Rire au cinéma: encore un acte contestataire?

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écrit par Sébastien Lapaire · 10 mars 2022 · 0 commentaire

«Il n’y a pas de film comique qui ne soit contestataire, on ne peut pas faire un film comique charmant.» Ce sont les mots prononcés par l’une des plus grandes figures comiques du cinéma, Jacques Tati, en 1979 lors de son entretien avec les Cahiers du cinéma. Mais le cinéma comique semble aujourd’hui avoir basculé: pour être contestataire, il doit être charmant. Analyse.

La saga «Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu?» provoque à chaque nouveau film le scandale pour le racisme décomplexé de ses personnages. D’une autre génération, l’équipe de Philippe Lacheau est taxée, elle, d’homophobie. Les Tuche ne manque pas de provoquer l’habituel lever de fourches à chaque nouveau film, accusé de mépris de classe. Et quelle place a encore Hubert Bonisseur de La Bath, notre célèbre OSS117, auprès des femmes aujourd’hui? Le film lui-même s’interrogeait sur ses propres limites et n’a pas manqué de créer la polémique en singeant le symbole MeToo.

D’où cette question: pourquoi le rire, aujourd’hui, est-il interprété en haine?

Le rire et la norme

Rappelons quelque chose de fondamental: le rire est toujours une conséquence. La conséquence d’un hasard qui voudrait que l’on se moque de la maladresse d’un ami ou d’un mécanisme savamment orchestré comme les films de Black Edwards. Le rire d’une salle est le fruit d’une esthétique, d’un jeu, d’un rythme, certes, mais aussi d’un point de vue. De quoi rit-on? Aristote expliquait que l’on riait d’un défaut ou d’une laideur. Le rire se construit toujours par rapport à une norme. C’est hors de ces normes que se sont construits nos plus grands personnages comiques: Charles «The Tramp» Chaplin, les Marx Brothers et leur amoralité, l’idiot Jerry Lewis, le décalé Monsieur Hulot. Ces personnages, tous contestataires, nous ont permis d’observer la norme depuis leur regard, à nous fondre dans la marge pour ironiser sur les masses.

Evidemment, face à ce progressisme masqué sous les traits du fatalisme, la norme, conservatrice, ne tarda pas à répliquer: tout au long de sa carrière, on voulut expulser Chaplin des Etats-Unis car il aurait été «nuisible au tissu moral», comme le rappelle encore en 1947 le démocrate John Rankin. Jerry Lewis, détesté en son pays pour le reflet qu’il lui tendait, était adulé par les Cahiers, Godard le présentant comme «le seul à Hollywood à ne pas tomber dans les catégories des normes établies». Mais ils purent poursuivre leur carrière contrairement aux français Jacques Tati et Pierre Etaix qui, après respectivement Playtime et Pays de cocagne, deux bijoux d’ironie plus que mordante envers une nouvelle société de consommation, connurent une traversée du désert dont ils ne se remirent jamais. La norme n’aime pas être la norme.

L’art d’accepter son ridicule

En 1996, c’est une célèbre comédie de Patrice Leconte qui a placé le public face à une vérité dérangeante: le rire a parfois des conséquences. Dans sa comédie dramatique Ridicule, le bel esprit se transformait en outil d’ascension social, mais toujours aux dépens des moqués. Il n’est alors outil d’intégration qu’à partir du moment où il est aussi outil d’exclusion. On ironise sur le manque de vigueur de l’autre, la joute verbale n’est que moqueries et les sujets trop sérieux sont à bannir. L’humour serait alors oppressif par nature? Non, se permettait de répondre le film, il ne l’est pas par nature mais par culture. En effet, de l’autre côté de la Manche, existe un humour absurde, un humour noir. Lorsque le Marquis de Bellegarde s’attriste d’avoir perdu son chapeau, son compagnon anglais lui rétorque alors: «Cela vaut mieux que la tête». Le message est clair: le bel esprit, la moquerie, la joute verbale rit de l’autre; l’humour, absurde comme noir, rit du monde. Le premier se moque de celui qui sort des normes, le second rit des normes elles-mêmes.

Que sont aujourd’hui ces comédies françaises qui provoquent de tels élans de haine mais qui sont paradoxalement toujours appréciées du grand public? Le premier – et peut-être le bon – réflexe est de les catégoriser dans la droite lignée de ce bel esprit, qui se distingue de l’humour. La culture différente est un moteur du rire dans Qu’est-ce qu’on a fait au bon Dieu?. Deux hommes virils qui s’embrassent involontairement produit la surprise et le gag dans les films de Philippe Lacheau. L’ignorance dont fait preuve Les Tuche de certaines conventions sociales provoque chez le spectateur la moquerie. Nous sommes bien plus proche de l’héritage du bel esprit présenté dans Ridicule où l’on se moque des marginaux que de la portée critique d’un Monsieur Hulot, condamnant les normes établies.

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Mais le véritable problème levé par les critiques apparaît lorsqu’on veut attribuer à ces récentes comédies françaises la portée morale d’un Monsieur Hulot: le simple gag d’un baiser involontaire entre deux hommes, provoquant en eux le dégoût, devient alors un symbole d’homophobie. Construire le gag autour d’un costume exotique revient à singer le multiculturalisme et peut aller jusqu’à témoigner du racisme latent de nos sociétés occidentales! Des comédies qui pensaient offrir un trait d’esprit se retrouvent transposées à des discours qui semblent les dépasser elles-mêmes.

Pourtant, elles ne sont pas à plaindre: chaque attaque est l’occasion d’une tournée des médias afin d’évoquer la surprise et la volonté de faire un simple divertissement qui fera rire son public et en profitent pour invoquer la sempiternelle liberté d’expression. Mais ils oublient une autre liberté fondamentale: celle de l’interprétation. Là se situe le véritable intérêt du débat.

Quels outils permettent d’interpréter les images de cette façon? Christian Clavier ferait preuve de moins de crédulité en acceptant les critiques, en validant des interprétations qu’il ne partage pas pour mieux ensuite défendre les siennes. A l’opposé, les personnes qui accusent ces comédies d’être réactionnaires, sexistes ou encore homophobes doivent cesser de tomber dans le piège d’un réductionnisme de l’œuvre qui fait perdre à ces dénonciateurs toute crédibilité. Il est d’autant plus intéressant que les dialogues menés sur ce sujet aboutissent autant à questionner le point de vue de chaque spectateur qu’à une discussion sur l’esthétique des gags: d’où parle le spectateur pour apprécier ou non cet humour? de quelle façon le gag a été mis en scène pour provoquer le rire ou la gêne? La comédie, même en prenant le parti de la norme, continue d’être contestataire.

Ecrire à l’auteur: jordi.gabioud@leregardlibre.com

Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier ironie, publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N° 83).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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