Frédéric II, précurseur à sa façon du libéralisme
Nombre de travaux consacrés au règne de Frédéric II, roi de Prusse de 1740 à 1786, insistent sur la nature autoritaire du régime dont il était la tête. En rester là serait toutefois occulter l’orientation libérale des écrits politiques de ce «despote éclairé».
Publié en 1777, l’Essai sur les formes de gouvernement et les devoirs du souverain, ouvrage de Frédéric II lui-même, s’inscrit dans l’esprit de la philosophie des Lumières. Dans ce texte, le monarque vise à expliquer certaines grandes décisions prises au cours de son règne.
On y trouve ainsi une critique marquée du foisonnement de structures étatiques – souvent concurrentes – qui régissent certains royaumes. Pour Frédéric II, lorsqu’un gouvernement compte trop de ministres, il est fréquent que «l’un tire à gauche, alors que l’autre tire à droite», ce qui nuit à la cohérence de l’action de l’Etat.
Afin de saisir les ressorts de cette condamnation très vive des gouvernements dans lesquels le pouvoir serait trop dilué, il faut s’intéresser à la manière dont était administré le royaume de Prusse au moment de l’avènement de Frédéric II. En effet, selon l’historien Léo Gershoy, au début du règne de Frédéric II, l’Etat prussien était régi par un organe central, la Haute Direction générale des finances et de la guerre, à laquelle étaient rattachés plusieurs départements ministériels dirigés par des technocrates. Le gouvernement prussien était par ailleurs dominé par ce que Gershoy nomme «un principe de collégialité et de responsabilité collective», puisqu’un Directoire débattait régulièrement de la politique menée par chaque ministère.
C’est ce qui conduisit Frédéric à simplifier l’organisation de l’appareil étatique qu’il dirigeait, en créant des ministères dont la structure correspondait davantage à celle des instances gouvernementales que l’on connaît aujourd’hui. Il s’agissait de donner à l’Etat un pouvoir considérable, mais en le limitant à quelques domaines d’action d’importance stratégique, au premier desquels figuraient les questions d’ordre militaire. En effet, dans un article publié dans la Revue des deux mondes en 1967, l’historien Pierre Gaxotte écrivait que, pour Frédéric II, l’armée était l’«armature» de l’Etat puisque celui-ci avait été «construit pour l’armée et en fonction de l’armée».
Là où Frédéric II semble vraiment se rattacher à une forme de libéralisme, c’est lorsqu’il parle d’économie. Dans l’Essai sur les formes de gouvernement et les devoirs du souverain, il défend avec ardeur des principes économiques qui peuvent nous sembler familiers, lorsqu’il s’attache notamment à démontrer que «pour que les taxes soient égales et non arbitraires, l’on fait de cadastres, qui, s’ils sont classés avec exactitude, […] proportionnent les charges selon les moyens des individus».
Or, comme l’affirme l’historien Jean Meyer dans son ouvrage sur le despotisme éclairé, il est possible de mettre en lien cette assertion avec la tendance qu’avaient de nombreux monarques des Lumières à associer la gestion de certaines politiques publiques, telle l’imposition, au développement de sciences telles que la démographie ou la statistique, afin de ne pas opprimer le peuple avec une fiscalité trop importante. En effet, selon Meyer, Frédéric II s’est inspiré de la politique favorable à l’essor de ces nouveaux modes de connaissance menée par son père lorsqu’il régnait sur la Prusse.
L’objectif poursuivi avec cette manière de gouverner, reprise par d’autres souverains européens, était de permettre à l’Etat de ne pas être en décalage avec les revendications de la population en matière d’imposition et ainsi d’éviter des révoltes nourries par un sentiment d’injustice fiscale. Pourtant, selon Léo Gershoy, ce n’est qu’en 1776 que cette politique se concrétisa. En effet, au cours de cette année, Frédéric II engagea une réforme du système de perception de l’impôt qui permit de décharger les paysans en diminuant les taxes sur les biens nécessaires et en augmentant celles sur les produits de luxe.
C’est ce même instinct libéral qui conduit Frédéric II à estimer que «ce serait une faute impardonnable en finance, si les impôts maladroitement répartis dégoûtaient le cultivateur de ses travaux» et que «bien loin d’opprimer les pères nourriciers, il faut les encourager à bien cultiver leurs terres».
Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com
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