Les rapports ambigus de la haute noblesse à l’argent

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écrit par Sébastien Lapaire · 08 août 2024 · 0 commentaire

Après la Première Guerre, beaucoup de maisons aristocratiques furent contraintes de se lier à des membres de la grande bourgeoisie pour survivre. Leur rapport à l’argent a alors profondément évolué. Ils sont désormais nombreux à réussir dans le milieu des affaires.

Dans ses Mémoires d’outre-tombe, François-René de Chateaubriand note que «l’aristocratie a trois âges successifs: l’âge des supériorités, l’âge des privilèges et l’âge des vanités». Or il semble qu’au sortir de la Grande Guerre, la haute noblesse européenne était entrée dans l’âge des vanités. En effet, elle avait perdu l’ascendant dont elle avait longtemps disposé grâce à sa puissance financière. Seule la perpétuation de ses codes au caractère étriqué et exclusif lui permit de fasciner et d’attirer à elle des membres de la nouvelle classe dirigeante bourgeoise. De nombreuses familles aristocratiques assurèrent ainsi la survie de leur mode de vie dispendieux en acceptant d’ouvrir leurs rangs à l’élite bourgeoise de l’époque, qui entretenait un tout autre rapport à l’argent.

La «machine refoulante» de l’aristocratie

On connaît notamment Marcel Proust pour avoir peint la montée en puissance, à la fin de la Première Guerre mondiale, d’une aristocratie d’origine bourgeoise dans les salons du faubourg Saint-Germain. Dans le Temps retrouvé, il montre qu’une roturière telle que Sidonie Verdurin – dont il raillait la bêtise et le mauvais goût dans les volumes précédents de la Recherche – peut devenir l’une des femmes les plus en vue de Paris après son mariage avec le membre d’une grande famille de la noblesse française.

En réalité, le triomphe de Mme Verdurin illustre un phénomène plus complexe qu’il n’en a l’air au premier abord. Dans un article paru en 2014 dans la Revue italienne d’études françaises, Roberta Capotorti estime que c’est parce que la noblesse demeura hostile à l’entrée en son sein de représentants de la grande bourgeoise qu’elle parvint à rester une force d’attraction pour ces individus. Selon cette spécialiste de l’œuvre de Marcel Proust, l’auteur a montré dans son roman que c’est la «machine refoulante» sur la base de laquelle fonctionnait toujours l’aristocratie après la Première Guerre mondiale qui permit à certains nobles désargentés de séduire puis d’épouser de riches bourgeois. En effet, bien qu’ils affectassent de mépriser l’argent, nombre d’aristocrates étaient conscients de la nécessité de s’appuyer sur les ressources financières des fils et des filles d’industriels fortunés pour continuer à mener une existence brillante.

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Auteur de La Persistance de l’Ancien Régime, l’historien américain Arno Mayer en arrive à des conclusions similaires: «les nobles, écrit-il, ont su tirer parti de la soif de prestige et de promotion de la bourgeoisie et ont ainsi admis dans leurs rangs des postulants issus des milieux d’affaires et des professions libérales. […] Ils ont choisi cette cooptation sélective, s’estimant capables de contenir et de neutraliser la contamination culturelle et idéologique qui s’ensuivrait».

Mayer décrit lui aussi une rupture nette entre les décennies qui précédèrent la Première Guerre mondiale, au cours desquelles la puissance financière des nobles était toujours assurée par un mode de subsistance de type féodal – caractérisé par la possession et l’exploitation de grands domaines – et la société nouvelle qui naquit des décombres laissés par la Grande Guerre. Selon lui, c’est uniquement au moment où les «nobles terriens» constatèrent qu’ils ne pouvaient plus compter sur les ressources dont ils avaient le partage qu’ils s’ouvrirent à la grande bourgeoisie. Un phénomène que l’historien préfère décrire comme un «anoblissement de la bourgeoisie aisée» qu’un «embourgeoisement de la noblesse».

Qu’en est-il un siècle plus tard? Les travaux de sociologues tels que Monique Pinçon-Charlot et d’historiens tels qu’Eric Mension-Rigau tendent à montrer que le phénomène décrit par Mayer n’est plus d’actualité. L’aristocratie aurait aujourd’hui repris à son compte de nombreuses valeurs bourgeoises. Dans Rester noble dans le monde des affaires, un ouvrage paru en janvier de cette année, Mension-Rigau explique par exemple que les aristocrates réussissent mieux que quiconque à s’intégrer dans le monde de la finance et de l’industrie grâce à leur capacité d’adaptation. Ils seraient même parvenus à concevoir cet univers comme la «transposition du champ de bataille» dans lequel combattaient leurs aïeux.

Ecrire à l’auteur: antoine.leveque@leregardlibre.com

Vous venez de lire un article tiré de notre dossier ARGENT, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°108).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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