L’hétérodoxie autrichienne: une économie libérale assumée
L’école autrichienne d’économie, qui a resurgi récemment dans l’actualité, se distingue des théories dominantes dites «néoclassiques», notamment en redéfinissant la valeur d’un bien comme l’importance que les individus lui attribuent.
La plupart des étudiants qui terminent aujourd’hui leurs études d’économie n’ont sans doute jamais entendu parler des économistes dits de l’école autrichienne. Si Friedrich Hayek est parfois évoqué, l’étude des théories de Carl Menger, Eugen von Böhm-Bawerk, Ludwig von Mises, ou des plus récents Murray Rothbard ou Israel Kirzner, ne figurent pas dans les cursus académiques standards. L’élection de Javier Milei en Argentine ou, plus étonnant encore, la victoire du champion de MMA Renato Moicano ont ramené les théories de l’école de Vienne – jusqu’alors seulement connues par une poignée de libertariens et de partisans du bitcoin – sur le devant de la scène.
L’impact de ces théories économiques sur la politique est resté jusqu’à présent très mesuré. Malgré les présidences de Reagan et Thatcher, inspirées par les écrits de Hayek, les dépenses et l’endettement public n’ont fait qu’augmenter en Occident, quelles que soient les majorités en place. De plus, la remise en question du monopole de la monnaie, idée centrale de cette école de pensée, n’a jamais été proposée par un dirigeant ou un parti.
Pourtant, cette école mériterait qu’on s’y intéresse, autant pour les questions philosophiques fondamentales qu’elles posent que pour sa méthodologie unique pour étudier les phénomènes économiques. Au fil des générations, l’école autrichienne est parvenue à élaborer un système global et cohérent de connaissances qui se déduit d’un certain nombre de principes. Ces leçons économiques remettent en grande partie en question la méthodologie économique traditionnelle dite néoclassique.
La subjectivité de la valeur
Le premier principe, sans doute le plus fondamental, est celui de la valeur subjective. L’autrichien Carl Menger a été le premier à proposer que la valeur d’un bien ou d’un service ne provient ni de sa rareté ni du travail émis pour le produire, mais de l’importance que les individus attribuent à ce bien. Avec cette définition, la valeur n’est plus calculable par une addition de facteurs, elle est inextricablement liée au jugement subjectif des individus.
Un bien peut avoir une grande valeur pour certains et très peu pour d’autres, peut être infiniment précieux dans un certain contexte et inutile dans d’autres. Le calcul planifié d’un prix en devient impossible, car les critères de choix, subjectifs par nature, sont infinis. De plus, un bien n’a pas de valeur intrinsèque, il a la valeur que nous lui attribuons. La valeur est quelque chose qui existe dans notre esprit, et non une propriété des biens en eux-mêmes.
Par exemple, jusqu’au XIXe siècle, le pétrole n’avait que peu de valeur. C’était même une nuisance pour les agriculteurs. Pourtant, avec la découverte de ses multiples usages, il est devenu cher et précieux. Le prix dépend de l’utilité qu’éprouvent des individus à un moment donné. Un gouvernement souhaitant fixer les prix ne fait pas qu’une erreur de jugement, il empêche aussi l’adaptation de l’économie aux changements de besoins, de goûts et de technologies de la population.
L’individualisme méthodologique
Un autre principe cher aux économistes autrichiens est l’individualisme méthodologique. Dans sa malheureuse utilisation moderne, l’individualisme est devenu synonyme d’égoïsme. Mais pour les économistes autrichiens, l’individualisme est la reconnaissance que seul l’individu est un acteur économique et sujet de droit. Toute action économique est le résultat de décisions individuelles prises en fonction de préférences et d’attentes personnelles.
Les phénomènes économiques à grande échelle sont le résultat des choix individuels pris ensemble. L’économie autrichienne s’oppose ainsi aux analyses collectivistes, telles que le marxisme ou le nazisme, qui analysent les phénomènes économiques sous le prisme des préférences de groupe, de race ou de classe sociale.
Cela n’empêche pas qu’il puisse exister des choix similaires au sein d’un groupe, mais la décision et l’appréciation est toujours effectuée par un cerveau individuel en fonction de sa situation et de sa perception personnelle. Pour le dire plus simplement: l’humanité n’a pas d’esprit de ruche, elle est constituée d’individualités distinctes. Par conséquent, l’économie doit étudier le sujet concret qu’est l’individu, et non des entités fictives phantasmées.
