La démocratie et ses ennemis
Depuis la Révolution française, la démocratie fut souvent contestée dans sa forme représentative et n’effaça jamais complètement les aspirations autoritaires de certains courants de pensée. Pour autant, la démocratie directe n’a pas échappé aux critiques.
La démocratie moderne naît avec l’avènement des déclarations des droits de l’homme, mais dans un enthousiasme à géométrie variable. Avec la montée en puissance des Lumières, dans le courant du XVIIIesiècle, ce n’est pas la démocratie qui occupe le premier rang des préoccupations de la majorité des philosophes, mais la liberté individuelle. Parce que liberté et démocratie seraient-elles irrévocablement irréconciliables? Tocqueville montrera qu’aucune opposition de principe n’existe entre les deux, à certaines conditions toutefois, qu’il se plaira à théoriser, en regardant du côté des Américains. Des Américains qui, justement, centrent leurs institutions sur la garantie de la liberté, qu’elle appartienne à l’individu ou à la collectivité dans laquelle il vit, c’est-à-dire son Etat, dont l’autonomie est préservée grâce au système fédéraliste régissant le pays.
La méfiance face au peuple
Marquée par l’enseignement de Rousseau, l’un des rares penseurs des Lumières à envisager l’hypothèse démocratique, la Révolution pense sa conception de la fraternité dans l’égalité démocratique, contre l’idée monarchique, honnie. S’imposera-t-elle réellement? En partie seulement, pour le meilleur et pour le pire. Robespierre tirera sa propre lecture de l’œuvre du Genevois et démontrera par l’acte que l’espérance démocratique peut accoucher d’une dictature à tendance totalitaire. Les ennemis de la démocratie s’en souviendront. L’abbé Sieyès, inspiré de la séparation des pouvoirs de Montesquieu et de la division des tâches humaines analysée par Adam Smith, n’avait cependant pas attendu le désastre de la Terreur pour insérer sa vision de la démocratie, qu’il ne contestait pas, dans un modèle en quête d’équilibre. Le peuple suscite une méfiance générale.
Pour Sieyès, si la démocratie peut poser les fondements d’un régime politique solide, c’est uniquement dans une approche représentative: l’exercice du pouvoir, loin des chimères rousseauistes, ne peut être exercé que par délégation à ceux qui en ont et l’envie et le loisir, sur la base d’une élection confiée aux citoyens qui, par leurs moyens financiers, affichent les garanties d’indépendance les plus indiscutables. Les libéraux, véritables héritiers, à partir des années 1820, des Lumières et garants de la liberté révolutionnaire débarrassée des excès de l’égalitarisme robespierriste, ne pensent pas différemment. La démocratie ne peut être que censitaire, seule la fortune peut donner corps à sa pratique.
L’héritage de 1789 en berne
Cette lecture d’un régime politique articulé autour de l’acte démocratique ne tarde pas à être remise en question. A la chute de Napoléon, qui avait usé de l’outil démocratique, à travers ses plébiscites, pour mieux asseoir son pouvoir, deux approches antinomiques vont émerger, ancrées dans le rejet le plus absolu du recours démocratique. A droite, dans le sillage de la Restauration que le chancelier Metternich espère instaurer en Europe, le retour des monarques se vit à travers la ferme volonté de refermer la parenthèse révolutionnaire et dans la foi en une royauté guidée par la seule Providence, incarnation du peuple dans son unité mystique. On sait que la Restauration demeurera largement un vœu pieux, tant l’apport révolutionnaire avait imprégné les sociétés libérées des guerres napoléoniennes, mais peu séduites par un retour abrupt à l’Ancien Régime. Celui-ci devra transiger, comme le montre la Charte que Louis XVIII octroiera aux Français.
