La Suisse face à l’identitarisme de gauche

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écrit par Sébastien Lapaire · 08 février 2025 · 0 commentaire

Dans son premier livre, Jonas Follonier cerne le wokisme avec le concours du philosophe Olivier Massin et montre comment cette idéologie se manifeste dans le pays, entre annulation de conférences et redéfinition du harcèlement. Mais est-elle si présente que cela?

A l’approche de la trentaine, la vie réserve des joies nouvelles. Les mariages s’enchaînent, certains deviennent parrains ou parents. En parallèle, les carrières se font et les succès pointent le bout de leur nez. Tenir dans ses mains le premier livre d’un ami que l’on a vu grandir intellectuellement est un heureux événement de cette nature.

Sacha Guitry prétendait avec malice que «ce n’est pas tout de réussir sa vie, encore faut-il que vos amis échouent». Il se trompait à double titre. D’abord parce que l’énergie de ceux qui se donnent toutes les chances de s’accomplir encourage les autres à le faire aussi. Comme le montre la réussite du Regard Libre, cette aventure collective née en 2014, Jonas a cette contagieuse flamme intérieure. La seconde erreur de Guitry est de négliger ce fait banal qu’il est agréable de lire l’ouvrage d’une connaissance capable de mettre sur papier ses idées et d’en débattre.

Wokisme, définition

L’essai nous rappelle qu’avant de devenir l’anathème que nous connaissons, woke était un mot d’argot américain voulant dire «éveillé». Au sens d’une sensibilité accrue «aux discriminations et autres injustices sociales». L’ouvrage débute par une préface d’Olivier Massin. Le professeur de philosophie à l’Université de Neuchâtel y propose une définition du wokisme comme idéologie, qui s’appuie sur trois thèses:

1. Omniprésence de l’oppression. Nos démocraties libérales sont structurées autour de relations d’oppression omniprésentes et cachées.

2. Construction sociale des identités. Ces relations d’oppression se combinent pour construire des identités sociales basées sur la race, l’orientation sexuelle, etc.

3. Autorité de l’expérience des victimes. Les personnes opprimées ont un accès privilégié, par leurs expériences vécues, à ces relations d’oppression.

Pour mieux situer le wokisme, Massin s’appuie sur la représentation de l’espace politique dans les sociétés ouvertes présentée par Hayek: «un triangle dont les sommets sont le socialisme, le libéralisme et le conservatisme». La plupart des citoyens ne se placent pas à une extrémité du triangle, mais quelque part entre les sommets.

Le mouvement woke peine à s’intégrer à cette triangulation, car aucun des trois courants ne l’épouse vraiment ni ne s’en revendique. Ainsi, Olivier Massin propose de transformer le triangle en tétraèdre, avec pour quatrième sommet le wokisme. Démarche nécessaire, car par son complotisme chic, qui postule une thèse infalsifiable, le wokisme est un ovni. Comme le note avec justesse Jonas Follonier, «il est impossible de prouver que la thèse des structures de pouvoir cachées partout dans la société est fausse».

Un angle mort théorique

Le fondateur du Regard Libre dresse une liste d’événements survenus en Suisse romande qui correspondent à cette description. Annulation de conférences à l’université, quotas de genre, questionnaire de diversité de la SSR pour le financement de films et autres accusations de racisme: la liste d’incidents fait son effet.

Certaines interrogations subsistent néanmoins pour le lecteur critique, dont celle-ci: ce mouvement relève-t-il d’une tendance de fond ou d’un amoncellement disparate d’anecdotes qui ont leur équivalent inverse? Au même titre que la présence résiduelle de racisme dans une société ne veut pas dire qu’elle est raciste, la simple présence du wokisme en Romandie n’indique pas nécessairement une diffusion. La critique selon laquelle les wokes postulent une oppression systémique sans donner les outils qui permettent d’infirmer ce diagnostic pourrait être également mobilisée contre la thèse du livre. Selon quels critères l’auteur serait-il arrivé à la conclusion qu’il s’agit non pas d’une poussée systémique, mais d’un simple épiphénomène progressiste?

Cet argument n’est toutefois que partiel, car des mois après la sortie de l’ouvrage, et malgré les différentes possibilités offertes à ses contradicteurs, nul n’a été capable de démontrer de façon convaincante que cette «diffusion» n’était qu’un feu de paille. La diffusion du wokisme en Suisse est ainsi, à ce jour, l’hypothèse la plus probable.

Le libéralisme contre le wokisme

La conclusion nous apprend que le mouvement pourrait déjà être sur le déclin. C’est que le capitalisme a cette heureuse tendance à se débarrasser des offres que personne ou presque ne désire. Plusieurs entreprises ayant épousé le wokisme rencontrent des difficultés financières et se voient obligées de rectifier le tir. Ainsi, l’essayiste conclut qu’«outre l’échange intellectuel et la discussion démocratique», la loi de l’offre et la demande peut aider à faire barrage à ce courant.

Si certains reprocheront à Jonas Follonier une certaine témérité, je salue au contraire le courage d’individus qui, comme lui, disent publiquement ce qu’ils voient et pensent. Sans s’inquiéter de l’incidence qu’aura cette bravoure sur leur réputation. Un tempérament qui les confronte à des réactions contrastées et des attaques personnelles. Mais les auteurs de ces dernières oublient que si un propos leur déplaît, il est vain de s’en prendre à son détenteur, et qu’il vaudrait mieux leur répondre sur le fond. Malheureusement, nous attendons encore.

Ecrire à l’auteur: nicolas.jutzet@leregardlibre.com

Vous venez de lire une critique publiée dans notre édition papier (Le Regard Libre N°113).
Jonas Follonier
La diffusion du wokisme en Suisse
Slatkine
Octobre 2024
120 pages
Sébastien Lapaire
Sébastien Lapaire

Correspondant au Palais fédéral pour «L’Agefi», auteur-compositeur-interprète et essayiste, Jonas Follonier est le fondateur et rédacteur en chef du «Regard Libre».

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