Adam Smith, entre égoïsme et altruisme

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écrit par Sébastien Lapaire · 19 février 2022 · 0 commentaire

Chaque mois, Le Regard Libre vous propose la présentation d’un philosophe dont la pensée s’avère différente, voire à l’opposé, de certains clichés circulant à son sujet. Dans cet article, l’historien de la philosophie Daniel Schulthess explique en quoi la fameuse conception de la «main invisible» d’Adam Smith en fait l’un des pères des sciences économiques et de la réflexion libérale. Mais notre rédacteur invité montre aussi que Smith, dans son œuvre, propose une autre vision de l’être humain et de la société que les actuels tenants du «néo-libéralisme», tel que défini dans cet exposé.

Le philosophe écossais Adam Smith (1723-1790) se voit souvent attribuer la thèse suivante: la poursuite rationnelle de leur intérêt égoïste par des individus en interaction réciproque produit spontanément sur le plan collectif des effets positifs. De quels effets positifs s’agit-il? Typiquement, de la disponibilité pour la collectivité de biens de consommation de bonne qualité, en quantité satisfaisante, cédés à un prix acceptable. Bref, l’abondance de biens communément recherchés.

Le «paradoxe de Smith»

Cette thèse tient du paradoxe (ce serait le «paradoxe de Smith»), elle heurte le sens commun: comment se pourrait-il qu’au moment où des individus s’attachent exclusivement à poursuivre leur intérêt égoïste, des effets positifs se manifestent sur le plan collectif?

N’est-il pas évident que la poursuite de l’intérêt égoïste ne peut produire d’effets positifs que sur le plan individuel, qui sont au mieux indifférents pour le plan collectif, et au pire nuisibles? Si nous ne sommes pas sujets à l’envie, il nous est indifférent que notre voisin soit plus riche ou mieux fourni que nous. L’effet sera donc indifférent sur le plan collectif. Si nous sommes sujets à l’envie, en revanche, nous souffrons de la prospérité de notre voisin. L’effet sera donc nuisible sur le plan collectif, il produira dans la société des envieux et des amers.

Et voici l’autre face du paradoxe de Smith: n’est-il pas évident que, si l’on recherche sur un plan collectif des effets positifs, il faut obtenir ceux-là par le biais d’un dispositif lui aussi collectif, par exemple un gouvernement situé au-dessus des individus?

Dans le paradoxe de Smith, on soulignera que les effets positifs ne sont ni voulus, ni prévus par les intéressés. Ces derniers se contentent en effet de poursuivre leur intérêt égoïste. «Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du brasseur ou du boulanger que nous attendons notre repas, mais du soin qu’ils donnent à leur propre intérêt, comme Smith le souligne. Nous nous adressons non pas à leur sentiment d’humanité, mais à leur amour d’eux-mêmes (self-love). Nous ne leur parlons jamais de nos propres besoins, mais de leurs avantages.» (Richesse des Nations, I.ii.§2)

Pour les individus, leur volonté et leur capacité de prévision se limitent à cet horizon étroit. C’est pourquoi, sur la base du paradoxe de Smith, et en saluant le miracle de la production d’effets positifs sur le plan collectif de l’action d’individus en eux-mêmes égoïstes, l’auteur a décrit les individus comme guidés par une «main invisible», une quasi-providence: «En promouvant son propre intérêt, [l’individu] promeut fréquemment l’intérêt de la société plus efficacement que lorsqu’il a réellement l’intention de promouvoir ce dernier.» (Richesse des Nations, IV.ii, §9)

Une vision qui a fait école

Certes, il y a des conditions pour que la «main invisible» fasse son œuvre: il faut une structure interactive appelée «le marché», avec des possibilités de choix tant pour les vendeurs que pour les acheteurs. Les positions de monopole en particulier mettent en péril le caractère opérant de la «main invisible», il faut une concurrence entre les vendeurs, ainsi qu’entre les acheteurs. Des questions subtiles apparaissent dans ce jeu et signalent le rôle de différents équilibres. Ces questions plus avancées font l’objet des sciences économiques, dont Adam Smith est un initiateur.

Le paradoxe de Smith a le caractère d’une promesse pour la collectivité: celle-ci peut se contenter d’une «vertu» assez basique de la part des individus – la libre poursuite par ceux-ci de leur intérêt égoïste – pour s’assurer de la réalisation d’effets positifs sur le plan collectif. Plus besoin de prêcher aux individus de hautes vertus: qu’ils se bornent à poursuivre rationnellement leur intérêt égoïste! Sans doute le font-ils de toute façon.

