Grand Tour à Ali’i Drive à Hawaï, sur conseil de Mark Twain

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écrit par Sébastien Lapaire · 23 février 2023 · 0 commentaire

D’où l’atoll polynésien et Etat américain d’Hawaï tient-il son image de paradis sur Terre? L’écrivain Mark Twain et la création en 1978 des premiers championnats du monde d’Ironman ont contribué à faire de l’archipel un coin de rêve pour les voyageurs occidentaux.

D’une certaine manière, la littérature a avant tout prêté à l’atoll cet espace de géographie rêvé par tous les citadins des métropoles et mégalopoles appartenant à la face occidentale de la planète, les Californiens en tête. Depuis le début des années 2000, plusieurs chercheurs en sciences sociales ont démontré la valeur heuristique qu’il y avait à explorer la littérature en tant que prisme de l’imaginaire social. Vincent Coëffé, directeur du département de la culture, des arts et du patrimoine à l’Université d’Angers, fait partie de ces personnalités.

Les lettres de Mark Twain, destinées à publication dans le Sacramento Union et rédigées depuis son logement à bord d’océan, ont eu un impact que l’auteur, lui-même, n’avait jamais anticipé. Puis, les choses se sont un peu tassées. Jusqu’à ce qu’un événement beaucoup plus récent – la création en 1978 des championnats du monde d’Ironman à Kona – contribue à raviver bien différemment la valeur sentimentale et exotique que présentent les îles Sandwich. Entre San Francisco et Kailua Kona, on a tenté de déconstruire l’image édénique que l’on se fait d’Hawaï. Pour autant, cela ne doit pas occulter l’ensemble de la littérature poétique du XXe siècle et de la littérature sportive du XXIe, devenues prolixes sur le sujet.

De la Californie à la Polynésie

Afin de relier l’archipel hawaïen à la Suisse, un point de rencontre est particulièrement prisé par les voyageurs: San Francisco. De nombreux baroudeurs y font escale pendant plusieurs heures, voire plusieurs jours. Je m’y suis personnellement arrêté à deux reprises en mai, puis en juillet. Florent, lui, quelques mois plus tard, à son retour des championnats du monde d’Ironman en octobre 2022.

Fin mai, cette ville côtière formant une baie au contact de l’océan Pacifique était recouverte d’un épais voile de brume grisâtre. Les locaux appellent ce phénomène le June Gloom. Autrement dit, le mois de «juin morose». Le plan initial était de se rendre tout en haut de la Coit Tower, une tour de 64 mètres située au sommet du Telegraph Hill Boulevard. Depuis la salle à ciel ouvert, tout en haut de cette impressionnante bâtisse en style Art déco, la vue y est, par beau temps, entièrement dégagée sur la prison militaire d’Alcatraz, le Golden Gate Bridge et les quartiers d’affaires de la ville. Sur place, en revanche, le brouillard était très dense. Même en se rendant au Presidio, dans le détroit du Golden Gate, à quelques encablures du pont lui-même, la structure rouge n’était dévoilée que sur une courte partie de ses pylônes. Les câbles de suspension restaient eux parfaitement dissipés dans l’épais nuage de bruine. Et il faisait froid, sous le vent.

Dans ces conditions, d’aucuns rappellent que les températures peuvent étrangement varier sur toute la Californie, entre la façade ouest et les territoires ensoleillés éloignés des côtes durant la période de gloom. Une journaliste du Washington Post avait un jour qualifié de «coup de fouet thermique» le voyage qu’elle avait entrepris entre la ville de Templeton, dans les terres, et Cambria avec vue sur l’océan: 50 degrés de différence étaient ressentis alors que les deux endroits n’étaient situés qu’à 30 kilomètres à vol d’oiseau l’un de l’autre. Cette confluence entre plusieurs courants océaniques est ce qui poussa un écrivain à transcrire un jour sur un de ses carnets: «Mon hiver le plus froid était un été à San Francisco.» D’aucuns, vers la fin du XIXe siècle, ont souhaité attribuer ces bribes à Mark Twain, qui avait commencé à cultiver des sentiments très négatifs sur la Californie, son atmosphère, ses coutumes et sa population. Mais il semblerait qu’il n’ait en réalité jamais signé cette saillie.

