Les dessous des méthodes (limites) du Nike Oregon Project

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écrit par Sébastien Lapaire · 26 janvier 2023 · 0 commentaire

Le lecteur découvrira à la fin de cet article une courte interview menée par la journaliste, auteure et réalisatrice Elisabeth Alli avec le psychologue du sport Mattia Piffaretti. Au cœur de cette discussion ouverte, le thème désormais central des athlètes hyperquantifiés, autrement dit guidés et monitorés à l’année par les nouvelles technologies. Pour mieux comprendre le phénomène, nous avons refait un tour de l’autre côté de l’Atlantique, près de Portland, en Oregon.

«De nos jours, traiter des athlètes hyperquantifiés dans la presse est un besoin fondamental pour comprendre le nouveau rapport au sport que témoigne l’ensemble des athlètes professionnels issus de la génération Z. Tous ces articles devraient paraître librement, car ils appartiennent à des informations de nature de bien public.»

La journaliste, essayiste et réalisatrice Elisabeth Alli dresse un portrait plutôt heureux de la manière dont la technologie de pointe transforme dans sa plus sombre profondeur le métier d’athlète professionnel. On découvre des méthodes destinées à maintenir les sportifs les plus prometteurs dans un cycle de préparation physique taillé pour le particulier. Cette façon de procéder vise en principe à allonger les carrières dans le sport de haut niveau, en préservant les athlètes de fractures de stress et autres blessures attribuées à la fatigue accumulée. «Sur le plan sportif, cela s’est traduit par une codification extrême de leurs performances», explique la journaliste suisse.

«En effet, leurs entraînements sont analysés, numérisés et paramétrés. Les données ainsi récoltées sont mises au service d’une science sportive de plus en plus avant-gardiste et en mesure de développer ce que d’aucuns nomment aujourd’hui «l’athlète quantifié». Soit une figure sportive dont le poids, la hauteur, la force, le rythme ainsi que les réactions ont été scannés par des ordinateurs qui deviennent toujours plus capables de prédire le jour et l’heure précis du pic de leur forme.» Cette technologie sert donc à la fois à protéger la santé physique des athlètes, mais aussi à leur assurer les meilleures conditions pour qu’ils performent au mieux le moment venu. La génération Z, celle née entre 1997 et 2010, est celle qui en profite désormais pleinement. Pourtant, la course aux nouvelles technologies dans l’athlétisme existe depuis bien longtemps aux Etats-Unis. Tant et si bien qu’elle ne procure, selon certains… pas que du bien.

Une rencontre entre Alberto Salazar et Tom Clarke

De retour à Pearl Street, au croisement avec la 6e Avenue, la boutique Nike à Eugene reste portée par la grande virgule rouge qui surplombe sa façade vitrée. Mais cette fois, ce n’est pas dans une de ces boutiques que notre enquête nous porte, mais à Beaverton, à près de 200 kilomètres plus au nord, dans la banlieue ouest de Portland. Amenés sur place après plus d’une heure et demie de route et bordés par le parc naturel de Tualatin Hills, les quartiers généraux de Nike s’étendent sur un domaine sportif de 115 hectares sur lequel sont disposés plus de 75 bâtiments dédiés au nom des plus grandes figures du sport américain; on y retrouve à titre d’exemple des centres d’entraînement et de conférences divers et variés du nom de Tiger Woods, Serena Williams, LeBron James, Michael Jordan ou encore John McEnroe.

C’est dans ce complexe d’une étendue superbe que Nike a donné vie à un projet de développement de l’athlétisme fondé sur des méthodes nouvelles. Sa naissance est, comme pour toutes choses ambitieuses, due à un événement plutôt inattendu. Le 16 avril 2001, le marathonien Rod DeHaven, seul représentant américain de sa discipline aux Jeux olympiques de Sydney en 2000, termine sixième du marathon de Boston derrière un Sud-Coréen, un Equatorien et trois Kényans. L’effusion de joie, ayant raison de Boylston Street, emporte la foule et ventile les étendards américains. Mais elle en irrite quelques-uns. Alberto Salazar, ancien détenteur du record du monde sur marathon, né à La Havane puis établi très jeune à Wayland dans le Massachusetts, jette un regard par-dessus son épaule et se met à héler en direction de Tom Clarke qui venait tout juste de prendre ses fonctions en tant que président de l’innovation chez Nike. Après quelques échanges épris par un mélange de surprise et d’effarement, Clarke se retourne et assène: «Les choses sont-elles devenues si mauvaises pour que nous nous réjouissions à ce point d’une sixième place?» Salazar lui donne raison; il fallait trouver un moyen pour que la course de fond redevienne compétitive aux Etats-Unis. La base du plan est fixée à 5’000 kilomètres de là, à Beaverton. La Nike Oregon Project – la NOP pour les plus connaisseurs – voit ainsi le jour.

