Collapsologues: ils annoncent l’effondrement

10 minutes de lecture
écrit par Sébastien Lapaire · 08 octobre 2022 · 0 commentaire

On les qualifie parfois de «prophètes de l’Apocalypse», ou de «catastrophistes déraisonnables». Malgré tout, au-delà de la caricature, les tenants de cette «science de l’effondrement» ont un discours tout à fait construit, rationnel et digne d’intérêt.

«Soyons clairs: par effondrement, j’entends un phénomène qui, en matière démographique, verrait environ la moitié de la population mondiale disparaître en moins de dix ans», explique l’ancien Ministre de l’Environnement français sous Chirac, Yves Cochet. Il s’agit sans doute de la thèse la plus radicale de son livre Devant l’effondrement. Essai de collapsollogie, publié en 2019. Pour autant, il serait réducteur d’en rester là sans s’intéresser de plus près aux constats et aux arguments qui ont amené l’auteur à cette conclusion.

Une approche interdisciplinaire de l’effondrement

Dans son acception rigoureuse, le terme «collapsologie» (du mot anglais collapse, effondrement) désigne une approche interdisciplinaire des causes et des conséquences possibles d’un effondrement généralisé de la société industrielle. Du moins, c’est la définition qu’en donnent Pablo Servigne et Raphaël Stevens, auteurs en 2015 de Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes.

Pour autant, le terme de collapsologie entré dans le dictionnaire en 2020 ne s’applique pas seulement au champ de recherche directement issu des travaux de Servigne et Stevens. D’autres auteurs ont traité la question de l’effondrement bien avant eux et partagent nombre de leurs thèses. C’est le cas notamment du survivaliste suisse Piero San Giorgio, connu pour ses brèves mésaventures aux côtés de l’ex-conseiller d’Etat valaisan Oskar Freysinger en 2016. Celui à qui on a reproché d’être « proche des milieux d’extrême droite » annonçait en 2011 déjà, dans son livre Survivre à l’effondrement économique, qu’un effondrement économique général adviendrait «entre 2012 et 2020».

Vers l’épuisement des ressources

Les collapsologues prennent tous appui sur un constat simple : nous vivons dans un monde fait d’exponentielles. Parmi elles, l’augmentation croissante de nos besoins en énergie. De fait, l’entretien de la croissance économique demande de plus en plus d’énergie. Or tout cela a lieu sur la planète Terre: un système fini et doté de ressources limitées. Ce système-Terre touchera donc un jour à ses limites : «En mathématiques, écrivent Servigne et Stevens, une fonction exponentielle monte jusqu’au ciel. Dans le monde réel, sur Terre, il y a un plafond bien avant.»

A ce jour, l’économie mondiale repose presque entièrement sur le pétrole. Toute raréfaction et donc augmentation du prix de ces ressources a de très lourdes conséquences économiques. Même le nucléaire et les énergies renouvelables dépendent en grande partie, pour l’extraction des matières premières par exemple, du pétrole. Ainsi, les collapsologues, s’appuyant sur la théorie du «pic pétrolier», considèrent la fin du pétrole comme cause très probable d’un effondrement systémique global à terme.

A lire aussi | La fin du monde, un monde sans fin

Un pic pétrolier, comme l’explique Piero San Giorgio, «c’est le moment où la production plafonne avant de commencer à décliner du fait de l’épuisement des réserves de pétrole exploitable.» L’atteinte de ce pic a pour conséquence principale une baisse de rentabilité, pour les extracteurs comme pour les consommateurs de pétrole. La cause de cette baisse est simple : une fois le pic passé, la quantité d’énergie nécessaire à l’extraction de la matière première augmente progressivement. Et ce jusqu’au moment où le «taux de retour énergétique (le rapport entre l’énergie récoltée et l’énergie investie)» se détériore trop. Le bon sens parle: «Si on récolte moins que ce qu’on investit, cela ne vaut pas la peine de creuser», résument Servigne et Stevens. Le pétrole se raréfie, son prix augmente, et partout où l’on en utilise, la rentabilité baisse en conséquence.

Les spécialistes débattent encore pour savoir quand nous atteindrons ou si nous avons déjà atteint le pic pétrolier. Mais, comme le relève San Giorgio, peu importe combien de temps cela va durer, un jour ou l’autre nous n’en aurons plus, et ce jour se rapproche sans que notre dépendance au pétrole diminue. En outre, à côté de cette fin annoncée du pétrole bon marché, il convient de ne pas ignorer les nombreuses conséquences environnementales de l’extraction du pétrole, d’autant plus grandes que cette dernière demande plus d’énergie.

Un besoin d’énergie toujours plus grand

Une autre exponentielle, pointée du doigt par les collapsologues, est l’augmentation de la population mondiale. «Plus il y a de population, écrit San Giorgio, plus elle nécessite de nourriture, d’eau potable, etc. Plus il y a de population, plus chacun des individus qui la composent a besoin d’éducation, de soin, de logement, de transports, d’emplois, de biens de consommations et de services… Donc, plus il faut de croissance économique.» Qui dit croissance dit plus d’énergie consommée, donc plus de pétrole extrait, donc amenuisement des ressources pétrolières.

