Coghuf, l’artiste qui danse sur le «Röstigraben»

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écrit par Sébastien Lapaire · 04 February 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 82Aude Robert-Tissot

Coghuf, de son vrai nom Ernst Stocker, est l’un des peintres suisses majeurs du XXe siècle. Et pourtant, le premier ouvrage retraçant l’entièreté de son œuvre vient seulement de paraître. Au-delà de l’indéniable importance d’une monographie consacrée à un tel artiste pour l’histoire de l’art, elle a la particularité d’avoir été pensée sans barrières, à l’image de la réception de l’œuvre de l’artiste. Que l’on soit du côté de Bâle, sa ville natale, ou des Franches-Montagnes, sa région d’adoption, tout le monde est unanime: Coghuf a été oublié et son œuvre mérite d’être remise en lumière. Chose faite, grâce à un travail de grande ampleur rendu possible par l’expertise du directeur de l’ouvrage, le docteur en histoire de l’art Yves Guignard, complété d’une approche novatrice quant au bilinguisme de l’ouvrage.

C’est dans une ferme à Muriaux, dans le Jura, qu’a vécu Coghuf la moitié de sa vie auprès de ses dix enfants, et qu’il a peint la majeure partie de son œuvre dans son pittoresque atelier dont tout a été conservé, figé depuis sa disparition en 1976. Un destin jurassien, donc, alors que rien ne prédestinait l’artiste à s’installer dans les Franches-Montagnes. Né en 1905 à Bâle, c’est à Paris qu’il s’est formé avant de découvrir le paysage jurassien en 1929 et de s’y installer définitivement en 1934.

Par la peinture, le dessin, le vitrail, l’œuvre de Coghuf s’étend de l’expressionnisme à l’abstraction, en passant pas une facture moderne et figurative. S’il s’est cherché pendant un certain temps, il a d’abord peint en bon élève «un paysage exalté, qui ploie sous la lumière, tirant jusqu’au bout la leçon de van Gogh», comme l’affirme Philippe Büttner, conservateur du Kunsthaus de Zurich, qui signe l’introduction de l’ouvrage. Quelques années plus tard, le peintre s’est distancié de ses influences, affiné, en trouvant son propre style, et toujours selon Büttner: «Il [Coghuf] a trouvé maintenant son propre rythme, il dispose des accumulations de temporalité dans ces courbes, chemins, lignes et surfaces – créant à partir d’elles ce moment fatidique de présence de l’image».

L’œuvre de Coghuf jouit d’une reconnaissance artistique de son vivant, grâce à de nombreuses  commandes d’œuvres publiques et expositions en Suisse comme à l’étranger. Mais ce qui le rend particulier, outre son caractère sulfureux d’enfant terrible (que l’on découvre avec intérêt à la lecture de nombreuses anecdotes dans la monographie), c’est la façon dont son histoire et son œuvre se sont construites par-dessus le «Röstigraben».

L’enfant terrible bâlois

Bâle, la grande ville d’art, rend hommage à un de ses artistes phares tout au long de sa carrière, à travers des commandes publiques, des achats d’œuvres pour le Kunstmuseum. Aussi, elle lui consacre notamment une exposition individuelle en 1959 à la Kunsthalle, et une autre à sa mort en 1976.

Point intéressant, à la suite de sa rétrospective de 1959, Coghuf ne se reposera pas sur son succès alémanique, comme le déclare Yves Guignard: «Il est amusant de constater que ce prestige institutionnel ne lui monte pas à la tête puisqu’il est capable, quelque mois plus tard, d’exposer dans une école secondaire, à Moutier. […] On pourra conclure qu’il se tourne également de plus en plus vers la Suisse romande et que dans le même temps cette dernière lui offre toujours plus d’opportunités».

Coghuf dansait sur le «Röstigraben». En effet, à aucun moment il ne s’est reposé d’un côté ou de l’autre. Il n’a cessé d’allier travail et amour pour les Franches-Montagnes, sans jamais oublier sa ville natale.

Une reconnaissance jurassienne

D’après la cheffe de l’Office de la culture du canton du Jura, Christine Salvadé, qui signe la préface du livre, le canton doit beaucoup à Coghuf, pour ses œuvres sublimant l’espace public, mais surtout pour sa position engagée dans l’affaire de la place d’armes: une affaire qui a chamboulé la région – alors bernoise – entre 1955 et 1976, à la suite d’un projet du département militaire fédéral qui souhaitait acquérir des terrains privés de la région pour y bâtir une caserne d’entraînement de blindés. Un tel chantier aurait dévasté le paysage et la nature si chers aux Francs-Montagnards et à Coghuf, qui y vivait depuis une vingtaine d’années.

L’artiste se place en coriace défenseur dans cette lutte, créant plusieurs affiches marquantes pour tous les locaux, qui les brandiront lors de manifestations. Comme le souligne Christine Salvadé, «Coghuf, le Bâlois, celui qui marche par-dessus les frontières, sera célébré comme le premier des Jurassiens, en tout cas parmi les artistes, alors même que le canton n’avait encore pas accédé à son indépendance». Cet épisode amorce sa reconnaissance en Suisse romande qui culminera avec sa participation à l’exposition nationale à Lausanne en 1964, validant sa consécration à l’échelle du pays.

Une monographie pour tous

Lorsqu’il s’agit d’art suisse, on a souvent affaire à des ouvrages bilingues, traduits dans leur entièreté de façon symétrique, c’est-à-dire répétitive. Dans le cas présent, cette monographie vivante se parcourt dans son intégralité, quelle que soit la langue du lecteur. Les archives photographiques dans le texte principal d’Yves Guignard sont différentes d’une langue à l’autre, ce qui rend au minimum le feuilletage de la seconde partie pertinente. Un équilibre a également été cherché en termes de contributeurs, deux Suisses allemands, puis trois Romands, chacun traduit. Une sorte d’alliance, par-dessus les barrières de langue et de culture spécifiques à la Suisse.

Cette monographie rend absolument hommage à un artiste digne d’être connu, ou reconnu, avant qu’une future exposition n’attire les foules, d’un côté du «Röstigraben» comme de l’autre.

Ecrire à l’auteure: aude.robert-tissot@leregardlibre.com

Credit photo: © Wikimedia CC 4.0

Yves Guignard
Coghuf
Editions Vexer
2021
360 pages

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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