Au moins depuis le XVIIIe siècle et les séjours de Voltaire à Lausanne et Genève, l’arc lémanique est une terre d’accueil pour nombre d’intellectuels, attirés par son climat politique apaisé et la perspective d’une vie reposante.
C’est un trou de verdure au cœur de Lausanne. Le parc Mon-Repos, situé au nord-est de la ville, permet de s’extraire de l’agitation de la vie urbaine et d’imaginer ce que devait être la capitale vaudoise lorsqu’elle était encore bordée de vastes propriétés. En effet, ce parc abrite une maison de maître qui fut le centre névralgique d’un des grands domaines de la région lausannoise au XVIIIe siècle.
L’aspect imposant mais austère du bâtiment a de quoi étonner les flâneurs. Nombreux sont les touristes qui s’arrêtent devant l’édifice pour y prendre une série de clichés, intrigués par l’air de majesté qui se dégage de cette demeure, malgré sa grande sobriété. Pourtant, peu de promeneurs prennent le temps de lire la plaque apposée à gauche de la porte principale.Il y est indiqué que Voltaire s’est régulièrement rendu dans cette villa lors de ses séjours à Lausanne, pour assister à des représentations de ses pièces de théâtre. La présence du grand philosophe dans cette ville n’a rien n’anodin. Elle témoigne de l’intense vie culturelle de la capitale vaudoise au XVIIIe siècle.
Le réseau de Voltaire en terres valdo-genevoises
La grande importance dont jouissait Lausanne sur la scène culturelle européenne à l’époque de Voltaire s’explique en partie par la présence dans la capitale vaudoise d’intellectuels avec lesquels le patriarche de Ferney était lié, et qui l’encouragèrent à s’installer dans cette ville. En effet, selon l’historienne Béatrice Lovis, enseignante-chercheuse à l’Université de Lausanne, «Voltaire était demandé dans toute l’Europe à cette période». Si l’auteur du Siècle de Louis XIV choisit Lausanne, pour les séjours qu’il fit dans le canton de Vaud à la fin de 1755, au printemps 1756, puis en 1757 et en 1758, c’est qu’il avait noué des contacts étroits avec certains éminents penseurs vaudois, comme le juriste Clavel de Bransles ou le patricien Polier de Bottens. Voltaire avait même mis en relation ce dernier avec les rédacteurs de l’Encyclopédie de Paris.
Il semble par ailleurs que l’auteur des Lettres philosophiques se soit fortement appuyé sur ses liens avec certaines élites vaudoises pour fuir le cadre pesant de sa vie à Genève. En effet, en 1755, Voltaire venait d’acquérir les Délices, comme l’explique Béatrice Lovis, mais le grand homme ne souhaitait pas y résider en hiver en raison d’un climat qu’il jugeait incommode.
En outre, les représentations théâtrales étaient interdites dans la cité de Calvin, alors que la bonne société vaudoise quittait ses terres à cette période de l’année et s’installait à Lausanne jusqu’à Pâques pour se consacrer à des amusements tels que des bals, des redoutes ou la mise en scène de certaines pièces de théâtre. Voltaire, comme beaucoup d’autres Européens de passage dans ces contrées, jugea ainsi l’existence qu’il mena dans le canton de Vaud particulièrement agréable et reposante. Il semble à cet égard qu’il ait apprécié le caractère encore relativement champêtre de la vie à Lausanne.
Le point de rencontre de nombreux intellectuels européens
L’attrait exercé par l’arc lémanique sur de nombreux intellectuels européens s’est maintenu dans les siècles qui suivirent les séjours de Voltaire à Lausanne et Genève. En effet, cette région s’est imposée comme le centre névralgique de plusieurs réseaux de penseurs européens, ce qui motiva nombre d’entre eux à effectuer de brefs passages ou des séjours prolongés en terres vaudoises ou dans les environs de la cité de Calvin. Il en est par exemple ainsi des hommes de lettres réunis à partir de 1806 à Coppet par Germaine de Staël.
Dans la biographie qu’il a consacrée à l’auteur de Corinne, l’historien français Michel Winock montre en effet que lorsqu’elle fut contrainte de quitter la France pour son château de Coppet, en raison de l’antagonisme qui l’opposait à Napoléon, l’amante de Benjamin Constant jugea vital de s’entourer d’intellectuels venus de toute l’Europe, dans le but d’échanger avec eux des propos portant sur les arts ou la littérature et de faire avancer la pensée libérale.
