Innover, pour quels effets? Réflexion avec Schumpeter et Polanyi
Synonyme de croissance et de changement perpétuel pour Joseph Schumpeter, l’innovation engendre une désintégration sociale selon son confrère Karl Polanyi. Regards croisés de deux économistes sur les conséquences des inventions dans une économie de marché.
Quel peut bien être le point commun entre la Spinning Jenny, célèbre métier à tisser inventé en 1764 en Angleterre, et un appareil photo numérique? Pas grand-chose, à priori. Pourtant, les phénomènes à l’origine de ces deux innovations ont donné lieu à une théorie économique encore enseignée aujourd’hui dans les universités.
La destruction créatrice, moteur de la concurrence
Dans son livre Capitalisme, socialisme et démocratie paru en 1942, l’économiste et anthropologue autrichien Joseph Schumpeter les aurait toutes deux qualifiées «d’innovations de produits». Portées par des entrepreneurs, ces deux inventions bousculent chacune un marché dominé par des acteurs économiques parfois établis de longue date. Ainsi, l’introduction de la Spinning Jenny en Angleterre à la fin du XVIIIe siècle provoque troubles et destructions de machines parmi les ouvriers tisserands. En cause, sa redoutable efficacité lui permettant de produire du fil à une vitesse et donc à des coûts impossibles à concurrencer, même pour les mains humaines les plus habiles. Quant à l’appareil photo numérique, mis au point dans les années 70 du XXe siècle, il n’est rien de moins qu’à l’origine de la faillite de Kodak, alors l’un des premiers fabricants d’appareil photos jetables au monde. Un cas d’école.
Dans une économie marquée par la compétitivité, ce Schumpeter’s gale, ou «grand vent», balaye, bouscule et transforme perpétuellement les différents secteurs de l’économie d’un pays. Phénomène théorisé par Schumpeter sous le nom de «destruction créatrice», il est censé stimuler la concurrence entre les acteurs économiques et devenir ainsi moteur de croissance. La transformation perpétuelle est structurante dans une économie capitaliste. Les conséquences immédiates des changements liés aux innovations sont globalement bénéfiques pour l’ensemble de la société. En revanche, l’intellectuel semble beaucoup plus pessimiste sur les conséquences à long terme d’une économie capitaliste en mutation perpétuelle, ce qui fait de lui un auteur «hétérodoxe» parmi les libéraux.
Des sociétés déstabilisées par des changements trop rapides
Economiste lui aussi, historien, compatriote et contemporain de Schumpeter, Karl Polanyi publie son œuvre majeure, La Grande Transformation, en 1944, deux ans après Capitalisme, socialisme et démocratie. A l’aube du XIXe siècle, le marché, à l’origine «encastré» dans une multitude de liens sociaux qui composent une société, finit par s’en affranchir pour en devenir le centre de gravité, constate l’auteur. A l’instar de Schumpeter, il considère l’économie de marché comme source de profonds et rapides changements. Ainsi, les innovations technologiques à l’œuvre dans les usines combinées à un cadre législatif favorable au capital bouleversent en profondeur les sociétés européennes entre 1830 et 1930.
Dans son ouvrage, Polanyi décrit la façon dont le marché brise les structures traditionnelles qui assuraient jusque-là la stabilité des sociétés. Paysans chassés de leurs terres ou artisans concurrencés par les machines constituent une nouvelle classe prolétarienne pourvoyeuse de main d’œuvre pour les nouvelles usines. Le changement est trop brutal pour permettre l’émergence d’un nouvel ordre social issu du libéralisme économique et, par conséquent, menace de destruction les sociétés dans lequel il sévit. «Dans chacun de ces domaines, des marchés se sont développés, impliquant une menace latente pour la société dans certains aspects vitaux de son existence», écrit Polanyi, énumérant les pans de la société touchés par le phénomène.
L’avenir du capitalisme en question
De façon surprenante, Polanyi se montre moins pessimiste que son confrère Schumpeter quant au destin réservé au capitalisme – ce qui fait de lui également un penseur hétérodoxe pour la famille politique à laquelle il est rattaché. Pour éviter sa propre annihilation, ce système économique provoque auprès du prolétariat une opposition de survie: «La grande variété des formes prises par le contre-mouvement collectiviste n’est pas due à quelques préférences pour le socialisme ou le nationalisme de la part d’intérêts concertés, mais exclusivement au registre plus large des intérêts sociaux vitaux atteints par le mécanisme du marché en expansion». Sa vision du marché postule ainsi que des politiques protectionnistes émergent naturellement pour corriger les effets destructeurs d’un marché qui ne peut survivre sans garde-fous.
Pour Schumpeter, au contraire, le marché amorce sa propre destruction en interférant dans des sphères politiques et sociales censées échapper à la logique marchande et qui lui offrent, à l’origine, les conditions mêmes de son existence. «Le capitalisme peut-il survivre ? Non, je ne crois pas qu’il le puisse», affirme-t-il en prologue de son texte. Avant de préciser plus loin: «le succès même du capitalisme mine les institutions sociales qui le protègent et crée ‘‘inévitablement’’ des conditions dans lesquelles il ne lui sera pas possible de survivre et qui désignent nettement le socialisme comme son héritier présomptif.» Voilà qui sonne comme un avertissement, en résonance avec Polanyi, face à ce qu’il est désormais convenu d’appeler le « néolibéralisme ». Aurait-t-il aujourd’hui adhéré aux thèses en vogue faisant le lien entre effondrement du capitalisme et fin de l’humanité ?
Ecrire à l’auteur: guillaume.heck@leregardlibre.com
Vous venez de lire un article «Regards croisés» tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°89).
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