Le «crétin des Alpes», une curiosité médicale et littéraire
Au XIXe siècle, une étrange figure alimente les récits de voyageurs qui gravissent les montagnes en Suisse: le «crétin des Alpes». Monstre folklorique ou objet d’un enjeu médical, son histoire révèle bien plus qu’un simple phénomène sanitaire.
Quand Thomas Martyn visite la Suisse en 1788, l’expérience le marque, à plusieurs égards. Le naturaliste britannique documente son périple dans un Guide du voyageur en Suisse. On y apprend, au sujet du Valais, que «les imbéciles, qu’on appelle crétins, sont en grand nombre. Ici, les goitres ou cous enflés commencent également à être communs.» Martyn n’est pas le seul à faire cette expérience. De nombreux voyageurs qui découvrent les Alpes y rencontrent des êtres étranges, qui sont dans un état de dégénérescence physique et mentale avancée.
En 1842, on estime que plus de 8’000 crétins vivent en Suisse. Soit l’équivalent de 0,33 % de la population. A cette époque apparaît une seconde vague de récits de voyages dans les Alpes. Certains des meilleurs esprits littéraires de l’époque arpentent les montagnes suisses. Parmi eux, Victor Hugo, Alexandre Dumas ou Gustave Flaubert. Dans leurs récits, le crétin n’est plus seulement un monstre hideux, mais devient un élément pittoresque.
Dans son Histoire des crétins des Alpes, Antoine de Baecque parle d’une crétinomanie. Le voyageur, sûr de son intelligence, exprime une forme de supériorité paternaliste par la distance cognitive qui le sépare du crétin. Victor Hugo osera dire qu’«en présence de ce spectacle inexprimable de la beauté des montagnes, on comprend les crétins dont pullulent la Suisse (…) Les Alpes font beaucoup d’idiots. Il n’est pas donné à toutes les intelligences de faire ménage avec de telles merveilles.»
Ces moqueries ont toutefois une utilité. Avec leurs portraits, les voyageurs des Alpes font du crétin une «figure du folklore montagnard» qui fascine les lecteurs et alerte les pouvoirs publics, qui s’emparent du sujet, dans le but de trouver des réponses à ce qui apparaît comme un problème sanitaire.
Les hypothèses médicales pour remédier au crétinisme
De fait, loin d’être seulement une source de moqueries ou d’ostracisation, le crétinisme interroge les scientifiques de l’époque. Intrigués, ils sont nombreux à vouloir percer le secret de ces êtres déformés. Au XIXe siècle, plus d’une centaine de thèses de médecine seront soutenues sur ce sujet, surtout en France.
Cette «science de l’Alpe» nécessite nombre de déplacements. D’un côté, on assiste à l’arrivée de médecins dans les montagnes, venant faire des enquêtes et des rapports. Parfois intrusive, cette présence s’accompagne de mouvements inverses. Celui de crétins déplacés de gré ou de force pour être auscultés en dehors de leur milieu naturel, dans les diverses facultés de médecins qui s’intéressent à eux. S’ajoutent à cela des autopsies, nombreuses, de crétins morts. Les résultats servent à alimenter moult publications et conférences médicales.
Plusieurs pistes sont étudiées par la science. L’une s’intéresse à l’influence du climat sur les habitants des Alpes. Les frères Wenzel, des médecins autrichiens, voient le crétin comme un «végétal humain» qui souffre de l’humidité de son environnement. D’autres hypothèses sont bien plus dégradantes. Le médecin Knolz ira jusqu’à les comparer à des escargots ou à des plantes, qui ne méritent pas le qualificatif d’être humain. Certains médecins quant à eux suspectent «l’héréditée chargée» qui règne alors parfois dans les hauteurs d’être la cause de ce phénomène.
La consanguinité qui inquiète certains scientifiques les motive à empêcher les crétins de se reproduire et à les extraire de leur milieu naturel. Enfermés dans des centres, les crétins deviennent des cobayes. Dans le corps médical, les plus progressistes postulent qu’il est possible d’éduquer ces êtres à l’intelligence moins développée. C’est ainsi qu’on voit apparaître des «écoles de crétins» et des protocoles d’éducation spécialisés. On y pratique le chant, les lectures ou encore le dessin. Malheureusement sans grand succès notable sur l’état des patients.
La solution du sel iodé
Fait étrange, malgré la curiosité sincère et les vocations que suscite le crétinisme dans le personnel médical, il tardera à être éradiqué. Antoine de Baecque l’explique par le fait que «nombre de médecins sont réticents à l’idée de privilégier une cause plus spécifique du crétinisme et du goitre». Tout au long du XIXe siècle, c’est la doctrine des «causes multiples» qui séduit les scientifiques. Au lieu de se focaliser sur une réponse simple, ils suivent en parallèle les différentes pistes pour briser la résistance du crétinisme. Alors que dès 1810, le médecin genevois Jean-Francois Coindet avait pu démontrer l’efficacité du traitement iodé, ce n’est qu’au début du XXe siècle, grâce à des campagnes prophylactiques massives et systématiques de distribution de sel iodé dans les régions montagneuses, que le problème finit par devenir marginal.
Aujourd’hui éradiqué, le phénomène garde tout de même une forme d’actualité. Inutile de chercher des crétins dans les Alpes. Vous en trouverez dans les librairies et bibliothèques. Ainsi dans les bandes dessinées de Tintin, où le capitaine Haddock traite d’autres protagonistes de «crétins des Alpes». Bouclant la boucle, les crétins ont rejoint leurs critiques d’hier, les littéraires.
Directeur adjoint de l’Institut libéral et essayiste, Nicolas Jutzet est rédacteur au Regard Libre.