Croyances à la fin du monde: «Le millénarisme porte un espoir»
Directeur de l’Institut Religioscope à Fribourg, Jean-François Mayer est spécialiste des nouveaux mouvements religieux. Au rang de ses objets d’étude: les croyances à la fin du monde, qui appartiennent au domaine spirituel, mais pas seulement… Entretien.
Annonce de la fin du monde, entre-soi, convictions inébranlables, rituels: certains mouvements politiques contemporains, d’écologie radicale notamment, présentent parfois un visage pouvant être considéré comme «sectaire» – c’était le mot employé dans la presse par le député démissionnaire genevois Christian Bavarel concernant l’amendement des Verts Genevois, dont il faisait alors partie, qui interdisait aux élus de manger de la viande lors des repas officiels. Qu’en pense le passionné des sectes Jean-François Mayer, qui nourrit en ce moment le projet d’un ouvrage sur les croyances millénaristes – une forme d’apocalyptisme – dans l’Occident contemporain?
Le Regard Libre: Le mot «secte» appartient-il à votre vocabulaire? On a l’impression en vous lisant que vous l’utilisez par commodité, considérant lesdites «sectes» comme des mouvements religieux comme les autres, ce qui vous a parfois été reproché.
Jean-François Mayer: L’approche sociologique classique met en contraste un modèle «Eglise» et un modèle «secte». Des auteurs tels que Ernst Troeltsch ou Max Weber les ont définis comme types idéaux: l’Eglise, dans cette approche, est une organisation religieuse extensive, aspirant à rassembler l’ensemble de la population, et la secte un petit groupe auquel adhèrent de façon volontaire des personnes convaincues. Ces types idéaux se déclinent en une très grande variété de cas concrets. L’opposition entre une Eglise dominante, d’une part, et des sectes sur les marges des institutions religieuses, d’autre part, a dû faire l’objet d’adaptations dans le contexte américain où le modèle de l’Eglise établie ne fonctionne pas de la même façon. Par la suite, la situation s’est encore complexifiée avec l’apparition de groupes qui se réfèrent au christianisme, mais aussi l’irruption d’autres références religieuses, par exemple orientales. A ce changement de paysage, les approches sociologiques ont répondu en élaborant des définitions des sectes dans leur rapport au monde plutôt qu’à un modèle religieux dominant.
C’est-à-dire?
Il s’agissait de s’abstraire de la dimension théologique qu’impliquait la définition classique de la secte. Parallèlement, un débat public a contribué à d’autres redéfinitions de la notion de secte. Celle-ci avait toujours eu une connotation peu positive, mais le développement de mouvements religieux variés à partir des années 60-70 a donné naissance à de nouveaux usages polémiques, avec la secte comme problème social. On a baptisé ces groupes «nouvelles sectes», Jugendreligionen, etc. A partir de là, les observateurs du champ religieux se sont retrouvés dans une situation délicate: ils utilisaient le terme de secte dans une acception neutre, alors que, pour le grand public, parler de secte revenait à dire: «voilà un groupe potentiellement dangereux.» Cette perception de la secte comme problème potentiel pour les individus ou les sociétés allait également concerner les Etats, faisant même l’objet de rapports parlementaires, par exemple en France.
Comment vous situez-vous alors par rapport à ces différentes approches des sectes?
Pour beaucoup de sociologues, historiens et observateurs du fait religieux – dont je fais partie – il devient difficile d’utiliser le terme de secte à cause des connotations dans le grand public. L’absence de toute définition juridique de la secte a également embarrassé d’autres acteurs, par exemple étatiques, qui ont adopté l’expression de «dérive sectaire» pour désigner des comportements problématiques dans des mouvements religieux. Nous savons tous, évidemment, qu’il existe des dérives dans ces domaines. J’en ai connu certaines de très près, je serais le dernier à les nier. Mais je reste sceptique sur l’ajout de l’adjectif «sectaire». Qu’apporte-t-il, sinon un peu plus de confusion? On en arrive même à parler de «dérives sectaires» dans les Eglises historiques, comme si la dérive n’était pas un risque qui peut surgir dans tout contexte religieux ou social. Pour ma part, quand cela survient, je préfère parler de «dérive», sans adjectif. La charge sociale négative du mot «secte» explique en partie le recours par les chercheurs à des expressions neutres comme «nouveaux mouvements religieux», même si je trouve celle-ci très peu satisfaisante et trop malléable selon les auteurs. Peut-être pourrait-on parler simplement de «mouvements religieux» et envisager ensuite différentes classifications.

Venons-en au thème de la fin du monde dans les mouvements religieux que vous avez étudiés – en les fréquentant. Dans le champ religieux, à quoi se rattache à l’apocalyptisme?