La dynamique du marché
L’autre aspect qui différencie l’économie autrichienne des doctrines économiques néo-classiques, c’est son analyse dynamique des processus de marché. L’équilibre de marché, représenté classiquement par la rencontre entre l’offre et la demande, est une abstraction qui n’existe pas dans la réalité. La représentation et la coordination de l’offre et la demande ne sont jamais statiques et l’équilibre n’est en réalité jamais atteint.
Il existe des changements continus dans les préférences individuelles, la technologie et la connaissance qui mettent toujours sous tension les prix dans une direction ou dans l’autre. De plus, l’information nécessaire pour parvenir à un équilibre est dispersée parmi tous les acteurs au sein du marché et aucune autorité ne peut réussir à rassembler ces données (la faillite de la bureaucratie soviétique a été une belle démonstration de cette impossibilité).
Les méfaits de la manipulation monétaire
Finalement, un des grands sujets de préoccupation des économistes autrichiens est l’influence de la monnaie dans le processus économique. La monnaie est un intermédiaire dans un échange qui amplifie la division du travail et permet le calcul économique. Ses vertus sont d’autant plus grandes qu’elle se fonde sur les propriétés suivantes: la divisibilité, la durabilité, la transportabilité et la rareté. Autour du globe, et par un processus de sélection étendu sur des millénaires, l’or et l’argent ont été choisis comme les meilleurs biens monétisables.
Or, au cours du XXe siècle, les Etats ont peu à peu transformé les billets de banque, autrefois des représentations de l’or détenu, en une monnaie sans convertibilité et basée sur la confiance (fiducia signifie confiance en latin). La réalité est que cette confiance n’est pas demandée, mais imposée par les législations nationales. L’or a peu à peu été chassé, parfois interdit, et taxé à chaque transaction, rendant son utilisation monétaire impossible. Les monnaies fiduciaires sont devenues les seules monnaies officielles.
Les économistes autrichiens ont démontré que l’augmentation de la masse monétaire provoquée par les banques centrales déstabilise la structure du capital. La nouvelle monnaie produit de l’inflation, qui se répand par «effet de vague» dans la société et conduit à de mauvais calculs pour les entrepreneurs. Ce n’est pas pour rien que l’ère des cycles économiques coïncide avec la possibilité pour les Etats de créer de la monnaie ex nihilo.
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La création monétaire est aussi un moyen pour les Etats de taxer les citoyens sans leur consentement (et leur discernement) et entrave la capacité d’accumuler du capital, ce qui restreint le progrès économique. La dépréciation de la monnaie pousse à la surconsommation plutôt qu’à la prévoyance et réduit également les possibilités d’entreprise.
Les méfaits de l’inflation sont nombreux, autant économiques que moraux, et c’est sans doute le plus grand reproche que font les économistes autrichiens aux économistes néoclassiques et keynésiens (partisan des idées de John Maynard Keynes).
Par ces conclusions économiques, l’école autrichienne promeut naturellement la liberté des acteurs économiques, le marché libre et la décentralisation du pouvoir. C’est pourquoi l’école autrichienne s’inscrit dans la continuité du libéralisme classique (ou continental, par opposition au libéralisme socio-démocrate anglo-saxon). La radicalité de leurs thèses sur l’Etat, d’un rôle restreint avec Friedrich Hayek à sa suppression pure et simple avec Murray Rothbard, a amené à la création d’un nouveau terme, issu du monde anglo-saxon: le libertarianisme.
Frédéric Jollien est économiste et siège au comité de l’Institut libéral.
Vous venez de lire un article tiré de notre dossier LIBÉRALISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°111). Débats, analyses, actualités culturelles: abonnez-vous à notre média de réflexion pour nous soutenir et avoir accès à tous nos contenus!

Renaud Fillieule
L’école autrichienne d’économie.
Une autre hétérodoxie
Presses universitaires
du Septentrion,
coll. «L’économie retrouvée»
Octobre 2010
240 pages

Ludwig von Mises
L’Abrégé de l’Action humaine, traité d’économie
Trad. de l’allemand par Gérard Dréan
Editions Belles Lettres, coll. «Bibliothèque classique de la liberté»
Janvier 2004 [1949]
218 pages
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