Mais sur l’autre côté de l’échiquier politique, l’avenir ne se dessine pas forcément non plus dans les arcanes de l’élection comme unique prescripteur d’un régime démocratique performant. Les présocialistes Cabet, Saint-Simon ou Fourier, et surtout le père de l’anarchisme Proudhon, conçoivent un autre projet: révolutionner la société dans ses fondations économiques afin de remplacer le gouvernement des personnes par l’administration des choses, selon la formule saint-simonienne reprise par Proudhon. Si le disciple de Fourier, Victor Considérant, se distinguera, fait rarissime dans son pays, par son appétence pour une démocratie de type direct, comparable au système suisse, Proudhon, tout à sa haine de l’Etat et de toute forme d’autorité n’aspire qu’à faire table rase de tout processus recourant au vote ou à l’élection, marchepied fatal vers un renforcement de l’Etat nanti du pouvoir de légiférer.
Toutefois, la gauche n’est pas unie sur la question du régime idéal. L’esprit antiautoritaire qu’exhale l’abondante production anarchiste n’est pas partagé par tout le monde et une aile plutôt réformiste croit dans le potentiel émancipateur de l’élection. Karl Marx en revanche, pour une fois d’accord avec les anarchistes qu’il exècre, ne perçoit aucun espoir dans les rituels à ses yeux élimés d’une démocratie fonctionnant par délégation du pouvoir aux élites économiques. Pour lui, le parlementarisme et les procédures de désignation des députés qu’il présuppose ne constituent qu’une démocratie formelle totalement déconnectée de la réalité que vivent les ouvriers. Il admet néanmoins l’élection comme arme tactique, contrairement aux anarchistes qui prêchent l’abstention. Elle n’en reste pas moins un gadget dont la société bourgeoise s’amuse pour mieux cimenter sa mainmise sur les moyens de production, qui doivent être expédiés au rebut. C’est au peuple qu’incombe le droit de prendre en mains la conduite des affaires publiques, en en confiant les rênes à son avant-garde prolétarienne, au moyen d’une dictature s’il le faut: la déréliction de l’Etat bourgeois qui s’ensuivra la rendra, à terme, de toute façon superflue… Une nouvelle dictature? Les anarchistes, Proudhon et Bakounine en tête, une fois de plus face à Marx, sursauteront d’angoisse…
Le parlementarisme en crise
Malgré ses adversaires adossés à de vastes cohortes de partisans zélés, l’idée de démocratie va réussir à se faufiler dans les interstices d’une histoire politique en pleine ébullition. Alors qu’anarchistes et communistes s’écharpent sur la notion d’autorité, alors que les monarchistes s’étranglent sur les préséances de légitimité, les républicains parviennent à faire entrer l’idée démocratique dans les mœurs politiques de leurs nations respectives. Avec des variations cependant. Si les Anglais n’ont jamais dérogé à leur vocation parlementaire, mais en ouvrant à petites doses les portes de Westminster au plus grand nombre, la France bascule dans la démocratie parlementaire dans les années 1870. Les Suisses, avec leur Constitution de 1874, hissent au niveau fédéral une démocratie semi-directe expérimentée au préalable dans de nombreux cantons et les Allemands acceptent l’idée parlementaire, en guise de compromis, sous la pression des démocrates. Bismarck y souscrit du bout des lèvres, mais son parlementarisme ne sera pas vraiment démocratique.
La Belle Epoque, au tournant du XXe siècle, est gagnée par une vague grandissante de scepticisme envers la démocratie, surtout dans son expression représentative. En même temps que s’affirme l’idée d’Etat-nation, se dresse un courant naviguant de plus en plus au-delà de la droite républicaine. C’est particulièrement le cas en France où des milieux catholiques n’hésitent pas à afficher leur nostalgie de la royauté. Alors que l’anarchisme continue à professer sa détestation des instruments parlementaires et de la forme démocratique qui le sous-tend, la pensée de Charles Maurras conquiert un nombre croissant d’adeptes. La république, avec ses compromis et ses inévitables compromissions, est attaquée de toutes parts. En comparaison de sa présence en France, l’antiparlementarisme est plutôt discret en Suisse où le Parlement est moins exposé, protégé par une démocratie semi-directe qui renvoie la responsabilité des décisions au peuple souverain. Les Chambres ne jouissent néanmoins pas d’une aura sans tache.
