Brève histoire du mot «civilité»

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écrit par Sébastien Lapaire · 07 mai 2025 · 0 commentaire

On compte par milliers les dictionnaires et autres ressources disponibles en ligne aujourd’hui. Aussi, à l’aide d’un ordinateur et d’une bonne connexion internet, on peut s’amuser à reconstituer l’histoire d’un mot. Tentons l’expérience avec «civilité».

Souvent critiqué pour son manque de rigueur scientifique, le Dictionnaire de l’Académie française n’en est pas moins une précieuse mine d’informations, puisque toutes ses éditions – neuf, dont la première remonte à 1694 et la dernière a été finalisée en 2024 – sont accessibles facilement en ligne. En passant d’une édition à l’autre, on peut tenter de retracer l’évolution de la signification d’un mot sur au moins trois siècles.

A l’entrée «civilité», on découvre toutefois que la signification de ce mot a peu évolué à travers les siècles. Dans l’édition de 1694, on lit: «Honnesteté, courtoisie, maniere honneste de vivre & de converser dans le monde.» Dans l’édition la plus récente, mise à part la modernisation orthographique, la définition est assez semblable: «Manière courtoise et polie de vivre et de se comporter en société.» Plusieurs dictionnaires de référence donnent d’ailleurs, à peu de choses près, une définition semblable. On note toutefois une formulation différente dans le célébrissime Littré, en plein XIXe siècle: «Bonnes manières à l’égard d’autrui; usage du monde.»

Pour remonter plus en arrière dans l’histoire du mot, il faut se tourner vers les dictionnaires historiques et étymologiques. On y découvre, sans grande surprise, que «civilité» est tiré du latin civilitas. Plus précisément, il s’agirait d’un emprunt au latin datant du XIVe siècle, si l’on en croit le Dictionnaire historique de la langue française (DHLF) d’Alain Rey, publié en 1992. S’il est utilisé quelque temps avec le sens philosophique de «communauté politique», chez le philosophe Oresme notamment, il prend, après le XVe siècle, le sens que nous lui connaissons encore aujourd’hui, toujours selon le DHLF.

A l’origine, la «qualité de citoyen»

Pour en apprendre un peu sur la préhistoire du mot, il faut alors se pencher sur son origine latine. En latin, la civilitas, c’est d’abord la «qualité de citoyen» (Gaffiot) ou le «droit de cité». Dans la Vulgate – une version de la Bible en latin, que l’on doit initialement à saint Jérôme et qui fut pendant des siècles la référence dans l’Eglise catholique catholique – on peut lire aux Actes des Apôtres (22:28): «Le tribun reprit: « Moi, j’ai acheté bien cher ce droit de cité (civilitatem). » — « Et moi, dit Paul, je l’ai par ma naissance. »»

A basse époque, toutefois, le terme prend un autre sens, comme le mentionne notamment le Dictionnaire étymologique de la langue latine (1932) d’Alfred Ernout et Antoine Meillet: celui d’affabilité, ou de «sociabilité, courtoisie, bonté», selon le Gaffiot. Un exemple: dans la Vie des douze Césars (environ 120 ap. J.-C.), Suétone dit de l’empereur Auguste qu’il «donna beaucoup de preuves signalées de clémence et de douceur (civilitatis).»

Une signification d’abord politique

On peut encore se demander ce qui distingue la notion de civilité en français, civilitas en latin, de ses synonymes les plus proches, comme politesse ou amabilité. L’étymologie du mot est sans doute importante ici: «civilité» rappelle toujours le mot de citoyen (civis) dont il est issu. Le mot semble donc se distinguer par une référence à la communauté politique. On peut penser que c’est cette dimension politique de la civilité qui la caractérise en propre. L’usage en témoigne, puisqu’on

parlera volontiers de politesse pour évoquer le respect des usages ou des convenances propres à une famille, ou un groupe social particulier. La civilité semble concerner plus spécifiquement les usages communs à une communauté politique, à une société.

Pour aller plus loin, c’est une investigation d’un autre type qu’il faudrait entreprendre, qui requerrait de passer des mots aux concepts, des termes à ce qu’ils recouvrent réellement, de l’histoire des mots à la philosophie. Néanmoins, la nature humaine est ainsi faite qu’on n’accède aux concepts que par le langage, qu’on a besoin de mots pour penser. Ainsi, l’enquête sur l’usage et l’histoire des mots, si elle n’est qu’un point de départ, n’en demeure pas moins très utile pour éviter de penser dans le vide, pour échapper à certains contresens en utilisant les mots les plus appropriés.

Reste que l’histoire d’un mot, tant qu’il est usité, ne s’arrête pas. Depuis un certain temps, déjà, il est courant, par exemple, d’avoir à indiquer ses titres de «civilité»: généralement «Monsieur» ou «Madame». Cet «emploi critiqué» du mot, comme l’indique le Larousse, constitue, selon l’Académie française, une «extension de sens abusive», comme elle l’indique sur sa page internet «Dire, ne pas dire». A l’expression «Donner ses titres de civilité», elle propose de substituer «Donner ses titres et qualités». Il y a fort à parier, néanmoins, que si l’usage persiste, l’Académie sera contrainte d’inclure cet usage nouveau dans la prochaine édition de son dictionnaire, car une langue évolue d’abord et avant tout avec ceux qui en usent.

Etudiant en philosophie, Antoine-Frédéric Bernhard est le rédacteur en chef adjoint du Regard Libre.

Vous venez de lire un éclairage contenu dans notre dossier «Faire face à l’incivilité», publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°116).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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