En reflet, cette promesse porte aussi une menace (et c’est là le sens historique du paradoxe de Smith): si vous empêchez les individus de poursuivre rationnellement leur intérêt égoïste, vous priverez la collectivité d’importants effets qui sont positifs pour elle! Effets que les individus égoïstes ne voulaient ni ne prévoyaient, et qu’ils sont sans doute incapables d’obtenir directement. Le succès historique de cette double interpellation – promesse et menace à la fois – s’est montré immense. Si la structure décrite par la thèse de Smith a toujours fonctionné depuis la nuit des temps, et cela bien avant l’apparition de l’espèce humaine, la thématisation du paradoxe de Smith et l’idée de le monter systématiquement en épingle a caractérisé l’époque moderne depuis la fin du XVIIIe siècle. Le paradoxe a fait école.

Généraliser les marchés?

Cette façon de voir – véhiculant son couple promesse-menace, comme nous l’avons vu – a souvent fait l’objet d’une généralisation: quels que soient les effets positifs sur le plan collectif que nous identifions, définissons pour eux un marché dont le fonctionnement aura pour conséquence de les produire, cela sur la base de la poursuite rationnelle de leur intérêt égoïste de la part des protagonistes du marché en question. On appelle souvent «néolibéralisme» la mise en œuvre de cette généralisation.

La question est maintenant: comment pourrait-on situer Adam Smith par rapport à cette généralisation politique au long cours? Il est indéniable qu’Adam Smith a été un adepte du marché. Mais comment en comprend-il vraiment les protagonistes, ces êtres humains qui interagissent? La réponse à cette nouvelle question ne se trouve pas dans la Richesse des nations (1776), mais dans l’autre grand ouvrage du penseur écossais, écrit antérieurement mais aussi repris et affiné à plusieurs reprises par l’auteur, la Théorie des sentiments moraux (1759). Il n’est pas question ici d’en examiner tous les aspects.

Comme le montre la Théorie, Adam Smith a voulu que le parcours terrestre de l’homme ne soit pas évalué seulement en fonction de ce qu’en dit la Richesse des nations, mais aussi en fonction de ce qu’en dit son précédent ouvrage. Il y a plusieurs façons d’examiner la question des limites du paradoxe de Smith. Une manière un peu subtile consisterait à demander: de quels effets positifs sur un plan collectif Smith a-t-il plus spécifiquement envisagé voire demandé qu’ils fussent engendrés autrement que sur le mode de la «main invisible»? Dans la Richesse, il a pris les exemples de la bière, du pain et de la viande (là ça marche), mais jusqu’où serait-il disposé à étendre son propos, pour ce qui est des «effets positifs sur un plan collectif»? Question technique, pour laquelle Adam Smith n’a pas donné beaucoup d’indications.

La sympathie aussi définit l’homme

La voie plus courte pour examiner les limites du paradoxe de Smith consiste à demander: quelle image de l’homme Adam Smith s’est-il faite? S’agit-il d’une image dans laquelle l’homme serait entièrement défini par la poursuite rationnelle de son intérêt égoïste (comme c’était le cas chez d’autres auteurs comme Thomas Hobbes et Bernard Mandeville)? Ici la réponse est simple: la Théorie des sentiments moraux commence par la phrase: «Aussi égoïste que l’homme puisse être supposé, il y a évidemment certains principes dans sa nature qui le conduisent à s’intéresser au destin des autres hommes et qui lui rendent nécessaire leur bonheur (…). De cette sorte est la pitié ou la compassion, c’est-à-dire l’émotion que nous ressentons pour la misère des autres [.]» (I.i.1). 

Au-delà de la mise en œuvre de l’amour de soi-même (self-love), Adam Smith montre qu’il tient la sympathie comme un système opérant, aussi sur un plan social, sans lequel les hommes ne peuvent acquérir une vraie réflexivité. On ne peut donc pas le considérer comme un «néo-libéral», même s’il a préparé et validé une nouvelle approche économique de la société. Une approche dans laquelle le système économique possède une indépendance plus grande que dans les dispositifs philosophiques antérieurs. Au demeurant, Adam Smith a cherché à valider comme une véritable vertu la prudence – la recherche égoïste conséquente de la fortune, de la santé, du rang et de la réputation (Théorie IV.i.14), cela contre Mandeville qui étiquetait la poursuite rationnelle de l’intérêt égoïste comme un vice. Adam Smith prépare donc indéniablement un tournant. Mais s’il a une part dans la constitution des sciences économiques comme discipline séparée, il n’est pas du tout engagé dans leur progressive autonomie par rapport à l’éthique.

Daniel Schulthess est professeur émérite d’histoire de la philosophie à l’Université de Neuchâtel, dont il a été le vice-recteur. Membre de l’Institut International de Philosophie, il est notamment l’auteur de l’ouvrage Leibniz et l’invention des phénomènes, avec une présentation de Laurent Jaffro (PUF, 2009).

Vous venez de lire une analyse parue dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 82).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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