Nous rencontrons différents types d’apocalyptisme. Le millénarisme en est une souche importante. Il vient de l’idée d’un règne de mille ans, qui suivrait des turbulences planétaires considérables. Cette idée, à l’origine, puise dans la tradition chrétienne. Les six premiers versets du chapitre 20 de l’Apocalypse font référence aux mille ans en question. Les mouvements millénaristes se veulent avant tout porteurs d’un espoir. Pas l’espoir d’une fin du monde, mais l’espoir de ce qui viendra après. A savoir un monde meilleur, qui remplacera le monde actuel, après des bouleversements majeurs, dont l’actualité semble apporter au croyant millénariste les signes annonciateurs. L’espoir millénariste correspond au fond à une aspiration de tout être humain, celle d’un monde dont l’injustice, la souffrance, la mort même seraient enfin extirpées. C’est évidemment un désir compréhensible: qui n’aurait pas envie d’un monde meilleur? Ces messages de salut nous annoncent qu’il viendra; plus de maladie, plus de mal. C’est en quelque sorte une mise en contraste du monde présent avec le monde à venir idéal.
Si personne en effet ne s’oppose à l’idée d’un monde meilleur, tout le monde ne rêve pas pour autant d’un monde idéal, parfait. L’idée d’un tel avènement peut même faire frémir.
L’histoire nous apprend comment des utopies qui tenteraient d’amener la perfection vont être amenées à l’imposer en contraignant le monde à accepter leur vision de la perfection. Cela débouchera sur des totalitarismes et des expériences catastrophiques. Le millénarisme, lui, sort de l’histoire telle que nous la connaissons, justement. Le règne de mille ans se présente dans un statut un peu intermédiaire: même si ce n’est plus l’histoire profane, c’est encore l’histoire. C’est après que viendra la Jérusalem céleste… L’idée des millénarismes religieux, c’est que le renversement est opéré par une intervention divine. Les humains n’en sont pas capables. Dieu doit intervenir: c’est là la grande différence avec les utopies séculières. D’ailleurs, dans la plupart des cas, les mouvements millénaristes ne proposent pas de construire eux-mêmes le royaume de Dieu sur Terre. S’ils tentent de le faire, ils rencontrent bien sûr les mêmes écueils que les autres projets utopiques…
Quelle forme de salut attendent les croyants millénaristes?
L’historien Norman Cohn, dans son ouvrage Les Fanatiques de l’Apocalypse, résumait les caractéristiques du salut tel que l’entendent les millénaristes. Il s’agit d’un salut collectif (les croyants en bénéficient en tant que groupe), qui a lieu sur Terre et pas dans un autre monde, qui n’est pas projeté dans un avenir lointain. Aussi, ce salut est total (ce n’est pas un réformisme, tout va changer) et miraculeux (parce qu’il ne découle pas d’efforts humains, mais intervient grâce à des agents surnaturels ou avec leur aide). On observe ce millénarisme dans des mouvements tant chrétiens que non-chrétiens qui ont pu reprendre certains thèmes du christianisme. C’est la cas de mouvements qu’on qualifierait aujourd’hui de New Age. Toute l’idée du Nouvel Age, comme son nom l’indique, est bien l’idée qu’on entre dans une ère différente.
Y a-t-il un profil type du croyant millénariste?
Non. Alors bien sûr, dans des situations difficiles, l’espoir millénariste semble offrir une issue. En l’an 2000, je m’étais rendu deux fois en Ouganda pour y enquêter sur un cas grave d’explosion de violence millénariste avec le «Movement for the Restoration of the Ten Commandments of God». Des centaines de personnes avaient péri. Je me souviens d’une femme, dans une vallée pauvre, qui me disait, sur un plan très simple: «Ils nous disaient qu’on n’aurait plus besoin de bêcher, plus besoin de travailler». Cela existe. Mais cela ne doit pas faire oublier qu’existe aussi un millénarisme de classes aisées. Au XIXe siècle, il y a eu des gens qui appartenaient à de tels milieux sociaux et qui jouaient un rôle important dans des groupes millénaristes. Les défis que rencontre l’être humain ne sont pas simplement matériels, c’est aussi ce scandale que peut être l’imperfection du monde, la souffrance, l’injustice, même si l’on n’en est pas victime personnellement. Sans oublier l’existence de textes bibliques pouvant se prêter à de telles interprétations.
Notre époque est-elle propice aux croyances de type millénariste?
