girafes, piscines gonflables, dauphins, voitures de sport, tout y passe, sans aucune limite. Seuls quelques éléments perdurent, notamment les salles d’exposition. Elles sont souvent différentes, mais ressemblent toujours à d’authentiques lieux d’arts. Des murs et de hauts plafonds blancs, jusqu’à la lumière naturelle provenant des verrières, et toujours des installations, des œuvres exposées de façon inattendue.
L’art de l’ironie
Lisez à voix haute: «L.H.O.O.Q». Et imaginez cette légende comme titre de la Joconde de Léonard de Vinci, qui porterait une moustache et une barbe. Loin d’être une blague, il est question d’une œuvre d’art datant de 1919 de l’artiste Marcel Duchamp, pionnier du dadaïsme. Ce mouvement artistique et intellectuel est né à la suite du chamboulement de la Première Guerre mondiale et d’un besoin urgent des artistes de faire table rase du passé par la rupture des convenances, en utilisant un humour joueur et taquin. Comme le mot «Dada» l’indique, l’humour est à la base de ce mouvement, sans pour autant être une simple blague.
Le dadaïsme laisse place à un autre mouvement, le surréalisme, qui s’appuie sur diverses notions comme l’irrationnel et ce qui a trait au rêve et à l’inconscient. Voilà des œuvres caractérisées par des associations d’objets et d’idées complètement inattendues et incongrues. Les dadaïstes et les surréalistes sont des artistes qui ont recours à la légèreté, à l’esprit pour se distancer de l’atrocité du réel de la première moitié du XXe siècle.
Plus tard, c’est au tour d’une ironie plus contestataire, plus violente, d’imprégner le monde de l’art. La société et la politique sont directement visées, critiquées par un art à l’humour parfois très noir afin de dénoncer le capitalisme, les inégalités sociales et l’autorité de manière générale. Le but de ces artistes contemporains est de choquer, d’éveiller les spectateurs pour mettre en lumière ce qui ne va pas dans la société.
Bien qu’il y ait des degrés divers de l’ironie dans la création artistique contemporaine, l’humour a bien pour objectif de mettre à distance une certaine réalité ou au contraire, en prendre conscience. Pour le Kunsthausneverland, il semblerait que l’humour soit un moyen de démontrer certaines réalités absurdes du monde de l’art contemporain.
2022 km/h
Pour cette nouvelle exposition au titre évocateur, l’espace est banal alors que le sol est tapissé de trampolines, telle une salle de gym. Un homme, un visiteur à l’allure sportive, saute en l’air pour contempler l’unique toile de la salle, accrochée à plus de trois mètres du sol. Un instantané, un moment inventé. On comprend rapidement où le Kunsthausneverland veut en venir: nous mettre en scène, nous, amateurs d’art contemporain. Et cela fait sourire, parce que c’est tellement vrai.
Dans notre société dans laquelle tout va trop vite, où l’on est bombardé d’images, «2022 km/h» illustre la surconsommation d’images et d’expositions d’art contemporain. Tout acteur de ce monde qui se respecte affiche fièrement sur sa page Instagram toutes les expositions qu’il a vues, sous-titrées de grandes envolées lyriques, dont les expositions d’art contemporain ont le secret. Les membres du Kunsthaurneverland, eux, légendent leurs images par des bribes de textes venant de musées et de lieux d’art contemporain célèbres, des collages qui ont autant de sens que les textes en eux-mêmes, c’est-à-dire à peu près aucun.
Finalement, les photos ont pratiquement la même valeur en tant qu’archives – que l’exposition ait eu lieu ou non. Si ce réseau social est le fondement du concept du Kunsthausneverland, car il est le lieu même d’exposition, c’est ce réseau même que les créateurs critiquent à travers leur art. L’affiche de l’exposition «2022 km/h» – des feux de circulation à la forme d’une croix christique – met en lumière avec ironie les nouvelles règles de l’art contemporain calquées sur notre société: toujours plus, toujours plus vite.
L’humour n’a de sens que partagé
Le problème dans l’art contemporain ironique vient du fait que parfois, l’humour n’est pas partagé avec le public, parce qu’il ne le comprend pas. Le second degré lui apparaît comme trop mesquin ou épineux, suscitant l’incompréhension ou encore, «politesse du désespoir», la méfiance. Or, l’humour a l’avantage d’être une merveilleuse porte d’accès à cet art: lorsque les sourires, les rires sont déclenchés, «la magie de l’art» peut survenir, par la création d’un espace de sens qui participe à la rencontre entre l’œuvre et le spectateur – ou même l’internaute. Le rire a ainsi le même pouvoir que l’art en général: celui de nous sortir d’une certaine réalité. Ce qui nous permet de vivre en affrontant l’existence, armés d’un peu de légèreté.
Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com
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