Vincent Coëffé rappelle tout de même que, juste avant son départ pour les Hawaï, l’écrivain avait passé quelque temps dans une prison de San Francisco et que, par une nuit de détresse, il avait, durant la même année, tenté l’expérience de la roulette russe. Plus tard, il aurait même regretté à de nombreuses reprises l’heureux hasard d’un coup manqué. Coëffé fait donc remonter à cette année de captivité, probablement 1864, le début du voyage de Twain vers un monde différent. Un homme que l’on dit fragilisé par certaines expériences traumatisantes et porté par un désir de fuite et de refuge. Le changement de place lui «garantirait (probablement) la réversibilité du temps», écrit le professeur à l’Université d’Anger. Ce qu’il a effectivement longtemps admis dans ses recueils publiés à son retour à Sacramento.

Hawaï, l’endroit où l’on «se refait une santé»

Mark Twain l’écrivait lui-même dans un de ses écrits en 1866: «Les prêcheurs qui deviennent indolents viennent dans les îles Sandwich pour se refaire une santé. Ils retournent ensuite chez eux et écrivent un livre, parsemé d’histoires et de légendes vivantes.» L’écrivain a, semble-t-il, lui-même été bercé par les récits du navigateur James Cook qui a découvert les îles Hawaï en 1779. Il lui a repris le sentiment fort témoigné par les indigènes d’alors lorsque l’équipage de Cook accosta sur les rives de la région de Kona. On nomme aloha cette hospitalité éternelle, faisant partie d’un imaginaire social et réservée par les Hawaïens aux visiteurs de leurs îles.

Lors de ses quelques mois passés à Hawaï, Mark Twain a grandement contribué à maintenir vivant cet imaginaire, au nom d’une disposition naturelle des Hawaïens au partage. «Pour moi, l’air doux souffle toujours, ses mers d’été scintillent au soleil; le battement de ses vagues est dans mon oreille; je peux voir ses falaises enguirlandées, ses cascades bondissantes, ses palmiers pruniers se reposant sur le rivage, ses sommets éloignés flottant comme des îles au-dessus des nuages; je peux sentir l’esprit de ses solitudes sauvages, je peux entendre le clapotis de ses ruisseaux; dans mes narines vit encore le souffle des fleurs qui ont péri il y a vingt ans.» Ses récits sur les Hawaï ont au moins autant contribué à révéler l’auteur que la notoriété du lieu, estime Vincent Coëffé.

Durant son séjour, Mark Twain a aussi longuement sympathisé avec les marins et les baleiniers sur place. Il raconte aussi le violent déclin de la population autochtone, les Kanaka Maoli. Son voyage entre la ville de Kailua-Kona et la baie de Kealakekua a d’ailleurs donné vie aux passages les plus puissants et poétiques de son ouvrage. Une virée à cheval sur une distance de 20 kilomètres, direction sud. Dans son récit, il raconte la beauté de cette longue avenue, haute et ininterrompue, située à 300 mètres au-dessus de l’océan, toujours bien en vue. Il raconte la magie de ce chemin de terre, parfois enfoui dans une dense forêt tropicale, où les arcs des branches surplombent la route, l’ombrageant ainsi d’un soleil parfois bien chaud, et le laissant hanté par le chant invisible des oiseaux. Le parcours est très vallonné – pour y parcourir une course à vélo ou à pied, le tracé n’est pas innocent –, il protège souvent de la chaleur, sauf quand les ombres s’adoucissent pour laisser filtrer les teintes et filets de lumière, souvent étouffante. «Ces profondeurs vertes et fraîches de cette forêt permettent de se livrer à des réflexions sentimentales sous l’inspiration d’un crépuscule menaçant et de son feuillage murmurant», décrivait l’auteur.

Cette avenue, source d’inspiration pour Mark Twain, est la plus prisée de la région de Kona. Elle porte le nom d’Ali’i Drive et attire l’attention sur les nombreux chefs de tribu qui ont autrefois fait de cette région leur foyer. Elle sent toujours, depuis 1866, l’arôme particulier du café qui est récolté sur les pentes du mont volcanique d’Hualalai et qui est brassé dans tous les restaurants du lieu. Mark Twain n’a cessé de le répéter dans ses écrits. Cent cinquante-six ans plus tard, Florent Ferrara et sa famille n’y sont pas passés à côté non plus.