C’est ici qu’il faut prendre en considération les liens qui unissent le système financier et le système énergétique. Ils forment, selon les auteurs de Comment tout peut s’effondrer, «une sorte de courroie de distribution, un axe énergético-financier, qui représente le cœur de notre civilisation industrielle». Dans un contexte de pic pétrolier, expliquent-ils, il devient impossible «d’extraire des quantités significatives d’énergies fossiles sans une quantité toujours croissante de dettes». Ainsi s’amorce un cercle vicieux dans lequel le «système-dette a un besoin boulimique de croissance, donc d’énergie», quand dans le même temps le système énergétique «se ‘‘shoote’’ aux dettes», le tout étant renforcé par l’augmentation de la population.

En somme, pour les collapsologues, nous vivons dans un système qui creuse sa propre tombe. Pour se pérenniser malgré l’accroissement de la dette et de la population, il a besoin d’une croissance infinie. Or, cette croissance est impossible dans un monde fini. Piero San Giorgio l’explique en ces termes : «A chaque accroissement de la dette, on présume que, pour pouvoir [la] payer [ainsi que les] intérêts, l’avenir sera plus grand que le présent.» Avant d’ajouter: «A chaque fois que, dans l’Histoire, des nations ont, par la dette, essayé de vivre au-dessus de leurs moyens, elles furent incapables de la contrôler, ce qui provoqua l’effondrement de leur économie.» Et le survivaliste de conclure: «Le résultat inévitable est simple: une immense partie de ce que l’on considère comme richesse va devoir disparaître, se volatiliser, parce qu’il y a trop de créances pour un avenir dont le potentiel de croissance est trop faible.»

Un effondrement en cascade

Bien qu’ils récusent systématiquement toute forme de millénarisme [voir l’entretien avec Jean-François Mayer p. 16-23], les collapsologues livrent diverses prévisions, des scénarios pour le futur, dans des formes quelque peu prophétiques. Avec plus ou moins d’assurance, ils annoncent un effondrement inexorable à venir. Yves Cochet en est convaincu: «La période 2020-2050 sera la plus bouleversante qu’aura vécue l’humanité en si peu de temps. [D’abord] la fin du monde tel que nous le connaissons (2020-2030), l’intervalle de survie (2030-2040), [et le] début d’une renaissance (2040-2050)».

D’autres éléments entrent en compte dans la plupart des scénarios de collapsologues. Dans l’ordre, Piero San Giorgio parle de surpopulation, de fin du pétrole, d’effondrement écologique, d’effondrement du système financier, à quoi il faut ajouter crises politiques et sociales, crises alimentaires, sanitaires, etc. En clair, passé un point de rupture, nous entrerons dans un inexorable effondrement systémique et global à l’issue duquel «les besoins de base (eau, alimentation, logement, habillement, énergie, mobilité, sécurité) ne [seront] plus satisfaits pour une majorité de la population par des services encadrés par la loi», pour reprendre les mots de Cochet.

L’alternative éco-moderniste

Evidemment, les collapsologues ne font pas que des adeptes. Un courant intellectuel né dans les mêmes années que la collapsologie entend y proposer une alternative. Il s’agit de l’«écomodernisme», dont se revendique par exemple le philosophe français Luc Ferry dans son essai paru en 2021 Les sept écologies. Pour une alternative au catastrophisme antimoderne. Face aux tenants de l’effondrisme persuadés que l’activité humaine est intrinsèquement couplée à une destruction de la planète et des conditions d’existence de l’humanité, les écomodernistes proposent un découplage:

«C’est en effet l’idée directrice du projet écomoderniste, écrit Ferry. Il s’agit de favoriser, d’accélérer et d’amplifier un découplage entre, d’un côté, la quête du progrès, la croissance, la consommation et le bien-être auquel à peu près personne ne souhaite renoncer et, de l’autre, la destruction de l’environnement par l’impact croissant et négatif que les humains lui font subir.»

Tous les espoirs des écomodernistes reposent sur un élément en particulier: l’innovation. Car l’innovation devrait permettre l’avènement d’une «économie circulaire» censée «[rompre] avec l’absurde logique « linéaire » qui fut celles des premières révolutions industrielles», comme l’expliquait à L’Express Luc Ferry, convaincu qu’«une croissance et une consommation infinies sont possibles dans un monde fini si tous les produits sont conçus en amont pour pouvoir être, en fin de parcours, désassemblés et recyclés sur le modèle de la nature. Car la nature, en effet, n’a pas de poubelles!»

A lire aussi | L’éco-modernisme, une piste intéressante pour une écologie joyeuse

Sur cette idée d’innovation rendant la croissance infinie possible même dans un monde fini, Ferry est rejoint par l’essayiste français Ferghane Azihari, auteur – en 2021 également – de l’ouvrage Les Ecologistes contre la modernité. Le procès de Prométhée. Il y défend l’idée qu’une croissance infinie est non seulement possible, mais aussi souhaitable. Selon lui, un système libéral et capitaliste où le marché est autorégulé pousse continuellement les acteurs à innover, à trouver de nouvelles sources d’énergie, à optimiser leur production pour rester rentables et compétitifs.

A cette foi en l’adaptabilité infinie de l’humanité, Azihari ajoute son désaccord le plus profond avec les collapsologues en réfutant à sa manière la thèse de la finitude du système-Terre: «La Terre, écrit-il, n’est pas un système fermé. Une grande partie de notre énergie provient du Soleil. L’univers est lui-même un espace infini que nous pourrions théoriquement explorer, pour peu que nous obtenions les capacités économiques, technologiques et énergétiques nécessaires.»

Ecrire à l’auteur: antoine.bernhard@leregardlibre.com

Crédit photo: © Pixabay

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «La fin du monde» publié dans Le Regard Libre N°89.

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

Laisser un commentaire