Le narcissisme, une violence discrète

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écrit par Sébastien Lapaire · 19 septembre 2025 · 0 commentaire

Chaque mois, le youtubeur Ralph Müller livre son analyse cinglante d’un phénomène typique de l’époque. Ce mois-ci, il s’attaque à la nature du narcissisme et sa forme contemporaine.

Quand on pense à la violence, on pense généralement à la violence spectaculaire qui contient en elle-même les ressorts de sa mise en scène. Mais il se pourrait bien qu’en Occident, la violence la plus diffuse ne soit pas de cet ordre. En 1979, Christopher Lasch publiait La Culture du narcissisme. Il y analysait les mutations de la société américaine, marquées par un déclin des valeurs collectives au profit d’un individualisme exacerbé. 

«Assailli par un mécontentement vague et un sentiment de vide intérieur», écrivait Lasch, l’individu cherche la paix dans le mirage d’un jeu de regards. Livré à lui-même dans un monde hostile, compétitif et sans repères, sa propre réalisation est un fardeau qu’il ne supporte qu’en abdiquant une part de son humanité. Avec le temps, le livre de Lasch n’a rien perdu de sa force. Plus frustré et plus intolérant que jamais à la frustration, plus fragile et plus soucieux que jamais de manifester son éclat, l’individu est plus que jamais un monstre en puissance.

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Ce que l’historien américain avait déjà compris, c’est que notre rapport au temps, fait d’une succession de présents discontinus, ne permet pas l’établissement dans les consciences d’une durée propre à accueillir un sens des valeurs, ni à consolider un socle psychologique. Le Moi se fait et se défait au gré d’excitations fugaces. Désinvolte et dispersé, ses passions sont brèves et sa parole sans valeur. En conséquence, la confiance s’étiole et la rectitude devient une sorte de folie ou une risible ingénuité. Il règne un climat de méfiance généralisée où l’autre est toujours le débiteur d’une faute putative.

Ainsi, le narcissisme s’insinue dans les esprits comme mécanisme de survie. Comme l’écrit Lasch, «le narcissisme semble représenter la meilleure manière d’endurer les tensions et anxiétés de la vie moderne». Il est l’appareil psychique qui protège l’individu de l’Autre. Il lui permet de projeter ce qu’il abhorre en lui-même et de se servir sans assumer la charge d’un engagement réciproque. Tout à ses droits, nulle part en ses devoirs.

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Tout invite l’homme d’aujourd’hui à se chercher où il est sûr de ne pas se trouver et à causer un tort qu’il prendra soin de ne pas voir. C’est le paradoxe du narcissisme que de donner l’illusion d’un culte du Soi tout en témoignant au contraire de son extrême fragilité. Lasch rappelle que le narcissisme, au sens clinique, est au contraire le fruit d’une haine du Moi. L’individualisme actuel n’est de ce fait pas synonyme d’autonomie. L’individu correspondant au schéma décrit a besoin des autres pour s’estimer lui-même, et ne se reconnaît que dans le reflet de l’attention qu’on lui porte. Il n’y a pas vraiment de moi dans une telle constellation, et assurément pas de toi. L’autre est un objet – obstacle, miroir ou opportunité – dont la valeur éphémère est indexée sur les besoins du moment.

Nous sommes à l’ère des sincérités successives. L’individu ne peut se porter garant de rien, et chacun projetant en tous la confusion de son propre cœur, nul n’a l’idée de s’embêter à être digne. Je ne réponds pas de ce que je dis aujourd’hui, car j’ignore qui je serai demain. C’est dans les replis de cette irresponsabilité nouvelle que couve une violence invisible, mais bien réelle. Narcisse, indifférent et agressif, mal dans sa peau et séducteur, ne peut faire autre chose que détruire à mesure qu’il s’effondre. C’est là l’effet pervers d’une certaine frivolité. Tout se paie.

Le formateur Ralph Müller livre dans chaque numéro son analyse cinglante d’un phénomène de société. Retrouvez ses vidéos sur la chaîne YouTube «La Cartouche».

Vous venez de lire une chronique tirée de notre édition papier (Le Regard Libre N°119).
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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