Nike, une histoire de l’innovation

La NOP a d’emblée esquissé un plan d’entraînement intensif basé sur l’utilisation de nouvelles technologies. Entraîneur en chef, Alberto Salazar enrôle des athlètes en devenir avant même qu’ils n’entrent à l’Université. Galen Rupp, un jeune homme d’alors 18 ans originaire de Portland, et Caitlin Chock (19 ans) en provenance de Roseville en Californie, sont parmi les premiers à s’installer à Tualatin Hills, dans les quartiers généraux de Nike en 2004. D’autres athlètes, à l’instar d’Alan Webb, quittent l’Université avant le terme pour signer un contrat aux alentours de 250’000 dollars annuels avec Nike.

Par-delà le contrat chiffré, Alberto Salazar dégaine un autre argument de poids pour convaincre les plus jeunes athlètes de rejoindre son programme d’entraînement. En persistant à vouloir «amener la montagne» en Oregon, il affirme offrir des conditions d’entraînement dont aucun campus de la région ne pourrait disposer. La plupart des athlètes sous contrat observaient un entraînement le matin, suivi d’une sieste l’après-midi dans une maison spécialement conçue pour retirer l’oxygène afin de simuler la vie en haute altitude. Ce procédé est aujourd’hui réputé favoriser le développement de globules rouges chez les athlètes, ce qui de facto augmente les performances sportives.

La maison en question avait été équipée de plusieurs lampes étanches à l’air et d’une technologie novatrice de purification de l’air d’une valeur proche des 110’000 dollars. A l’extérieur de la maison, en revanche, s’étendaient d’innombrables sentiers parcourant de long le Forest Park de Portland. De cette façon, l’on pouvait «vivre haut et s’entraîner bas».

Au-delà de ces appartements privés, dès le début des années 2000, Nike a aussi détaillé un programme entier de surveillance des conditions physiques de ses athlètes grâce à des électrodes reliées à plusieurs logiciels de fabrication russe estimés, eux, à 35’000 dollars. L’objectif de cette pratique, qui s’est récemment démocratisée, est de déterminer l’état global de l’athlète et ainsi façonner des entraînements d’intensité adaptée selon la personne. Pour certains athlètes, par exemple, des tapis de course sous-marins et à très faible gravité étaient mis à disposition de manière à réduire l’influence de la masse corporelle sur la course, assurant par ailleurs une meilleure régénération des muscles. De même, en collaboration avec la Colorado Altitude Training, un équipement sur mesure était commandé à l’occasion de séances spécialement créées sous hypoxie, soit sous un taux d’oxygène inférieur à l’air ambiant.

Nike Oregon Project
La façade de la plus grande boutique Nike de Portland, à quelques kilomètres seulement de Tualatin Hills dans le quartier de Beaverton. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino (Portland)

Un programme au style soviétique où des scientifiques du secteur privé réinventent la neuro-mécanique, la chimie sanguine et les ondes cérébrales écrivait en 2002 le magazine Wired. C’est l’autre moment de l’innovation zéro chez Nike, dès lors que les athlètes sous contrats découvraient les entraînements dictés par des milliers d’algorithmes et tamis moléculaires. «Un projet de laboratoire de plusieurs millions de dollars qui repose sur des théories scientifiques et des gadgets technologiques de pointe, parfois pas encore testés», détaillait le journaliste.

La course à l’innovation et aux technologies de dernière génération est une composante inscrite dans les gènes de Nike depuis sa fondation en janvier 1964. Tom Clarke, qui assume encore aujourd’hui la présidence de l’innovation à Beaverton, est titulaire d’un doctorat en biomécanique et n’a jamais eu peur de sortir des sentiers battus. Le plan jugé peu orthodoxe d’Alberto Salazar en 2001 pour revitaliser la course de fond aux Etats-Unis l’a tout de suite convaincu : «Nous pouvons certainement réussir là où les régimes standards ont longtemps échoué», expliquait-il dans une interview en 2002.

La Nike Oregon Project est-elle allée trop loin?

La relation entre le sport et les nouvelles technologies n’a jamais rien eu d’évident. Chaque nouvelle innovation a toujours été scrupuleusement étudiée au regard d’une possible concurrence déloyale vis-à-vis des athlètes usant de méthodes d’entraînement traditionnelles. Cette relation houleuse entre la science et le sport de haut niveau est aussi vieille que Nike elle-même; inquiet de l’impact de la chimie moléculaire sur les corps, le Comité international olympique décida, peu avant les Jeux olympiques de 1968, d’introduire le dépistage des drogues auprès des athlètes engagés, marquant dès lors le début des contrôles antidopage.

