L’Ukraine existe: voici son histoire

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écrit par Sébastien Lapaire · 15 avril 2022 · 0 commentaire

Le Regard Libre N° 84Clément Guntern

Dossier «Ukraine»

En 2008, face à Georges W. Bush, Vladimir Poutine affirmait que l’Ukraine n’existait pas. A l’époque, personne ne comprit réellement en Occident, ce que cela signifiait concrètement. On le sait aujourd’hui. Analyse.

Dans toute guerre, l’agresseur tente de justifier son recours à la force. Vladimir Poutine a ainsi cherché à présenter les raisons qui l’ont poussé à envahir l’Ukraine. Parmi de nombreuses raisons fallacieuses, plusieurs étaient d’ordre historique ou faisaient référence à des représentations historiques qui ont cours en Russie. La première, très largement présente dans la Russie post-soviétique, concerne la Grande Guerre patriotique face à l’envahisseur allemand. C’est ce qui lui permet de parler de dénazification de l’Ukraine. Une autre de ses justifications l’amène à dire ce qui paraît à première vue un non-sens complet: l’Ukraine n’existe pas. A quoi pense Vladimir Poutine en déclarant cela?

Cette affirmation, derrière son outrancière radicalité, nous fait plonger en plein cœur de l’histoire ancienne de la Russie jusqu’à l’ainsi nommée «Rus’ de Kiev». Au IXe siècle, le vaste espace compris entre la mer Baltique et la mer Noire est divisé entre une large bande de forêts au nord et d’infinies steppes reliant l’Europe à l’Asie, passant notamment à travers le territoire de l’actuelle Ukraine. Cet immense espace ouvert a vu se succéder de très nombreux peuples: Huns, Mongols, pour les plus connus. Cependant, malgré les incessantes vagues balayant l’Eurasie d’est en ouest, des populations sédentaires ont tout de même pu s’implanter.

«Le berceau du peuple russe»

D’après la seule source de l’époque, ce seraient les Varègues, les équivalents des Vikings pour l’est de l’Europe, qui, après avoir fondé la ville de Novgorod au sud de Saint-Pétersbourg, auraient conquis la ville de Kiev, la «mère des villes russes», pour y installer leur capitale vers la fin du IXe siècle. La Rus de Kiev naît à cette époque. Au fil de nombreuses conquêtes, les descendants de Rurik – fondateur de la dynastie ayant précédé les Romanov – étendent les terres de la Rus des rivages de la mer Blanche à ceux de la mer Noire et de la Pologne à la Volga. Un seul Etat domine alors ce que l’on commence à appeler la Terre russe.

Cependant, en raison des incessantes guerres intestines, la Rus de Kiev finit par décliner. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, le centre de gravité de la Rus commence à pencher en direction du nord-est et de ce qui deviendra plus tard Moscou. Quand l’invasion mongole arrive dans le premier tiers du XIIe siècle, la Rus de Kiev cesse d’exister, en même temps que l’entité unificatrice de la région.

C’est à cette période que commence la construction de l’Etat moscovite. Pendant ce temps, l’Ukraine va passer successivement entre les mains des Mongols, du grand-duché de Lituanie, puis de la République des Deux-Nations, fruit de l’Union de Lublin en 1569 entre le royaume de Pologne et le grand-duché de Lituanie. C’est au moment de la domination polonaise que naissent les premiers sentiments nationalistes en Ukraine. Au fil de plusieurs révoltes menées par les Cosaques contre Varsovie, ces derniers parviennent même à établir un Etat autonome en territoire ukrainien. Ce n’est qu’à partir de 1654 que le giron du Kremlin s’installe, à la suite de l’appel à l’aide des Cosaques dans leur lutte contre les Polonais. A Moscou, on parle de «l’unification» de la Terre russe.

Entre-temps, malgré sa soumission aux Polonais et aux Russes, l’Ukraine continue à exister quelque peu politiquement grâce à la cosaquerie, premier ferment de l’identité nationale ukrainienne au XVIe siècle. Par la suite, et ce jusqu’en 1991, à l’exception d’une brève période entre 1917 et 1922, l’Ukraine vit sous le contrôle de l’Empire russe, puis de l’URSS.

La question ukrainienne

Apparue au XVIIIe siècle, la question nationale ukrainienne reste malheureusement toujours d’actualité. Est-ce que Petits-Russes et Grands-Russes ne forment qu’un seul peuple? Ou, au contraire, s’agit-il de peuples différents? Les historiens ukrainiens voient dans l’opposition entre Kiev et les régions du nord-est, berceau de la Moscovie, puis du combat contre la domination polonaise, la preuve de l’existence de deux peuples opposés depuis des siècles. Les historiens russes, dans leur immense majorité, le nient. Ce débat, par sa simple existence, tendrait à prouver qu’il en existe deux, de peuples. Si la pertinence de chercher un berceau au peuple russe ou au peuple ukrainien dans la Rus de Kiev est contestable, il n’en reste pas moins qu’Ukrainiens et Russes vécurent une histoire politique séparée des siècles durant.

Dans tous les cas, le maître du Kremlin a tranché. Pour lui, l’idée d’une nation ukrainienne, héritière de la Rus de Kiev ou de quelque origine que ce soit, est une fabrication de l’Occident. A la manière des Cosaques, l’Etat ukrainien, en plus de n’avoir aucune légitimité historique, ferait peser une menace mortelle sur la Russie. L’idée selon laquelle le peuple ukrainien ne serait qu’une variante du peuple russe n’est pas l’apanage de Vladimir Poutine: toute une frange nationaliste des Russes la partage. En se basant sur l’existence d’une entité politique née il y a plus de 1100 ans, Moscou a justifié une guerre contre un peuple étroitement lié au sien mais ayant vécu une histoire différente durant des siècles. S’il y avait le moindre doute aujourd’hui concernant la «question ukrainienne», il a été levé au moment même où les «Moscovites» ont franchi la frontière.

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Crédit photo: © Pixabay

Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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