J’aime bien citer le chercheur américain Jeffrey Kaplan: «Ce que les millénaristes font le mieux, c’est regarder.» Ce qu’ils regardent, ce sont les signes des temps. Une pandémie, une catastrophe, une guerre, un tremblement de terre, la montée de la criminalité seront des signaux captés par le millénariste. Or aujourd’hui, tous les signaux du monde entier nous parviennent en temps réel. Nous sommes inondés de mauvaises nouvelles. Il y a donc multiplication de raisons de croire à une fin du monde, ou en tout cas à l’imminence de temps cruciaux. Certains disent qu’il faut se préparer à des temps difficiles – le survivalisme a ses adeptes. D’autres se diront que c’est désespéré – c’est tout le problème que pose l’absence d’intervention divine dans un logiciel apocalyptique. Récemment, je suis tombé sur un troublant fil de discussion Twitter, où quelqu’un avait demandé si cela avait encore un sens de faire des enfants à l’heure actuelle. Un nombre non négligeable de personnes en arrivent à se poser de telles questions.
Quel est l’attrait actuel du millénarisme en Suisse?
Des convictions millénaristes continuent d’animer des courants variés. Tout le monde a rencontré à sa porte des Témoins de Jéhovah, venant annoncer que le Royaume de Dieu va bientôt être établi sur Terre. Mais le millénarisme se décline aussi sur des modes postchrétiens. La Suisse alémanique compte une star de l’ésotérisme, une jeune fille dont le nom de plume est Christina von Dreien. Née en 2001 à Saint-Gall, elle parle déjà à de grands auditoires depuis plusieurs années. Dans son livre A la fin tout ira bien, elle explique: «Le mieux, ce serait naturellement qu’un immense éveil collectif de l’humanité ait lieu. Il suffirait qu’une certaine proportion des humains désirent dans leur cœur un monde idéal et soient prêts à le manifester maintenant ensemble sur Terre. Ces humains peuvent alors embarquer les autres avec eux, ayant déployé une conscience supérieure et éveillant un certain nombre d’autres êtres humains dans leur sillage. […] La force de nos pensées associées à l’énergie de nos sentiments peut faire prendre au monde entier le tournant du positif.» On est là dans un type de millénarisme réinterprété en termes New Age, dont le potentiel ne se réduit pas à l’attrait pour la transformation personnelle.
Comment ça?
Il suffit de songer à l’excitation qu’il y a eu autour de 2012 et du calendrier maya : j’y ai vu une sorte de réveil de la dimension millénariste du New Age comme mutation collective. On espérait une sorte de basculement cosmique, un influx qui, transformant les énergies de la planète, aurait permis à ceux qui y étaient prêts d’entrer dans un nouvel état de conscience. Au-delà de son sens strictement chrétien, on applique en effet le concept de millénarisme à des phénomènes analogues dans d’autres contextes. On a par exemple connu des millénarismes de type syncrétique dans des contextes coloniaux, avec des mouvements de résistance millénariste, où religion et opposition au pouvoir colonial pouvaient se mêler. On a aussi pu discerner des échos dans des courants politiques séculiers. Et sans oublier, à côté des espoirs millénaristes, un apocalyptisme séculier. Je pense à une littérature dystopique, mais aussi des films… et des courants idéologiques, politiques ou sociaux à tendance apocalyptique.

Qu’en est-il alors de mouvements d’écologie radicale contemporains, comme Extinction Rebellion, alertant contre la fin du monde et portés par des militants souvent imperturbables dans leurs convictions? Parleriez-vous d’une dimension religieuse?
Analogie n’est pas identité. Mais il y a des analogies parlantes avec un état d’esprit millénariste, c’est très clair. Je pense à des idées de salut collectif, d’imminence, d’une période absolument cruciale. Nous avons affaire à des groupements qui se donnent une sorte de vocation prophétique, dans le sens d’une mission d’avertissement. Il s’agit de réveiller et de conscientiser la population. Le dénouement ne dépend cependant pas ici d’une intervention divine, mais de décisions humaines. Ce qui est intéressant avec Extinction Rebellion, c’est que par rapport à d’autres mouvements de type écologique, l’intérêt pour la dimension spirituelle, notamment en Grande-Bretagne, est loin d’être absent. Là-bas, des membres s’engagent dans Extinction Rebellion comme chrétiens, comme musulmans… Il y a eu cet été en France une tentative de réunion organisée par quelques membres, incluant une dimension spirituelle, avec prières et méditation. Un article de La Vie s’en est fait l’écho. Bien sûr, dans le contexte français, les commentaires criant à la dérive sectaire ont été nombreux sur Twitter.
Ces rituels, présents dans des groupes écologistes, mais aussi féministes, comme la Grève des femmes, témoignent-ils d’une dimension religieuse?
Pas forcément. Mais la possibilité existe d’ajouter à ces démarches une dimension spirituelle, par exemple en exaltant le féminin sacré dans des groupes féministes ou en prônant une écospiritualité holistique autour de thèmes comme Gaïa et la Terre-Mère. Oui, il existe des ponts entre des préoccupations séculières et des démarches spirituelles, mais tous ne les empruntent pas.
Et qu’en est-il, selon vous, du mot «sororité», qui fait florès dans les milieux néoféministes et évoque fortement une idée d’entre-soi?