Dès les années 1970, en menant des recherches à bâtons rompus de chaussures plus performantes en situation de course, Nike semble s’être toujours positionné à la limite de l’acceptable. Dès la mise à disposition de la maison à Forest Park, l’USADA, l’agence antidopage des Etats-Unis, avait aussitôt mis sur pied un groupe de travail chargé de formuler des recommandations pour délimiter les pratiques acceptables d’amélioration des performances de celles assimilées à la tricherie. «L’argument en faveur des maisons d’altitude est qu’elles permettent d’offrir aux athlètes qui ne peuvent pas vivre en altitude des conditions de vie similaires, expliquait en 2002 le directeur général de l’agence Larry Bowers. En revanche, ce qui n’est pas pris en compte, c’est que les personnes vivant à haute altitude ne bénéficient pas des avantages de l’entraînement à basse altitude. Alors où est la limite?»

Un autre écueil sur le long terme des méthodes de la NOP touche également l’utilisation des électrodes fabriquées et livrées par l’entreprise finlandaise OmegaWave. La mesure des composantes sanguines n’est pas en soi une source de problèmes éthiques. En revanche, des voix se sont élevées ces dernières années en brandissant la probabilité que des biais existent, ces mesures étant basés sur des modèles purement mathématiques.

Alberto Salazar ne s’en est par ailleurs jamais caché; aucune machine n’est parfaite. En revanche, selon le Cubain d’origine, l’OmegaWave reste un instrument précieux, car il remplace la nécessité de faire régulièrement des prises de sang ou de faire courir un athlète jusqu’à épuisement dans un laboratoire pour déterminer s’il est suffisamment en forme ou non. Ou mieux, si le profil d’un athlète en repérage correspond à celui d’un champion. Autrement dit, s’il vaut la peine d’investir du temps et de l’argent sur lui – ou non.

La chute inévitable de la NOP

De nombreux athlètes, aux premières années de la Nike Oregon Project, à l’instar du marathonien Frank Shorter, assuraient que l’ensemble du dispositif mis sur pied par Alberto Salazar pouvait certes apporter un avantage physique durant les compétitions, mais permettait surtout de doper la résilience psychologique face aux échéances les plus importantes. «Peu importe que vous y croyiez ou non, si vos concurrents pensent que cela fonctionne vraiment, alors tout cela joue en votre faveur», expliquait-il au magazine Wired. «Quand je courais, ma devise était de ne jamais démentir une bonne rumeur à mon sujet».

Mais les effets psychologiques de l’hyperquantification tournaient ces dernières années de plus en plus à la défaveur des plus jeunes athlètes, la plupart du temps enrôlés dans des programmes d’entraînements qu’ils ne maîtrisaient plus. Une des athlètes à avoir révélé certaines difficultés ressenties face aux méthodes d’Alberto Salazar était Mary Cain, quelques mois seulement avant la dissolution de la Nike Oregon Project en octobre 2019.

Mary Cain est une athlète née en 1996, spécialiste du demi-fond. Partie de Bronxville, dans l’Etat de New York, pour rejoindre l’Oregon en 2012, elle signe sept ans plus tard une tribune dans le New York Times pour alerter sur les dérives des modèles mathématiques sur lesquels son entraîneur se basait pour lui demander de perdre, de façon excessive et très arbitraire, du poids. La pression psychologique exercée sur elle a rapidement terni ses performances en course et sa qualité de vie. En trois ans, dévoile-t-elle au quotidien new-yorkais, elle a connu un dérèglement de ses menstruations suivi de cinq fractures osseuses. Autrement dit, la technologie par les chiffres développée dans le but de préserver les athlètes de toute lésion corporelle accidentelle due à des surcharges de travail devenait, elle-même, la cause du mal. «Alberto Salazar a instauré une culture toxique et abusive au sein du projet», assurait Mary Cain.

