Trois enseignements de Friedman faisant écho aux enjeux actuels

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écrit par Sébastien Lapaire · 19 novembre 2024 · 0 commentaire

Dans un contexte économique marqué par le retour de l’inflation, la hausse des dépenses publiques et des transformations technologiques profondes, le célèbre fondateur du courant monétariste décédé en 2006 a encore des choses très utiles à nous dire.

Grâce à son humour, son langage clair et le caractère souvent contre-intuitif de ses thèses, Milton Friedman, l’un des plus illustres économistes du XXe siècle, parvenait à intéresser ses concitoyens à la théorie économique. Un enjeu majeur, puisque les politiques économiques que nous choisissons de mettre en œuvre régissent nos vies et déterminent largement notre prospérité. Voici trois de ses idées qui peuvent continuer à nous éclairer aujourd’hui.

1. L’inflation est un impôt non-consenti

Contrairement à une idée reçue, l’inflation ne désigne pas la hausse généralisée des prix. Elle n’en est qu’une des nombreuses causes possibles, parmi lesquelles la pénurie d’une matière première essentielle, comme le pétrole; l’augmentation de la taxe sur la valeur ajoutée (TVA); l’accumulation de réglementations environnementales ou sanitaires; et, justement, l’inflation.

Les économistes définissent l’inflation comme la perte de pouvoir d’achat d’une monnaie. Selon Friedman, cette dernière est «toujours et partout» le résultat d’une création monétaire excessive par la banque centrale. Lorsque l’offre de monnaie croît plus rapidement que les biens et services disponibles, la monnaie en question perd de la valeur. Et comme la monnaie est l’unité de mesure des prix, une perte de valeur de cette dernière entraîne fatalement une érosion du pouvoir d’achat.

Lorsque la création monétaire sert à financer les dépenses publiques, via l’émission d’obligations d’Etat, l’inflation devient une sorte d’«impôt invisible». Au lieu de faire des prélèvements de manière transparente au moyen du système fiscal, l’Etat emprunte indirectement à la banque centrale sur le marché des capitaux, dépréciant ainsi sa propre monnaie et grignotant sur le pouvoir d’achat de ses citoyens. C’est par ce procédé illibéral, à l’inverse d’un illusoire «argent magique», que le contribuable finit inévitablement par payer la facture.

2. L’impôt sur l’héritage ralentit le progrès économique

Les périodes de crise économique sont souvent marquées par des appels à de nouvelles taxes redistributives. Parmi les cibles les plus revendiquées se trouve l’héritage, que certains envisageraient même d’imposer à un taux de 100% sur la base de deux arguments principaux. D’une part, les individus doivent tous avoir les mêmes chances dans la vie. Il serait donc injuste que certains démarrent leur existence avec un capital supérieur à d’autres. D’autre part, comme cette taxe serait prélevée après la mort de l’individu, elle n’affecterait pas son incitation à créer de la richesse. Vraiment?

Tout le monde ou presque connaît une femme qui a cessé de fumer dès qu’elle a appris qu’elle était enceinte. Ce simple fait illustre un trait fondamental de la nature humaine: nous accordons davantage de valeur à la santé de nos enfants qu’à la nôtre. C’est ce que Milton Friedman qualifiait comme l’une de ses observations les plus curieuses: la majorité des êtres humains attachent plus d’importance à l’utilité que leurs enfants tireront de leur consommation future qu’à leur propre satisfaction présente. «Nous ne vivons pas dans une société d’individus, mais de familles», soulignait l’auteur de Capitalisme et liberté, laissant ainsi entrevoir une dimension conservatrice de sa pensée.

Imposer lourdement l’héritage reviendrait non seulement à priver l’individu du droit de disposer librement du capital dignement accumulé au cours de sa vie, mais aussi, et surtout, à détruire la plus puissante incitation à créer de la richesse à sa source. Cela pousserait les individus à dilapider leur épargne en consommation futile, privant ainsi la société des investissements essentiels à son développement sur le long terme. Les héritiers étant, au contraire, enclins à réinvestir le capital reçu, une telle politique devrait alerter une génération qui se soucie particulièrement de la durabilité environnementale et sociale.

3. L’impôt négatif sur le revenu pour lutter contre la pauvreté

Le développement rapide des intelligences artificielles (IA), et en particulier les suppressions d’emplois massives que ces technologies pourraient entraîner, ont ravivé le débat autour de l’introduction d’un éventuel revenu de base inconditionnel (RBI). Tel que défini par l’initiative populaire suisse «Pour un revenu de base inconditionnel», le RBI se comprend comme «une somme d’argent fixe distribuée à tous les résidents majeurs du pays, qu’ils travaillent ou non, qu’ils soient riches ou pauvres, jeunes ou vieux, malades ou bien portants». En 2016, les initiants avaient estimé ce montant à 2 500CHF par mois. Les individus auraient ensuite continué à être taxés sur leurs revenus, qui auraient été complétés par cette somme si l’initiative avait été acceptée.

Fait surprenant, Milton Friedman, connu pour son ardente défense du libéralisme économique, soutenait également une forme de RBI – mais sous une approche différente et pour des raisons bien distinctes. A des fins d’efficacité, le lauréat du prix Nobel en 1976 propose de fixer un seuil de subsistance minimal – prenons 2 500 CHF par mois – en dessous duquel l’individu n’est pas taxé, mais reçoit au contraire un transfert direct pour combler ses lacunes, jusqu’à atteindre ce niveau de revenu. C’est ce qu’il appelle l’impôt négatif sur le revenu (INR). Financé par les contribuables dont le revenu dépasse le seuil de subsistance minimal, l’INR instaure un filet de sécurité sous lequel aucun résident ne peut tomber, tout en simplifiant les nombreux programmes d’aide sociale en un seul mécanisme.

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Cela permettrait de réduire les coûts administratifs, d’éviter les inefficacités et de garantir que l’aide parvienne directement à ceux qui en ont besoin, sans stigmatisation ni bureaucratie excessive. Surtout, en supprimant tout plafond, l’INR éliminerait les «trappes à pauvreté» qui dissuadent actuellement les bénéficiaires de travailler par crainte de perdre leurs aides sociales. Même si chaque franc gagné au-dessus de 2 500CHF par mois était taxé, il resterait toujours plus avantageux de travailler que de ne pas le faire.

Bien qu’elle n’ait jamais été mise en œuvre à grande échelle, cette idée parmi les plus surprenantes de Friedman est celle qui, par son potentiel à convaincre à gauche comme à droite du spectre politique, aurait le potentiel de s’imposer dans les débats futurs.

Ecrire à l’auteur: yann.costa@leregardlibre.com

Vous venez de lire un listicle contenu dans notre dossier LIBÉRALISME, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°111).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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