Elle invita ainsi à la rejoindre dans cette commune vaudoise, à mi-chemin entre Nyon et Genève, des figures telles que le dramaturge italien Vincenzo Monti, l’homme d’Etat portugais Pedro de Souza ou l’académicien français Prosper de Barante. Pour parvenir à ses fins, la baronne de Staël-Holstein s’appuya sur la vision stéréotypée du canton de Vaud qui tendait à le considérer comme une région où l’on menait une vie simple et rurale. En effet, ainsi que l’affirme Michel Winock, citant certaines de ses lettres, elle n’hésita pas à insister sur le caractère pastoral de l’existence qu’elle menait à Coppet et sur les effets positifs d’une «nature bienfaisante», afin de convaincre ses invités de se joindre à elle.
Le biographe de Madame de Staël laisse par ailleurs entendre que si «la principale activité [de cette société était] la conversation» et que des considérations d’ordre littéraire y tenaient une place considérable, la politique était sans cesse présente dans les discussions des invités de châtelaine de Coppet. La matrice libérale du groupe de Coppet, notamment caractérisée par un attachement à la défense des libertés de l’individu face aux prétentions autoritaires des gouvernements, n’empêchait pas la présence de débats nourris. Selon Michel Winock, cela doit donc nous retenir de considérer le Groupe de Coppet comme «un parti ou un club». Ce sont précisément les dissensions qui existaient entre les nombreux intellectuels européens réunis par Germaine de Staël et leur capacité à dialoguer malgré elles qui font l’intérêt de cette société.
Le caractère transnational des relations qui unissaient les membres de ce cénacle peuvent donc nous conduire à penser que grâce au Groupe de Coppet, le Pays de Vaud devint l’un des pôles de ce que l’historien des idées Marc Fumaroli appelait la «République des lettres». Cette expression désigne une constellation d’hommes de plume qui se reconnaissaient comme tels et qui entretenaient des rapports intellectuels étroits par-delà les frontières nationales.
La Société du Mont-Pèlerin et la région lémanique
Il paraît possible de considérer que l’image positive dont jouit encore aujourd’hui le Groupe de Coppet fut l’un des éléments qui motivèrent les fondateurs de la Société du Mon-Pèlerin – un cercle réunissant des économistes et philosophes d’obédience libérale – à organiser leur première réunion en terres vaudoises. C’est en effet au Mont-Pèlerin, village situé au-dessus de Vevey, que ce collectif vit le jour en 1947.
Pourtant, d’après l’historien Olivier Meuwly, les liens entre la Société du Mont-Pèlerin et le canton de Vaud demeurent essentiellement symboliques. Lorsqu’ils prirent la décision de se réunir au bord du Léman, ces intellectuels étaient surtout intéressés par «le statut d’Etat neutre de la Suisse et par le fait qu’elle n’avait pas cédé aux sirènes du socialisme et du communisme», souligne ce spécialiste de l’histoire vaudoise et des courants libéraux.
Ce contributeur régulier du Regard Libre reconnaît cependant qu’à la fin des années 1940, la région lémanique était toujours perçue comme une terre d’accueil pour les intellectuels européens. «C’était bien sûr le cas de Genève, terre de Rousseau, mais aussi du canton de Vaud», précise-t-il.
La cité de Calvin jouissait en effet d’une bonne image auprès de la communauté internationale, puisqu’elle avait été le lieu de refuge de certains intellectuels européens, notamment libéraux, au cours de la Seconde Guerre mondiale. Cependant, comme l’indique Olivier Meuwly, la tradition de modération et de pragmatisme du Pays de Vaud en matière politique, qui offrait un environnement naturellement propice au développement des idées défendues par les fondateurs de la Société du Mont-Pèlerin, les a convaincus d’organiser leur première réunion en terres vaudoises.
Dans Scaling the Heights, un livre qui retrace l’histoire de cette institution dans le sillage de laquelle est également apparu l’Institut libéral, l’économiste Eamonn Butler explique que le choix d’un lieu situé dans la Riviera vaudoise était également dû au fait que la région semblait isolée des grands bouleversements du monde depuis des siècles. Quatre-vingts ans plus tard, on peut encore partiellement en dire autant. La Journée libérale romande 2025, co-organisée par Le Regard Libre, a eu lieu ce mois-ci à Lausanne.
Fondateur du Cercle fribourgeois de débat et vice-président de l’association Clavibus, Antoine Lévêque est rédacteur au Regard Libre.
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