Dans le féminisme radical, il me semble pouvoir exister la catégorie de transformation sociale, mais aussi celle de l’utopie. Dans ce deuxième contexte, l’idée de «sororité» vise en effet à créer un entre-soi. Mais je n’ai jamais enquêté sur ces cercles. J’ai en revanche rencontré l’image de la sorcière positivée, présentée comme résistance de femmes face au patriarcat, dès mes recherches sur des courants religieux nouveaux dans les années 80. J’avais alors assisté en Suisse à des conférences de sorcières venues des Etats-Unis et porteuses d’un message féministe. Là, il y a eu effectivement une conjonction entre certains courants néo-païens et féministes. Mais on trouve aussi des quêtes de féminin sacré ailleurs, y compris dans certains courants chrétiens, autour de la figure de Marie-Madeleine par exemple.
Parmi les militants écologistes ou féministes dont nous avons parlé, et dans la société de manière générale, beaucoup de gens affichent leur hostilité envers «le système». Pour créer un groupe, il est pratique d’avoir un ennemi…
Oui. Ce n’est pas nouveau, mais il y a nombre de courants qui contestent plus ou moins radicalement le système, tout en y bénéficiant en même temps, pour certains, de relais assez complaisants. Certains ennemis du système semblent bien installés dans le système. On peut en tout cas se poser la question avec tous les débats qui pimentent l’actualité des dernières années autour du «wokisme», notamment, et la capacité de petits cercles à imposer leurs thèmes dans le débat public. D’ailleurs, comment réussir à vivre réellement en dehors du système?

On peut appliquer ce questionnement au sujet des complotistes, dont il est souvent question dans la presse depuis quelque temps.
En effet, même les conspirationnistes, qui soupçonnent que tout est truqué, doivent bien mener leur vie normale dans ce cadre. La méfiance du complotisme ne se limite pas à la sphère politique, mais peut finir par mettre en question toutes les sources de connaissance «officielles», typiquement scientifiques. Cette radicalisation du soupçon dépasse de loin le légitime usage du sens critique. Elle peut rendre la discussion difficile.
Vous écrivez dans vos livres que vous ne souscrivez pas au relativisme. Pour vous, tout ne se vaut pas. Or, comment dire et cela en même temps respecter, comme vous le faites et vous l’écrivez, toutes les formes de croyances, même les plus farfelues?
En fait, je respecte toujours les personnes qui portent ces croyances. Les personnes que j’ai rencontrées m’ont toujours paru mériter le respect, et leur dévouement pour leurs convictions m’a souvent paru digne d’estime, même quand les croyances de certaines d’entre elles me paraissaient être un mélange indigeste d’éléments composites. Ce qui m’intéresse surtout, ce sont les croyances qui se structurent en animant des groupes d’individus et deviennent le ressort de comportements collectifs. C’est pourquoi je me suis toujours considéré comme historien et observateur des mouvements religieux. Je partage avec mes confrères une fascination et une curiosité pour la créativité religieuse contemporaine. Certes, il n’est pas toujours simple de garder son propre ancrage spirituel par rapport à tout ça. Mais cet ancrage peut aussi être une aide, permettant de savoir où l’on se trouve et d’où l’on observe.
Vous-même êtes chrétien orthodoxe. Vous aviez raconté en 1990, dans vos Confessions d’un chasseur de sectes, avoir d’abord fréquenté dans votre jeunesse l’Opus Dei, les milieux catholiques traditionalistes et quelques autres cercles. L’apocalyptisme – ce sera notre conclusion – vous a-t-il déjà tenté?
Pas vraiment dans un sens religieux, même si je suis bien conscient que tout a une fin et si je suis sensible aux «signes des temps»… Sur le plan politique et social, quand j’avais vingt ans, j’étais sûr que le système actuel – notamment économique – était d’une telle artificialité qu’il était destiné à s’effondrer avant que je n’atteigne quarante ou cinquante ans. Ce que j’ai fortement sous-estimé à ce moment-là, je le vois rétroactivement, c’est la résilience d’un système. Personne n’a vraiment intérêt à ce que tout s’effondre, finalement. C’est une des questions que je me pose parfois par rapport au survivalisme: la plupart des gens qui le pratiquent seront bien mieux préparés que nous à s’alimenter et à survivre en cas de crise, mais peut-on être certain que cet effondrement surviendra dans les années qui viennent? et selon le scénario qu’on prévoit? La réalité dépasse parfois la fiction.
Ecrire à l’auteur: jonas.follonier@leregardlibre.com
Image de couverture: Jean-François Mayer © Indra Crittin pour Le Regard Libre
Vous venez de lire une analyse tirée de notre dossier «La fin du monde» publié dans notre édition papier (Le Regard Libre N°89).
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