L’écrivain américain Mark Twain (1835-1910) dans un voyage sans retour certain à destination d’Hawaï. Entre spleen et espoir de renouveau. © Pictorial Press Ltd / Alamy

Ali’i Drive, lieu-dit du triathlon international

Ali’i Drive donne accès à de nombreux sites historiques qui s’étendent jusqu’à la baie de Keauhou. Cette route panoramique abrite en réalité les dernières demeures et refuges des grands monarques historiques de l’île, en particulier ceux de la dynastie des Kamehameha qui y ont régné jusqu’en 1872. Il y a d’abord le temple d’Ahuena Heiau, devenu la retraite du roi Kamehameha le Grand après avoir unifié les îles hawaïennes en 1812. Quelques mètres plus loin, se trouve le Hulihee Palace qui est devenu, dès sa construction en 1838, la résidence royale du roi Kamehameha III. Plus en contrebas, pointe aussi le clocher blanc de Mokuaikaua, la plus ancienne église chrétienne des îles d’Hawaï, fondée en 1820.

Ces trois reliques de la ville de Kailua-Kona forment une sorte de triangulaire du souvenir. Au centre de ce triangle sied, en revanche, le début de quelque chose de nouveau; une énergie virevoltante qui nous emmène au cœur même de la ferveur hawaïenne. C’est d’ailleurs là que des milliers de triathlètes sélectionnés et provenant de toute la planète se retrouvent pour y disputer l’épreuve la plus difficile de leur existence. C’est sur les îles Hawaï que sont organisés exclusivement, depuis 1978, les championnats du monde d’Ironman. Les épreuves sont exigeantes, tant au niveau psychologique que physique.

En octobre 2022, Florent Ferrara a pu, pour la première fois de sa vie, inscrire son nom au palmarès de cette épreuve mythique. Professeur de sport dans plusieurs collèges des hauts plateaux vaudois, Florent est aussi un sportif à l’évolution fulgurante. Notre rencontre a eu lieu un soir de septembre à Clarens, où il s’entraîne souvent. Il raconte avoir tenté de s’aligner pour la première fois sur un Ironman en 2019 à Zürich, après n’avoir participé qu’à deux seuls triathlons dans sa vie. Il en tente un deuxième à Tallinn, en Estonie, où il parvient à décrocher sa qualification pour les Mondiaux d’Hawaï. Déterminé, capable des plus grands sacrifices pour parfaire une carrière de sportif d’élite, il est aujourd’hui inscrit auprès du club de Bulle, non loin de Fribourg où il a suivi ses études en sport et performances à l’université.

Comprenez: pour obtenir le droit de figurer parmi les meilleurs triathlètes au monde sur l’île de Kona, trois ans seulement après s’être essayé sans grande conviction au triathlon, Florent Ferrara s’est livré à un régime de préparation drastique. Ce soir-là, à Clarens, non loin des rives du Léman, il venait de suivre son programme habituel; une heure et quart de natation, soit entre 3’000 et 5’000 mètres de brassées rapides, cinq heures de vélo, puis 25 minutes de course à pied, histoire d’habituer son corps aux transitions d’épreuves.

Un peu plus d’un mois plus tard, donc, il embarque à San Francisco – terminal considéré comme le tremplin des ambitieux, le regard tourné vers le Pacifique – en direction d’Hawaï. Dans ses yeux, on distingue de l’impatience et de l’excitation ; ces mêmes émotions qu’a péniblement éprouvées Mark Twain près de seize décennies plus tôt au moment de s’envoler vers l’inconnu. Le regard de Florent est cerné mais vif; celui de Twain était cerné et vague. Le mental de Florent vole haut; celui de Twain planait bas. Mais qu’importe, on sait maintenant que les îles Sandwich sont autant une arène de découverte qu’un théâtre de renaissance. Tous deux ont rêvé de cet archipel aux effluves de paradis; ils partagent désormais une même fièvre, celle d’avoir foulé les routes imparfaites d’Ali’i Drive.

Ali’i Drive, l’avenue des pèlerins

Sous 33 degrés et plus de 80% d’humidité, les décrassages du matin sont intraitables. Les premières brassées dans l’océan, dans une eau cristalline et sous l’assaut de vagues, sont timides, sans pour autant atténuer le plaisir de nager avec – et comme – les poissons; de façon désordonnée, pratiquant une sorte de sur-place très énergique.

Le cœur de la préparation implique ensuite de bien connaître le parcours à vélo de l’épreuve, sans doute le plus vallonné au monde. Un groupe d’entraînement voyage au petit matin en voiture en direction de Hawi, le point le plus au nord de l’île de Kona. Les routes très escarpées en direction de cette petite colline richement boisée font un cingle autour de la réserve forestière de Kohala. Florent les accompagne. Le retour se fera à vélo, ce qui suppose près de 80 kilomètres d’efforts.

