Le Blanc esclavagiste: déconstruction d’un stéréotype woke
L’Occident n’est pas le seul à avoir pratiqué l’esclavage: toute la planète l’a fait. L’Europe et les Etats-Unis sont cependant les seuls à l’avoir reconnu entièrement. Voici sept faits généralement omis sur cette thématique dans les médias et les livres scolaires.
Tout un chacun connaît, au moins par son parcours scolaire, quelques éléments historiques de la traite atlantique, appelée aussi commerce triangulaire ou traite négrière. Que conclut-on bien souvent de ces informations parcellaires? Que l’Occident seul est coupable de crimes contre l’humanité tels que l’esclavagisme et la traite négrière. Que le Blanc seul a réduit le Noir durant de nombreux siècles à l’état de chose sur laquelle il avait droit de vie et de mort. Et que la traite atlantique seule a saigné le continent africain. Or, comme toujours, les choses ne sont pas aussi simples. Pour sortir du manichéisme woke, qui ne voit que ce qui l’arrange, il est important de rappeler les sept faits suivants, généralement passés sous silence.
1. Les pratiques esclavagistes et leur forme la plus radicale et organisée – la traite – sont l’une des réalités sociopolitiques les plus partagées au monde. La réédition de l’excellent Atlas des esclavages (Marcel Dorigny et Bernard Gainot, Editions Autrement, 2006/2022) est l’occasion pour les auteurs de rappeler que «l’esclavage n’est attaché ni à une civilisation, ni à un espace géographique, ni à une époque donnée: il a été l’une des formes les plus constantes, au fil de la longue histoire des civilisations, de la domination absolue d’hommes par d’autres hommes.» En d’autres termes, avant d’être le fait d’Occidentaux blancs porteurs d’un racisme spécifiquement antinoir, l’esclavagisme est une affaire de pouvoir, de domination sociopolitique et de nécessité matérielle et économique. La Grèce antique, l’Empire romain, l’Empire chinois, l’Empire tsariste, l’Empire ottoman ou l’Empire du Mali ont tous connu des régimes esclavagistes, sous des formes plus ou moins variées. En fait, il n’y a rien de plus commun que l’esclavagisme dans toute l’histoire et sur tous les continents, du moins jusqu’au XIXe siècle.
2. En Afrique, il n’y a pas eu que la traite atlantique. Si l’on se concentre sur l’histoire complexe de ce continent et son extraordinaire diversité de populations, Olivier Grenouilleau rappelle dans son essai d’histoire globale Les traites négrières (Gallimard, 2004) que trois grandes traites ont été organisées sur de nombreux siècles en Afrique: la traite atlantique, celle arabo-musulmane (transsaharienne vers le Maghreb et orientale vers la péninsule arabique) et les traites interafricaines, qui auraient précédé, puis accompagné les deux premières traites.
3. Dans la traite atlantique, les pouvoirs locaux (empires, royaumes ou chefferies) étaient bien plus impliqués que la présentation habituelle de l’histoire ne le suggère. Bien entendu, les royaumes portugais, espagnols ou anglais, armés de leurs marchands, ont généré une demande très forte en esclaves sur les comptoirs de l’ouest de l’Afrique. Or la pratique esclavagiste a précédé de nombreux siècles l’entrée en scène des quelques empires ou royaumes européens. Certains historiens africains affirment aujourd’hui que l’implication des pouvoirs locaux fut totale. Ils rappellent qu’il est rare que les royaumes européens aient participé directement à la chasse, aux razzias et à la mise en servitude de populations vaincues. Certes, il y a bien eu quelques escadrons portugais qui se sont aventurés à capturer des autochtones en Angola pour les réduire en esclavage, mais c’est à peu près tout. Les empires, royaumes ou chefferies d’Afrique étaient régulièrement en conflit les uns avec les autres; et les prises de guerre étaient en général réduites à la servitude – s’y ajoutaient des personnes en situation de dettes ou devant répondre de crimes perpétrés dans leur société. Autrement dit, ce sont les potentats locaux qui géraient les stocks et les livraisons d’esclaves, en augmentant l’offre au besoin, comme sur n’importe quel marché.
4. La traite arabo-musulmane (transsaharienne et orientale autour de Zanzibar) fut pratiquée sur une échelle bien plus longue que la traite atlantique, à partir du VIIe siècle jusque dans les années 1960. Certains pays comme la Mauritanie possédaient encore leur marché d’esclaves en 1980 (marché qui existerait toujours comme en Libye ou au Darfour). Comme le relève l’historien franco-sénégalais Tidiane N’Diaye dans son livre poignant et très documenté Le génocide voilé (Gallimard, 2008), la traite arabo-musulmane affecta directement 17 millions d’esclaves. Selon ses analyses, les conditions de déportation furent souvent plus rudes que celles de la traite occidentale. Par exemple, la castration de tous les mâles fut pratiquée de manière massive et systématique à Tombouctou ou Zanzibar en générant des taux de mortalité ahurissants. Alors qu’aujourd’hui les descendants des esclaves sont évalués à 70 millions sur le continent américain, il n’y en a pas plus d’un million dans le monde arabo-musulman, ajoute Tidiane N’Diaye, qui n’hésite pas à employer l’expression de «génocide voilé».
