L’impôt redistributif est-il légitime? Le débat Rawls-Nozick
Tandis que John Rawls définit l’impôt redistributif comme une application du principe d’équité qui doit compenser les inégalités entre individus, Robert Nozick l’assimile à du travail forcé. Cette controverse du XXe siècle est toujours actuelle.
Dans les années septante, le débat sur le rôle de l’Etat entre les philosophes américains John Rawls (1921-2002) et Robert Nozick (1938-2002) a culminé lorsque s’est posée la question de l’impôt. Celui-ci est apparu comme la partie centrale de la problématique plus générale de la justice sociale, dont Rawls pose les fondements dans son ouvrage Théorie de la justice publié en 1971. Cette œuvre complexe s’articule autour d’une thèse, elle, facile à saisir :
«Les circonstances de la justice peuvent être définies comme l’ensemble des conditions normales qui rendent à la fois possible et nécessaire la coopération humaine.»
C’est bien sous l’angle de la coopération qu’est abordée chez ce penseur la thématique de l’imposition individuelle devant contribuer à la solidarité collective. Fidèle au philosophe Jean-Jacques Rousseau (1712-1778) et à la notion de contrat social, Rawls postule que «la société, bien qu’étant une entreprise de coopération en vue d’un profit mutuel, se caractérise à la fois par un conflit d’intérêts et par une identité d’intérêts.»
Le «voile d’ignorance»
Partant, comment résoudre le problème selon lequel «il y a conflit d’intérêts puisque les hommes ne sont pas indifférents à la façon dont sont répartis les fruits de leur collaboration?» Autrement dit: comment répondre aux citoyens qui se demandent s’il est juste que l’Etat prélève obligatoirement une partie de leurs revenus pour la redistribuer à d’autres?
Selon Rawls, pour trouver les principes d’une répartition équitable des richesses, il faut se placer derrière un voile d’ignorance. Cette notion déjà développée par Thomas Hobbes, John Locke ou encore Emmanuel Kant renvoie à une expérience de pensée consistant à faire abstraction de son talent, de ses préférences ou de sa position sociale dans la société. Bref, à se placer hypothétiquement dans ce que Rawls appelle une «position originelle», permettant de réfléchir aux conditions d’une société juste sans prendre en compte ses propres intérêts.
C’est à cette condition que «les inégalités sociales et économiques seront organisées de façon à ce que l’on puisse raisonnablement s’attendre à ce qu’elles soient à l’avantage de chacun.» La visée de Rawls est de mettre en place la structure d’une société au sein de laquelle les inégalités «seront attachées à des positions et à des fonctions ouvertes à tous.» L’impôt redistributif permet de ce point de vue de compenser les inégalités de conditions entre individus – un principe que l’on découvre derrière le voile d’ignorance.
La critique libertarienne
Robert Nozick, ouvertement libertarien, riposte en 1974 dans son livre Anarchie, Etat et Utopie en affirmant que l’impôt est une façon inique de ponctionner les individus, qui veulent se donner les moyens d’augmenter leur niveau de vie en vue d’atteindre un confort matériel légitime :
«L’imposition des biens provenant du travail se retrouve sur un pied d’égalité avec les travaux forcés (…) Le fait de prendre les gains de n heures de travail revient à prendre n heures de cette personne; c’est comme si l’on forçait cette personne à travailler n heures pour quelqu’un d’autre.»
En clair, le prélèvement obligatoire est un instrument qui, au lieu de produire une société plus juste, crée des déséquilibres pourvoyeurs d’injustice, car violant le droit de propriété:
«Pourquoi l’homme qui préfère voir un film (et qui doit gagner l’argent pour se payer le billet d’entrée) devrait-il être ouvert à l’appel requis pour aider les nécessiteux, alors que la personne qui préfère regarder le coucher du soleil (et donc n’a aucun besoin de gagner de l’argent supplémentaire) ne l’est pas?»
L’impôt est révélateur de la dialectique entre l’égalité et la liberté, qui se retrouve souvent dans le clivage gauche-droite. Là où Nozick et ceux qu’il a inspirés jugent pour seul impôt légitime celui qui finance un Etat minimal (se contentant de défendre la sécurité des individus), le monopole public étant plus efficace dans ce domaine qu’une concurrence d’entités privées, les tenants de l’Etat social voient dans la redistribution des richesses un moyen juste au service de l’égalité des chances, elle-même souhaitable.
A l’heure de l’imposition minimale des multinationales édictée par l’OCDE et de discussions vives dans nos contrées sur le degré et le bien-fondé même de certains impôts, le débat demeure.
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