La situation s’aggrave au lendemain de la Première Guerre mondiale, d’où les systèmes gouvernementaux sortent exténués. A gauche, avec la victoire bolchévique en 1917, l’avenir revêt plus que jamais la couleur rouge du communisme, porté par Lénine et ses sbires. Affolée, la jeunesse bourgeoise se sent trahie par des systèmes démocratiques apparemment inaptes à inoculer un souffle nouveau dans des principes libéraux apparemment à bout de souffle. Les parlementaires, jugés prisonniers de leurs bavardages, les désespèrent. De plus en plus de personnes se tournent, à partir des années 1920 et surtout 1930, vers le corporatisme, comme forme d’une organisation sociale économique à même de réconcilier pacifiquement le capital et le travail, par-delà la lutte des classes, vouée au conflit. La Suisse n’est pas épargnée. Issus qui d’un maurrassisme riche d’une cohorte de fidèles surtout en Suisse romande, qui du catholicisme politique désormais fort d’un pan chrétien-social en développement, qui du petit commerce, représentant symbolique des classes moyennes en délicatesse avec une liberté du commerce et de l’industrie abandonnée à une concurrence désordonnée, les corporatistes rêvent d’une réorganisation profonde de l’ordre social.
La fascination autoritaire
Plus attirés par la Suisse de l’Ancien Régime que par les rituels démocratiques des radicaux et des libéraux, les corporatistes entretiennent un commerce compliqué avec une organisation parlementaire qu’ils veulent remplacer par un conseil des corporations non élu au suffrage universel et flanqué du seul Conseil des Etats, pilier du fédéralisme qu’ils ont fait leur. Au point de trébucher, lorsque certains d’entre eux lorgnent avec trop de complaisance vers l’Italie fasciste et finissent par donner la main à une révision de la Constitution dans un sens plus autoritaire, initiée par les milieux frontistes. En face, les radicaux et une partie de la gauche clairement réformiste, ayant divorcé du marxisme autoritaire des communistes, résisteront, sous les auspices de la démocratie directe. Durant l’entre-deux-guerres, celle-ci joue à plein son rôle de médiateur entre les différents pôles qui composent le paysage politique suisse, avec la paix du travail, signée en 1937, en toile de fond.
L’après-1945 consacre le triomphe de la démocratie libérale et sociale, dans ses différentes nuances en Occident. L’extension de l’Etat providence matelasse une démocratie qu’il s’agit de protéger contre les extrémismes. Mais l’édifice se lacère, en plusieurs étapes à partir des années 60 et 70, avec un mouvement soixante-huitard peu engoué par une démocratie déclarée «bourgeoise» et une crise pétrolière qui souligne la fragilité financière de l’Etat social. «Elections, piège à c…», disaient Daniel Cohn-Bendit et ses amis. Le rejet de la démocratie parlementaire s’accélère dans les années 2000, sous la pression des mouvements populistes de gauche et de droite, en rupture avec le monde politique «classique». Obnubilés par le pouvoir du peuple, qu’ils prétendent spolié de ses prérogatives, certains ne jurent que par une démocratie directe… tout en ne cachant pas leur admiration pour les régimes autoritaires qui fleurissent aux marges de «l’Occident global»… ou en son sein! En Suisse, la démocratie semi-directe continue à prouver sa capacité de résilience. Mais certains, surtout à l’étranger, repèrent en elle, à tort selon nous, un foyer de populisme périlleux.
Olivier Meuwly est historien. Spécialiste du XIXe siècle helvétique, il est l’auteur de nombreux essais sur la démocratie directe, le libéralisme et les partis politiques suisses.
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