5. Bien qu’objet de questionnement et de débat, car les sources sont rares, certains osent aujourd’hui évoquer les traites interafricaines. En effet, les traites négrières ne furent pas l’apanage des royaumes ou empires européens et des califats/sultanats musulmans. Elles furent pratiquées par de nombreux royaumes en Afrique – on en dénombre plus d’une trentaine aux XVIIe et XVIIIe siècles – qui étaient en état de guerre quasi permanent, comme le furent les royaumes en Europe durant de nombreux siècles. Plus un royaume était puissant, plus il tendait à asservir d’autres populations. Tour à tour, le royaume d’Oyo (actuel Nigéria), du Dahomey (sud de l’actuel Bénin) et d’Ashanti (actuel Ghana) pratiquèrent la mise en servitude à large échelle, comme l’écrit Catherine Coquery-Vidrovitch dans Les Routes de l’esclavage. Histoire des traites africaines du VIe au XXe siècles (Albin Michel, 2018). L’historien américain Patrick Manning estimait déjà dans les années 1990 entre 13 à 14 millions le nombre d’Africains victimes des différentes traites interafricaines.

6. Inspirées par les idéaux des Lumières et des Eglises catholiques et protestantes, les premières puissances à déclarer la traite négrière immorale et illégale furent occidentales: la France révolutionnaire en 1794, la Couronne anglaise en 1807 et les Etats-Unis en 1808. Certes, il y eut souvent décalage de quelques décennies entre les idées, les lois et leur mise en pratique; il y eut des revirements, il y eut des pratiques clandestines durant des décennies. Cependant, on peut affirmer que la traite atlantique a presque entièrement cessé en Europe et aux Etats-Unis dans les années 1860, alors qu’elle est en pleine croissance à Zanzibar et sur la côte est-africaine. Autrement dit, autant l’Europe a joué un rôle prépondérant dans l’une des trois traites africaines, autant elle fut la première région mondiale à critiquer et abolir les traites esclavagistes au XIXe siècle. On peut ajouter que l’Europe s’est montrée à la hauteur de son devoir de mémoire, voire de repentance pour certains pays comme la France. En effet, tous les pays européens directement impliqués dans la traite atlantique ont accompli – ou sont en passe de le faire – cette tâche historique remarquable en revisitant leur passé sans concession. Même les villes suisses de Neuchâtel (via l’affaire de la statue de David de Pury), de Zurich et tout récemment de Saint-Gall ont sondé leurs archives et mis au jour les implications de notables locaux. Sur ce sujet, on relira d’ailleurs avec intérêt Des Suisses au cœur de la traite négrière d’Olivier Pavillon (Editions Antipodes, 2017).
7. Aucun pays du Maghreb ou de la Péninsule arabique, aucun pays du Proche-Orient jusqu’à la Turquie n’a reconnu une quelconque implication directe ou indirecte dans la traite arabo-musulmane, comme si cela n’avait jamais existé ou constitué un problème moral. Le narratif général continue d’évoquer un «esclavage doux», bien éloigné des affres de la traite occidentale. L’historien N’Diaye parle par ailleurs d’un syndrome de Stockholm touchant les peuples africains de religion musulmane qui, par solidarité religieuse, n’osent pas affronter la réalité historique en face (la traite arabo-musulmane) et en faire une investigation historique objective. Quant à la réalité des traites interafricaines, les premières brèches apparaissent depuis peu. Sur le continent africain, certains Etats comme le Bénin en 1999 (l’ancien royaume du Dahomey) ou le Sénégal ont fait leur premier acte de repentance auprès des Afro-Américains déportés par leurs ancêtres.
En conclusion, on notera que, sur les quatre étapes du processus historique du dévoilement de l’atrocité de l’esclavagisme et de la traite (la réalité de la mise en servitude et de la déportation, l’abolition de la traite, la recherche historique autour de l’esclavagisme et des responsabilités de chacun et enfin le devoir de mémoire, voire de repentance), seuls l’Europe et les Etats-Unis ont pleinement accompli cette tâche.
L’Europe à l’avant-garde de l’Histoire
Commentaire. Cet épisode tragique de l’histoire occidentale fait partie du programme des écoles secondaires en Suisse romande, et il est important qu’il le soit et le reste. Le bilan comptable, à lui seul, est effroyable : 12 à 13 millions de victimes en provenance du continent africain, déportées sur près de 400 ans vers les Etats-Unis, les Antilles et le Brésil – dont un million et demi périrent durant la traversée. Ces faits sont connus et régulièrement médiatisés. Ils ne sont nullement contestables. Ce qui l’est, c’est la construction woke du stéréotype du Blanc dominant, esclavagiste par nature et responsable à lui seul de toutes les misères africaines.
Certes, il est important de connaître l’histoire des traites négrières et de savoir quelles sont nos responsabilités historiques, car elles sont nombreuses. Certes, en Suisse, il est important de jeter toute la lumière sur les implications directes ou indirectes de personnalités suisses il y a quelques siècles, comme Neuchâtel l’a fait autour des figures David de Pury ou de Pierre-Alexandre DuPeyrou. Cependant, il est tout aussi important de savoir que l’Europe n’est pas seule coupable des traites, que les crimes d’antan n’ont pas à retomber de manière fracassante et culpabilisante sur les générations contemporaines et que, surtout, les Blancs ne sont pas génétiquement programmés à la pratique de l’esclavage.
En réalité, par ses universités et ses institutions politiques, l’Europe peut être fière d’avoir endossé ses responsabilités dans cette histoire terrible et complexe. Cela, alors même que d’autres régions du monde profitent de notre regard autocritique, voire de notre haine de nous-mêmes, en détournant systématiquement l’attention de leur propre passé obscur.
Yan Greppin est professeur de géographie et de philosophie au Lycée Denis-de-Rougemont, à Neuchâtel.
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