Les voies routières à l’ouest de l’île sont particulièrement bondées d’athlètes, dont certains arborent en permanence une tenue nationale officielle. Le 4 octobre dernier, 92 pays étaient représentés à Kailua Pier, sur la jetée, au point de départ de la parade des athlètes. Ce défilé festif et bariolé, ayant généralement lieu la veille des premières courses, avait été mené pour la dernière fois par Mike Reilly, le haut dignitaire nommé de la parade des championnats du monde. Reilly fait partie des personnalités reconnues sur l’île; auteur de plusieurs livres qui dépoussièrent les histoires profondes des plus grands athlètes d’endurance, il offre, entre ses lignes, un aperçu souvent intime, révélateur et divertissant de ces personnalités marquantes, dont la plupart gardent leur meilleur souvenir à Hawaï.

Il est par ailleurs évident que la popularité d’Ali’i Drive est aussi intimement liée aux grands noms qui l’ont foulée depuis 1978. Derrière Mike Reilly et le Corps des jeunes officiers de réserve de l’US Army qui menaient le défilé, suivait au pas l’ensemble du panthéon des légendes de l’Ironman mondial. Parmi eux, Mark Allen, Bob Babbitt, Rocky Campbell, Heather Fuhr, Michellie Jones, Julie Moss, Paula Newby-Fraser, Greg Welch ou encore Dave Scott. Ces femmes et ces hommes n’ont jamais été de simples visiteurs de l’île, encore moins des touristes. Ils se sont, certainement malgré eux, mués en pèlerins des temps modernes, devinant ainsi le caractère sacré des lieux.

Mark Allen et Dave Scott, deux sextuples champions du monde, sont ceux qui ont le plus marqué de leur empreinte l’épreuve durant ses vingt premières années d’existence. L’édition 1989 qui avait mis aux prises ces deux plus grands gardiens d’Ali’i Drive avait donné vie à une bataille que tous les spécialistes de la discipline élèvent encore au rang de légendaire. Cette Iron War avait duré huit heures, où Scott et Allen étaient au coude à coude jusqu’aux derniers miles du marathon final.

Depuis, plusieurs sportifs à succès ayant concouru à Hawaï rappellent souvent la phrase prononcée par Mark Allen après sa course en 1989: «Quand on est invité dans la maison de quelqu’un, on apporte souvent un cadeau, une offrande. L’île d’Hawaï est comme une maison dans laquelle on entre de nombreuses fois dans sa vie, avant même de venir affronter le parcours de l’Ironman pour la première fois. Mais jamais personne ne pense à apporter de cadeau en échange de la chance d’être ici.»

A l’intérieur, une petite structure en bois, assez grande pour accueillir dix ou quinze personnes tout au plus. Il y a déposé ses brindilles d’herbe sur l’autel, où d’autres offrandes avaient été déposées par d’autres fidèles, et s’assit sur un des bancs à l’avant de la nef. «Pour la première fois, j’ai parlé à l’île», avait-il alors expliqué lors d’une conférence organisée par l’autre grande légende du triathlon Bob Babbitt en 2004. «J’ai demandé qu’elle accepte de venir là avec ma force et que ma force soit suffisante. J’ai demandé à l’île d’accepter ma présence et mes offrandes, et que je puisse simplement faire une bonne course. J’étais la seule personne encore présente dans l’église, mais je pouvais sentir que je n’étais pas seul.» Il explique alors avoir eu une vision, claire et limpide, au moment de fermer les yeux. «Avais-je enfin établi un lien avec l’esprit de l’île que j’avais ressenti si fortement ces dernières années, mais dont j’avais souvent essayé de m’en cacher plutôt que de l’embrasser? C’était certain.»

En 1989, Mark Allen avait, pour la première fois, réussi à remporter les championnats du monde après 8h09’15, pulvérisant de 18 secondes le record du monde détenu, jusque-là, par Dave Scott. Son record sur marathon est même resté invaincu pendant les 27 années suivantes. D’une manière profonde, Mark Allen avait finalement réussi à établir une connexion réelle et paisible avec Hawaï. Le potentiel spirituel de Kailua-Kona n’est donc pas une légende urbaine. Mark Twain et Mark Allen, à plus d’un siècle de distance, n’ont cessé d’en vanter les forces supérieures qui y règnent.

Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com

Vous venez de lire un reportage tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°93).

Crédit photo: Vue aérienne de Kailua Pier, la jetée de la ville de Kailua-Kona. © Design Pics Inc _ Alamy

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».