Les chaussures, vecteur de l’innovation chez Nike, parsèment les rues du Downtown de Portland. © leMultimedia.info / Oreste Di Cristino (Portland)

Pour mieux comprendre le phénomène d’un point de vue biomécanique, nous avons fait halte au Robert D. Clark Honors College de l’Université d’Oregon, à Eugene. Une thèse de bachelor rédigée par Amelia Heckman a tenté d’offrir une meilleure compréhension du phénomène de l’hyperquantification au sein des universités américaines. Deux constats de base sont énoncés; d’une part le sport dans les Colleges aux Etats-Unis reste une institution foncièrement orientée vers le succès, en grande partie aussi économique. D’autre part, les «victimes» des nouvelles méthodes d’entraînement fondées sur les data impactent en moyenne une grande majorité de jeunes athlètes, issus justement de la génération Z et qui, selon Heckman, ne possèdent ni l’autorité, ni l’expérience professionnelle requises pour tirer la sonnette d’alarme lorsque les manières outrepassent les limites.

«Dans un objectif de vouloir obtenir plus de victoires, et plus de revenus, se construit un environnement qui fait peser une pression toujours plus grande sur les athlètes, les entraîneurs et l’ensemble du staff engagé pour produire du résultat», écrit l’étudiante. «Les athlètes (et en particulier les athlètes féminines) sont dévaluées et confrontées à des risques de troubles alimentaires pour des raisons particulièrement obscures.» Et si l’on ajoute à cela la fiabilité contestable des données de mesures établies par des algorithmes purement mathématiques et le fait que la confidentialité des données des athlètes recueillies par ces machines ne soit, pour l’heure, aucunement assurée, les problèmes des méthodes de la Nike Oregon Project basculent indéniablement vers une controverse d’ordre éthique.

Autre affaire: en octobre 2019, alors que les championnats du monde d’athlétisme ont lieu au Qatar, l’AMA, l’agence mondiale antidopage, tire des conclusions d’une enquête menée sur plusieurs mois au sein de la NOP et statue en faveur d’une suspension d’Alberto Salazar pour des faits présumés de dopage institutionnalisé au sein du groupe d’entraînement. L’entraîneur d’origine cubaine, qui clame son innocence, est écarté des pistes pendant quatre ans et Tom Clarke prononce la dissolution de la Nike Oregon Project quelques jours plus tard, 18 ans après sa fondation. Un système venait de s’écrouler. Mais la réalité des athlètes hyperquantifiés, elle, n’a de loin pas disparu. Bien au contraire, elle prospère à des échelles, certes moindres, dans presque tous les Etats américains, du Maryland à la Californie. Et désormais même dans les plus grands centres d’entraînement en Europe.

Ecrire à l’auteur: yves.dicristino@leregardlibre.com


Trois questions à Mattia Piffaretti, psychologue du sport

Le Regard Libre: Sommes-nous vraiment en face d’une nouvelle génération de sportifs?

Mattia Piffaretti: Oui. Nous avons une nouvelle génération qui a grandi avec les nouvelles technologies de l’information. Depuis son plus jeune âge, elle a eu une exposition sans précédent à des modèles de vie actifs qui exhortent à garder son propre corps au top de la forme physique. Il s’agit en outre d’une population qui aime le gaming. De ce fait, les jeux vidéo remplacent ou parfois dépassent leur réalité.

Quels sont les effets de ce phénomène?

Les effets sont ambivalents. Si, d’une part, il y a le risque de sédentarisation, d’une dépendance au monde virtuel, d’autre part il y a une technologie qui permet une toute nouvelle expérience sportive avec des avantages et des opportunités comme un monitorage plus complet donnant au sport une dimension plus équitable, mais peut-être moins humaine. Je pense à la fois à la technologie de la goal-line ou encore aux courses, dans lesquelles les athlètes sont de plus en plus souvent départagés au millième de seconde, grâce aux données télémétriques. Ces jeunes évoluent ainsi dans un univers inondé d’infos qui préservent leur santé en leur permettant de mieux monitorer certains aspects de la performance.

Quel est le danger pour les athlètes quantifiés?

La poursuite de l’activité physique à cause d’une baisse voire d’une perte de motivation, car face à la dureté de certaines situations, ils peuvent parfois manquer de résistance et de résilience. En effet, leur tendon d’Achille est la persévérance.

Quel conseil donner à leur entourage?

Leur entourage sera proche, surtout dans les moments charnières et difficiles. Il doit répondre présent avec un tout nouveau style de communication où le partage et la participation seraient la toile de fond, dans un état d’esprit à la fois constructif et démocratique afin que l’athlète reste indépendant. En l’occurrence, il faut savoir informer, stimuler et donner des retours motivants. Finalement, il faudra être des leaders transformationnels en leur offrant des modèles à suivre, car c’est une façon de faire qui leur est très familière. 

La totalité de l’interview, réalisée par Elisabeth Alli, journaliste et essayiste, est à retrouver sur leMultimedia.info.

Vous venez de lire un article tiré de notre édition papier (Le Regard Libre N°92).

Illustration de couverture:

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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