La Biennale violette contre l’universalité des œuvres

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écrit par Sébastien Lapaire · 15 November 2022 · 0 commentaire

L’édition 2022 de la Biennale de Venise se met enfin au violet et progresse grâce à une curatrice qui choisit d’exposer en grande partie des artistes femmes. Mais que se passe-t-il si l’on préfère l’œuvre d’un homme?

Toutes les années impaires, et désormais, depuis le Covid, toutes les années paires, les professionnels, amateurs et touristes affluent à Venise de mai à novembre pour découvrir la nouvelle édition de l’Exposition internationale d’art contemporain. Ce n’est pas la première fois que la personne en charge de la curation est une femme, mais cette fois-ci l’Italienne Cecilia Alemani a enfin inversé la tendance: 80% des artistes exposés sont des femmes. Elle ne juge cependant par sa démarche militante. Chaque curateur est simplement libre de choisir le contenu de son événement selon sa sensibilité.

Cecilia Aleman a intitulé la 59e édition de la Biennale «The Milk of Dreams». Ce titre rend hommage à Leonora Carrington (1917-2011), une peintre surréaliste qui fait partie des artistes oubliées, au travail sous-estimé. C’est dans cette optique que la curatrice a exposé des artistes «mortes» et surréalistes pour la plupart, dans une volonté historique, et non féministe.

Des voies enfin entendues

Chaque année, des prix appelés «lions d’or» sont décernés aux pavillons nationaux (des lieux d’exposition par pays). La Grande-Bretagne le remporte avec l’installation vidéo «Feeling Her Way», dans laquelle cinq musiciennes noires «chantent», improvisent, jouent avec leurs voix restées trop longtemps inaudibles. Le Jury international a distingué cette œuvre pour sa lecture de l’histoire par le son.

Le lion d’or pour la meilleure participante a été décerné à l’Américaine Simon Leigh, une sculptrice mettant à l’honneur les travailleuses afro-américaines. La France a également reçu une mention spéciale pour le travail de l’Algérienne Zineb Sedira, dont l’installation cinématographique immersive met en scène les relations entre l’Algérie et la France dans les années 1960.

Malaise au féminin

Ces deux exemples suffisent à témoigner des thèmes qui font l’unanimité au sein des jurys et de l’art contemporain de manière générale. Des thématiques tout à fait louables. Mais les prix ne reflètent pas forcément l’avis du public. Ainsi, que se passe-t-il si l’on préfère des pavillons d’autres sujets bien moins en vogue, ou plus grave encore, des œuvres d’hommes?

A la Biennale, disons-le, rares sont les pavillons qui bouleversent. Ceux-ci se comptent souvent à peine sur les doigts d’une main pour chaque visiteur. En voici deux exemples pour l’auteure de ces lignes:

Le premier est le pavillon de Malte. Un collectif d’artiste exclusivement masculin qui revisite le retable maltais du Caravage, la décollation de saint Jean-Baptiste. Le résultat est époustouflant. Grâce à la technologie, ce sont comme des gouttes d’or qui tombent du ciel dans des bassins d’eau. Nous pouvons y voir une métaphore de la brutalité de la décapitation de saint Jean Baptiste, qui a perdu sa tête pour avoir résisté aux avances de Salomé.

Le second est le pavillon belge. Celui-ci a été confié à l’artiste pluridisciplinaire Francis Alÿs, un homme. Son œuvre «Children’s games» raconte en courts-métrages des jeux d’enfants d’horizons différents, de Hong Kong à la Belgique, du Congo à la Suisse, et qui sont en voie de disparition du fait notamment de la technologie ou de la disparation de zones communautaires dans l’espace urbain. La scénographie s’avère impeccable et les images d’une indéniable beauté.

Parce que l’art n’a pas de genre

L’universalité de ce dernier thème nous plonge dans nos enfances respectives. Que nous soyons des hommes ou des femmes, des Suisses ou des Congolais, nous avons toutes et tous joué à la corde à sauter ou à cache-cache. Ces souvenirs projetés sur des écrans plats aux images fabuleuses, à l’arrière-fond de rires d’enfants, peuvent nous toucher en faisant écho à nos souvenirs ou nos imaginaires.

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Certes, ce n’est qu’en exposant davantage les femmes et les minorités que celles-ci pourront exister. Mais cet exemple personnel démontre que l’art n’a pas de genre. Nous pouvons être féministes et nous rendre dans une biennale remplie majoritairement de femmes, et ne rencontrer que celles d’hommes (et vice-versa). Nos sensibilités seront évidemment différentes, notamment selon notre genre, mais lorsque la magie opère et que l’œuvre nous touche, c’est suffisamment rare pour en faire un quelconque procès intérieur.

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Illustration: Vue de du pavillon belge de la Biennale de Venise 2022 © Marco Cappelletti

Biennale Arte 2022: une exposition à voir encore jusqu’au 27 novembre 2022.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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